L’ancêtre du milieu « box to box »

Ayant marqué l’histoire du football français en tant qu’entraîneur de l’AS Saint-Étienne, on en oublierait presque qu’avant d’être un formidable chef d’orchestre, « Roby » fut un formidable joueur. Jean-Michel Larqué a tenu à le rappeler : « Il n’a jamais quitté Saint-Étienne. Il vivait au dessus du centre d’entraînement. Il a été un numéro 8 fabuleux ». D’ailleurs, Herbin souleva davantage de trophées en tant que joueur qu’en tant qu’entraîneur. En effet, cinq ans après son arrivée au club, il remporta sa première Coupe de France (1962). Suivront également celles de 1968 et 1970 tandis qu’il fut sacré Champion de France pour la première fois en 1964. Enfin, il fut également de la partie pour les mythiques quatre titres consécutifs de 1967 à 1970.

L’histoire aurait pu être plus belle encore si Robert Herbin était arrivé un an plus tôt au club ; ce dernier aurait alors été lié à l’ensemble des titres majeurs remportés par l’ASSE.

Qu’importe, le milieu de terrain de l’ASSE fit son trou dans l’entrejeu stéphanois grâce à des qualités offensives et défensives, une polyvalence si importante dans un effectif. Aujourd’hui, on parlerait de milieu de terrain « box to box » pour décrire Robert Herbin, qui avait un style de jeu proche de celui d’un Blaise Matuidi, avec une zone d’activité qui s’étend de sa propre surface de réparation à celle adverse.

Il porta la tunique verte à 491 reprises entre 1957 et 1972, pour 98 inscrits. Mais ce chiffre ne semblait pas lui suffire. Alors, devenu l’entraîneur des Verts depuis trois ans, il décida de se faire jouer lors du dernier match de la saison 1974-1975 face à Troyes, le titre étant déjà acquis. Il fut chargé de transformer, à la demande de ses joueurs, le pénalty du 5 à 1, ce qui porta son nombre total de buts inscrits à 99.

Néanmoins, le déclin du « Rouquin » sur le rectangle Vert eut lieu quelques années auparavant sous la tunique bleue de l’Équipe de France. En 1966, il disputa la Coupe du Monde en Angleterre et c’est face à ces mêmes Anglais qu’il se blessa au genou. Après cet épisode, il ne retrouvera jamais son niveau d’antan.

Marquer l’histoire en tant que joueur ne lui a pas suffi mais cela lui a beaucoup servi pour sa carrière d’entraîneur. C’est sur le terrain, avec  les Verts mais aussi avec les Bleus, qu’il se rendit compte de ce qu’il manquait au football français pour enfin briller sur la scène internationale. Une fois le constat posé, la pratique fut mise en place dès 1972 sur le banc de touche stéphanois.

Fin Mai 1970, « Roby » soulève son dernier trophée en tant que joueur de l’ASSE : la Coupe de France, après une raclée infligée aux Canaris nantais 5-0. Cette année-là, les Verts font le doublé Coupe-Championnat (Crédits-photo : www.fff.fr)

Préparation, tactique et formation : les ingrédients de base du cocktail magique du Sphinx

Pendant ses années de joueur, « Roby » put s’appuyer sur l’avance qu’avait l’ASSE de Snella puis de Batteux dans le jeu, tout en pointant les manques qui empêchaient les Verts de voir plus haut, notamment sur la scène européenne. Pour Herbin, le football français accusait un retard monstre sur les plans athlétique et physique. Pour y remédier, les joueurs de l’époque découvrirent, au grand désarroi de certains, les séances sans ballon. Entre séances physiques, séances spécifiques de jeu de tête, séances de musculation et d’étirements, Herbin révolutionna les méthodes d’entraînement du football. Jacques Santini s’en souvient encore : « Aujourd’hui, les joueurs demanderaient très vite le renvoi de l’entraîneur avec de telles séances physiques. Il ne ferait qu’une semaine ! […] Durant les deux ou trois premiers mois, nous avions les cuisses aussi dures que les poteaux électriques qui étaient en bois à l’époque ». Il a donc fallu changer les mentalités pour le Sphinx, Dominique Bathenay évoque cette fameuse singularité dont « Roby » faisait preuve à l’époque, celle qui transforma le football français à tout jamais : « C’était le premier entraîneur en France à se mettre au diapason sur la préparation des matchs : les méthodes d’entraînement, les terrains d’entraînement, les vestiaires, les déplacements… Il avait fait le constat durant toute sa carrière de joueur que ce qui manquait à l’équipe, ce n’était pas le talent, mais la préparation. Quand on se faisait manger à chaque fois qu’on allait jouer les Écossais, les Anglais, les Italiens, c’est qu’on avait un déficit physique. Donc il a mis l’accent sur la préparation athlétique – il y a des entraînements où l’on ne voyait pas le ballon, dans des matinées de travail physique très intenses. Ce qui ne nous empêchait pas de conserver nos qualités de footballeurs. »

Robert Herbin, le plus grand
Précoce au poste d’entraîneur à seulement 33 ans et précurseur de méthodes d’entraînements qui constitueront une des plus belles équipes d’Europe (crédits photo : asse.fr)

Après s’être attaqué aux aspects physique et athlétique, l’autre chantier entamé par « Roby » fut celui de la tactique : l’Ajax de Rinus Michel, mentor de Johan Cruyff, fait saliver Herbin. Il s’inspirera du « football total » proposé par son homologue néerlandais, en revoyant principalement l’apport des latéraux, en ne les cantonnant plus qu’à un travail défensif mais en leur confiant également un rôle offensif. Ainsi, dans le sillage de Robert Herbin, sortirent Janvion et Farison, deux véritables latéraux modernes.

Tandis que le succès de certains entraîneurs du moment rimait avec mercato, celui d’Herbin rimait davantage avec formation. Lorsque le grand président Rocher lui demanda quels joueurs il désirait dans le but de bâtir son équipe, « Roby » répondit simplement : « Je fais confiance au centre de formation, aux joueurs existants, mais il me manque deux joueurs ». Piazza et Curkovic étaient les deux joueurs manquants, comme le rapportait le conservateur du Musée des Verts Phillippe Gastal dans un entretien accordé aux Green Angels en septembre 2018.

La suite lui a donné raison puisque les Verts firent le doublé Coupe-Championnat en 1974 et 1975 et ils remportèrent deux championnats de plus en 1976 et 1981 ainsi qu’une Coupe de France supplémentaire en 1977.

Les Verts à l’assaut de l’Europe

C’est surtout sur la scène européenne que la méthode Herbin brille, alors que, depuis le Reims des années 50, c’est le néant qui règne sur le football français hors de ses frontières. Ainsi, Sainté atteint les demi-finales de la Coupe des Clubs Champions en 1975, échouant face au Bayern Munich de Franz Beckenbauer. C’est face à ces mêmes Bavarois que les partenaires de Jean-Michel Larqué s’inclinent en finale un an plus tard, à Glasgow. Maudits poteaux carrés.

Une défaite sur le terrain mais pas en dehors. Les Verts ont conquis une France qui n’a d’yeux que pour eux. Une France verte, qui fête ses héros le lendemain sur les Champs-Elysées, comme si ce 13 mai 1976 était un jour de victoire. Une France qui aime à nouveau le football.

Une image qui contraste avec la douleur de Robert Herbin, pour qui la cicatrice de ce cruel dénouement restera à jamais ouverte. Ces épopées européennes sont d’autant plus légendaires qu’elles ne se sont pas faites toutes seules : en effet, c’est au prix de fantastiques renversements dans la forteresse de Geoffroy-Guichard que l’ASSE et Herbin ont bâti leur réputation.  Bien avant le Barça, Liverpool ou Tottenham, l’ASSE expérimentait la remontada : la plus incroyable est sans doute celle réalisée face à l’Hajduk Split, défaits 4-1 en Croatie, les Verts l’emportaient 5-1 au match retour à Saint-Étienne en 1975.

Mais la plus mythique reste néanmoins celle de la saison suivante, partie intégrante de l’épopée de 1976 face au Dynamo Kiev en quart de finale. Après s’être inclinée « seulement » 2-0 en Ukraine après un non-match, la bande à Herbin retourne la situation, face au meilleur club européen du moment, 3-0 après prolongation dans un Chaudron en ébullition.

Paradoxalement, c’est après cette épopée de 1976 que la lente chute de l’ASSE commence : Roger Rocher veut gagner la Coupe aux grandes oreilles le plus vite possible. Il instigue alors une politique qu’Herbin n’approuvera pas, restant fidèle à son mentor Jean Snella. L’homme à la pipe décide de signer des grands joueurs tels que Platini ou encore Rep à la fin des années 70 dans le seul but de remporter la Coupe que les Verts auraient dû soulever en 1976.

Seulement voilà, après une dernière belle épopée en 1977 où les Verts atteignirent les quarts de finale de la Coupe des Clubs Champions, la magie ne prend pas. Malgré un dernier titre de Champion de France en 1981, les Verts ne rejoueront plus de finale de Coupe des Clubs Champions. La politique menée par Rocher a un coût, et en avril 1982 l’affaire de la caisse noire est découverte. Rocher démissionne, Herbin est limogé quelques mois plus tard et l’ASSE sombre dans une crise dont elle ne se relèvera jamais réellement. Difficile d’en vouloir au plus grand président que l’ASSE n’ait connu jusqu’alors, tant celui-ci aura apporté au club en s’appuyant sur des hommes clés tels que les Snella, Garonnaire, Batteux et bien-sûr Herbin.

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Quelle équipe et quel entraîneur peuvent se vanter d’avoir descendu les Champs-Elysées, noirs de monde après une défaite ? (Crédits-photo : purepeople)

Un Sphinx devenu modèle

Robert Herbin suit la destinée du club : il ne se relève jamais véritablement de la crise qui touche son club en 82. Après des passages courts et sans saveur à l’OL, en Arabie Saoudite et à Strasbourg, il retrouve le banc de touche de Geoffroy-Guichard de 1987 à 1990, mais plus rien ne sera jamais comme avant. 10 ans après son retour, il décide de revenir une nouvelle fois, en tant qu’homme de l’ombre cette fois-ci, un rôle qui pourrait parfaitement lui correspondre pense-t-on alors. Ce n’est pas pour rien qu’on lui a assigné le surnom de « Sphinx », ode à la discrétion qui couvrait la passion dévorante qui l’animait. C’est donc en tant qu’adjoint de Pierre Repellini qu’Herbin écrit ses dernières lignes en Vert, avec en guise d’adieu, un maintien en seconde division cette saison-là.

Celui qui a révolutionné le football français est devenu un modèle pour beaucoup, dont le mythique sélectionneur de l’équipe de France Michel Hidalgo, que « Roby » a rejoint lundi soir dans les cieux. Hidalgo s’appuya sur les conseils du Sphinx afin de bâtir son Équipe de France, celle qui pleura en 1982 à Séville, et qui souleva son premier Euro en 1984 à Paris.

La pluie d’hommages qui a suivi l’annonce du décès de Robert Herbin fut à la hauteur de l’empreinte qu’a laissée le Sphinx dans la légende du sport tricolore.

Robert Herbin fut le précurseur d’un football nouveau, celui des Verts. Une locomotive qui entraîna derrière elle un pays tout entier, conquis par les valeurs d’une équipe qui lui avait rendu sa fierté. Car oui, avant d’être en bleu-blanc-rouge en 1984, 1998, 2000 et 2018, la France du foot fut en vert et blanc. Ce Saint-Étienne-là doit beaucoup à son chef d’orchestre qui a dévoué une grande partie de sa vie pour celle du club, de l’institution qu’est l’ASSE. Et le football français doit beaucoup à Saint-Étienne, qui lui a montré que la victoire n’était pas qu’un doux songe.

Il est certain que Robert Herbin veillera de là-haut, aux côtés de Rocher, Snella ou encore Paret, sur la tunique étoilée Verte et Blanche et le temple de Geoffroy-Guichard. Et puis, bien sûr, il ira sûrement serrer la pince de Raymond Poulidor et des perdants magnifiques ayant à jamais gagné le cœur des Français.

À vous qui avez livré tout un pays à l’ivresse. À vous qui avez écrit la grande et belle histoire d’un club devenu mythique. À vous qui avez fait de cette couleur verte la plus belle fierté d’un peuple qui ne mourra jamais.

Merci pour tout, Roby.

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