La première dans les Alpes est usante. Vars, Izoard et Gallibier en un après-midi, rien que ça. Julian plie mais ne rompt pas. Visiblement émoussé dans le col d’Izoard, il subit les attaques dans le Galibier, notamment celle d’un Pinot s’affichant jour après jour comme le potentiel favori numéro 1 à la succession de son pote. Accusant un retard de 17 secondes sur les favoris au sommet, ses qualités de descendeur et sa grinta lui permettront finalement de refaire ce retard et de rentrer à Valloire avec le reste du groupe, au prix de tous les risques, comme il l’explique à Eurosport:

« La descente était très technique, il fallait rester lucide, j’ai pris le temps de récupérer une dizaine de secondes au sommet, j’ai pris un gel, je suis resté concentré deux-trois virages et, après, j’ai débranché le cerveau. J’ai fait une descente de malade, je voulais absolument sauver mon maillot. Je ne me rappelle plus vraiment de tous les virages, j’étais à la limite. Je pense qu’il était impossible d’aller plus vite. […] On a passé une étape très difficile, mais il en reste deux très, très dures, peut-être même encore plus dures que celle d’aujourd’hui. Je sais que ça ne va pas être facile. »

Julian le sait déjà : le lendemain sera sans doute beaucoup plus mouvementé. Et en effet, mouvementé est un euphémisme.

Et le vent tourna

Premier cataclysme : Thibaut Pinot, qui souffrait (secrètement) de la cuisse depuis plusieurs jours, brise la corde sur laquelle il tirait. A 90 km du terme, en larmes, il pose pied à terre : le rêve jaune est terminé. C’est son quatrième abandon sur la Grande Boucle depuis 2013. Le cauchemar ne fait alors que commencer. L’un des deux espoirs de victoire Française, sans doute le plus grand, s’éteint brutalement. Arrive alors la plus grande difficulté de ce tour : le col de l’Iseran, col routier le plus haut d’Europe. Un premier juge de paix perché à 2770m d’altitude. On savait bien que Garaint Thomas, jusqu’ici discret, en avait encore probablement sous la pédale. Trop pour Julian : sa première attaque fait mouche. Derrière, Bernal en remet une couche, démontrant, s’il le fallait, qu’il n’y a pas qu’un leader chez Ineos. Il passe le sommet en tête après avoir déposé tout le monde, sans exception, rattrapant même les échapés Barguil et Simon Yates. Lâché, Julian accuse un retard de plus de deux minutes, entamant alors une descente folle pour espérer grapiller quelques secondes. Mais il est rapidement stoppé.

Second cataclysme : l’orage qui s’est abattu sur Val d’Isère, où devaient passer les coureurs avant de s’engager dans la montée de Tignes, a fait beaucoup de dégât. La route étant jugée, à juste titre, impraticable, l’étape est arrêtée. Les temps sont enregistrés au sommet de l’Iseran. Bernal s’impose ainsi et prend le maillot jaune, avec 45 secondes d’avance sur le leader déchu. Un rêve éteint à grand coups de canadair. Brutal retour sur terre pour ceux qui rêvaient de voir un Français paradé sur les Champs :  l’un n’est plus dans la course, l’autre a donné plus que ce qu’il ne pouvait donner.

L’espoir fait vivre, mais malgré les 45 petites secondes séparant Julian du jeune Colombien (22 ans !), celui-ci est infime. L’étape du lendemain, avant dernière de la course, est également écourtée, cette fois avant qu’elle ne commence, à cause des intempéries. 59 km dont 33 de montée jusqu’à Val-Thorens. Nibali y réalise un beau baroude d’honneur, en grand champion qu’il est. Les favoris finissent ensemble, à l’exception d’Alaph’, cramé et incapable de suivre le rythme imposé par la Jumbo-Visma de Steven Kruijsvijk, malgré l’aide de son coéquipier Enric Mas et dans une moindre mesure, d’une des déceptions de ce tour malgré son maillot à pois, Romain Bardet. Il finit à 3 minutes, abandonnant ainsi sa place sur le podium, se voyant relégué à la 5ème place.

Egan Bernal, Garaint Thomas et Steven Kruijsvijk sur le podium. Un gamin sur le toit du cyclisme mondial, un authentique exploit pour celui qui est le plus jeune vainqueur du tour depuis la seconde guerre mondiale. Aucun Français sur le podium, alors que trois jours auparavant, cette option ne semblait pas en être une.

Une déception ? Comment pourrait-on dire le contraire après avoir échoué si près du but ? La fibre chauviniste patriote a plus que jamais vibré. Depuis Voeckler en 2011, on n’avait rien vu de tel. On prend la mesure d’une épopée au fait que les profanes d’une discipline commencent à se prendre à son jeu. Au fait que les spécialistes délaissent la raison et le pragmatisme au profit de la passion et de l’ivresse. Au fait que le toujours très calme Marc Madiot devienne complètement hystérique, à l’arrivée de l’un de ses poulains au sommet du Tourmalet (non, on déconne.) A cette adrénaline que l’on ressent lorsque nos protégés grimpent avec hardiesse les sommets les séparant de la gloire. A cette envie de pédaler à leur place, lorsque les jambes semblent ne plus suivre. A cette humeur fluctuant au gré des performances de nos porte-drapeaux. A cet espoir, encore cet espoir, toujours cet espoir.

Une déception, oui. Mais une belle déception, s’il en existe. Pas de celles créées par celui qui, attendu, n’est pas présent au rendez-vous. Ni de celles provoquées par l’homme et son libre arbitre. Non, plutôt de celles issues d’une perspective tellement inattendue, qu’on désirait encore davantage la voir se réaliser. La déception de celui qui a vibré, cru, mais finalement – et c’est là le plus important – véccu. Car c’est bien cela, le sport, dans son essence la première : l’incertitude, la foi, et parfois, souvent peut-être, la chute. La quintessence du romantisme. La déliquescence de la science. Si c’est le prix à payer pour vivre de telles émotions, alors signons l’échec chaque année. Un jour viendra pour consacrer nos héros.

A Thibaut, pour son courage, son talent, son leadership, sa générosité et sa rage de vaincre.

A Julian, pour son abnégation sans borne, sa lucidité mêlée de folie, sa polyvalence incroyable, et son talent fou, faisant à coup sûr de lui, à l’heure de ponctuer ces quelques lignes, l’un des meilleurs coureurs au monde.

La France vous aime. Alapholie. Merci les Champions.

Héros (crédits photo : midilibre.fr)

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