Le 15 juin 2020 éclatait une altercation meurtrière à la frontière nord entre la Chine et l’Inde. Pas de coups de feu, pas de lignes de front, mais des hommes se jetant pierres et en venant aux mains. Si la Chine n’a pas annoncé de morts, le conflit a fait au moins 20 morts côté indien, vraisemblablement poussés de haut dans la rivière glacée Galwan. Suite à cet incident et à la montée des tensions qui l’a suivi, la Chine décide début juillet de retirer ses troupes de la frontière, annonçant vouloir « continuer à communiquer étroitement par les canaux diplomatiques et militaires et travailler ensemble pour apaiser la situation à la frontière » selon le ministre des affaires étrangères Zhao Lijian.

Ce conflit fait suite à celui de 1975 quand cinq Indiens avaient trouvé la mort dans la région de l’Arunachal Pradesh, la frontière côté est. Surtout, ces irruptions de violences sont réminiscentes de la guerre du Cachemire de 1962, entre la nouvellement indépendante Inde et la République Populaire de Chine, aux portes de l’Inde depuis l’annexion du Tibet en 1951. S’opposent alors pour la première fois les deux plus grands foyers de peuplement mondiaux, les deux puissances en développement. Au bout d’un mois, le cessez le feu est proclamé, la Chine arrête sa progression mais revendique toujours certains territoires, comme la région de l’Arunachal Pradesh, alors que l’Inde revendique le Cachemire.

La frontière entre la Chine et l’Inde, disputée en plusieurs endroits
source : The Economist

Rien de nouveau sous le soleil ?

Pourquoi être surpris alors qu’aujourd’hui des tensions éclatent dans une affaire sensible jamais réglée depuis 58 ans ? Déjà car le dossier n’est jamais évoqué qu’en cas de conflit dans les médias internationaux. Et surtout parce que, pour les trois du fonds qui n’auraient pas suivi, l’année 2020 n’est pas une année comme les autres. On pourrait croire que le 31 décembre 2019, bourré, XI Jinping s’est regardé dans la glace et s’est dit « cette année elle est pour toi, quoi qu’il en soit ». Il a commencé tout doucement en ravivant les tensions avec les États-Unis, puis accélère avec la crise du coronavirus, ce qui permet d’augmenter encore les tensions avec les États-Unis, hop, on réclame des territoires en mer de Chine, pour se mettre les États-Unis à dos, puis en apothéose, l’Inde. Évidemment le dirigeant chinois n’est pas maître de tous les événements, mais a su systématiquement en tirer un avantage contestable, celui de se mettre en avant, et de rappeler au monde qui est le patron.

Les États-Unis, qui aiment bien aussi être le patron, voient alors poindre le spectre d’une guerre Froide, d’une lutte d’influence sur le monde, dépassant les sautes d’humeurs de Trump, « qu’importe le résultat de l’élection présidentielle », pour le New York Times. Se superposent aux discours hostiles les restes d’une opposition idéologisée, le capitalisme contre le communisme, la démocratie contre l’autoritarisme. Des discours et perceptions du monde hérités du siècle dernier, oubliant que les deux modèles ont implosés, ont été radicalement bousculés, et surtout ne rassemblent plus le reste du monde. Parler de Guerre Froide permet simplement de raccrocher à des cadres connus des événements spontanés qui, s’ils répondent à des logiques de puissance et d’expansionnisme chinois, n’ont plus de visée idéologique.

Affinités commerciales

À une époque où sont mortes les utopies au profit d’un réalisme politique forcené, les individus comme les États se referment dans des logiques d’intérêts personnels, privés, nationaux. Comment croire à la constitution de blocs, de pactes, de conflits sur des différences d’appréhension du monde. Le siècle a déjà donné un sens aux choses, celui de l’intérêt. Plus besoin de se battre pour ça.

C’est d’ailleurs bien par l’intérêt que répond l’Inde. Les tensions à la frontière sont aussi le fruit d’intérêts nationalistes de la population et du gouvernement, faisant montre d’une volonté exacerbée à réclamer et contrôler un territoire. C’est par l’intérêt économique que New Dehli sanctionne Pékin. En effet, le ministère de la technologie indien a interdit l’utilisation de 59 téléphones de marque chinoise : « Au vu des informations disponibles, ils sont impliqués dans des activités préjudiciables à la souveraineté et à l’intégrité de l’Inde, à la sécurité de l’État et à l’ordre public » justifie le ministère. La téléphonie et l’informatique étant des pôles de compétitivité de la République Populaire, le coup est dur à encaisser.

Alors quand l’UE et les États-Unis consolident leurs liens avec l’Inde, il serait tentant de voir une alliance se fonder contre la Chine, un bloc indo-occidental. Ou alors, les entreprises occidentales ne font peut être que profiter du manque d’offre en téléphonie en Inde suite à l’interdiction de vente et d’usage des téléphones chinois pour s’implanter sur les rives du Gange.

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