Crédit : Grèce Antique

Après avoir voyagé aux quatre coins du monde pour aller à la rencontre de la ville de demain, dans toutes ses formes et expressions, place maintenant au passé. La série d’article relative au programme Villes Plurielles, s’est en effet donnée pour objectif d’aborder les enjeux environnementaux, sociaux, économiques ou encore démocratiques à travers l’échelle si intéressante et révélatrice qu’est la ville. Aujourd’hui au programme donc, démocratie.

L’année 2019 a été fortement marquée par une poussée contestataire à l’échelle internationale. A travers le monde, les peuples, dans toute leur diversité et leur singularité, se sont soulevés pour exprimer leur colère vis-à-vis d’un pouvoir politique dans lequel il ne se reconnaissent plus. Si les facteurs, les formes et les revendications de ces mobilisations sont aussi nombreuses que les retournements de vestes de notre regretté (ou pas) Premier Ministre, Manuel Valls, il semble possible d’y trouver un point de convergence. Des « gilets jaunes », à Santiago de Chile, en passant par Hong-Kong ou Beyrouth, toutes ces révoltes se rejoignent sur une chose : la question démocratique. Déficit de démocratie, corruption des élus et reproduction sociale endogène des classes dirigeantes sont autant de sujets qui furent ou sont encore au centre des revendications de ces mouvements sociaux.

Athènes, un exemple de démocratie ?

Alors quoi de mieux que de tirer des enseignements du passé pour apporter des éléments de réponse sur cette question si délicate et complexe qu’est celle de la démocratie. Vous me voyez venir, aujourd’hui nous allons parler d’Athènes. L’Athènes du Vème et IVème siècle avant JC pour être plus précis (car Athènes n’a pas toujours été une démocratie). Il faut rappeler néanmoins qu’Athènes n’est pas une ville à proprement parler, mais une cité, qui est aussi synonyme d’État. De plus, la vie politique de cette cité exclut les non-citoyens, à savoir, les esclaves, les femmes, les enfants, et les métèques. La cité d’Athènes au IVème siècle est approximativement composée de 40 000 citoyens.

Athènes est régulièrement invoquée comme le symbole de la démocratie directe. La cité fait en effet figure de précurseur en matière de régime politique démocratique. Idolâtrer leur système comme un modèle parfait de démocratie directe serait cependant une erreur. Néanmoins, l’organisation de la vie citoyenne athénienne permet de nous éclairer sur des problématiques actuelles.

Institutions et vie citoyenne à Athènes

La vie politique d’Athènes s’organise autour de plusieurs grandes institutions. L’une des plus importantes est la Boulè, ou Conseil. 500 citoyens (les bouleutes) sont tirés au sort pour débattre de la gestion quotidienne des affaires de la cité. Le mandat dure un an et entraîne ainsi une véritable rotation. Il est possible d’être seulement deux fois bouleute dans sa vie, mais jamais deux années de suite. Ce Conseil représente le cœur de la vie démocratique athénienne. La question du tirage au sort est aujourd’hui au centre d’un débat démocratique. Certains y voient un moyen de redonner de la vitalité à la vie démocratique en impliquant des citoyens dit de la société-civile, quand d’autres craignent de voir des personnes non-formées à un poste à responsabilité. On remarque néanmoins, dans le cas d’Athènes, que même si le tirage au sort peut paraître synonyme de démocratie directe, il reste dans une logique de démocratie représentative.

Là où la démocratie directe s’exerce de manière plus flagrante, c’est à l’Assemblée, aussi appelée « le peuple » à l’époque. Cette assemblée se réunit environ quarante fois par an. L’objectif est de faire venir tous les citoyens (35 000 / 40 000) sur la colline du Pnyx. On examine à ces occasions des projets présentés de manière ouverte ou fermée par la Boulè. N’importe qui peut prendre la parole. Suite à des joutes verbales enflammées, les citoyens votent. En général, environ 6000 d’entre eux étaient présents lors de ces assemblées.

Le Tribunal populaire, appelé Héliée, rassemble lui 6000 citoyens tirés au sort sur des listes volontaires. Ils se réunissent 200 jours par an. Les 6000 citoyens ne sont jamais au complet. Ils discutent de différentes affaires relatives à la vie de la cité. Leurs vraies prérogatives néanmoins, s’exercent à travers leur fonction de garde-fou et de contre-pouvoir.

Ils exercent notamment un contrôle sur le dernier grand corps de la vie politique athénienne : les magistrats. Ces derniers sont les détenteurs de l’arché, qui signifie le pouvoir exécutif. On estime leur nombre entre 700 et 350 au IVème siècle avant JC. Ils exercent un pouvoir sur les questions religieuses, judiciaires et militaires avec les stratèges par exemple, qui est l’une des fonctions les plus prestigieuses de la cité. Certaines magistratures sont accessibles par élection ou parfois, par tirage au sort (pour les fonctions les moins importantes). L’accès à ces fonctions peut être conditionné par le capital financier ou la propriété. La plupart du temps, ce sont des mandats d’un an. Exception faite, cependant, pour les stratèges, chefs militaires en théorie, mais chefs de la cité en pratique. Ces derniers sont élus et rééligibles indéfiniment. Périclès, grand homme d’Athènes du Vème siècle par exemple, restera quinze années de suite à cette fonction.

La participation citoyenne, colonne vertébrale de la démocratie

Si vous êtes arrivés jusqu’ici, vous avez fait le plus dur. Détailler de manière grossière un système institutionnel est toujours compliqué et parfois un peu rébarbatif. Néanmoins, poser les bases de la vie citoyenne et démocratique d’Athènes était un passage obligé pour poursuivre notre propos.

La démocratie athénienne s’organise donc autour d’un système complexe. Le centre névralgique de cette organisation repose sur le principe de participation des citoyens, visible à travers le nombre important d’individus mobilisés. Ainsi, au cours de sa vie, un citoyen athénien sur trois sera au moins une fois bouleute. Cette forte participation peut être prise comme exemple si on la compare à la situation actuelle en France par exemple. On remarque en effet un désintérêt toujours plus important des citoyens pour la vie politique. Cela s’illustre notamment à travers les forts taux d’abstentions aux différents rendez-vous électoraux qui ponctuent notre calendrier démocratique. N’est-ce pas la une preuve que réduire la citoyenneté à l’action de se rendre dans un bureaux de vote est un non-sens démocratique ?

On a pu le voir notamment à travers les revendications des « gilets jaunes ». Nombre d’individus ont l’impression que la politique ne s’adresse plus à eux. Peut être car on ne les invitent pas à participer ? Calquer le modèle d’une cité-Etat de 40 000 citoyens sur un pays riche de 66 millions d’habitants serait une ineptie me direz-vous. Encore une fois, l’échelle de la ville apparaît comme une potentielle réponse fort intéressante pour répondre à cette problématique. La mise en place d’assemblée citoyenne régulière dans les municipalités pour débattre et proposer des projets ou des solutions relatifs à la vie de la ville elle-même ne permettrait-elle pas de rapprocher le politique du citoyen, et de recréer ce lien qui semple perdu ou endormi aujourd’hui ? Cela impliquerait néanmoins une décentralisation de l’Etat français, jacobin depuis ces premières heures, au profit d’une logique de renforcement de la démocratie participative.

Les moyens de la participation

La question de la participation en soulève une autre. Celle de la possibilité de participer à la vie citoyenne. En effet, certaines personnes, de par leur vie privée ou professionnelle, ne peuvent se permettre de consacrer une journée, ou ne serait-ce que quelques heures, à la vie citoyenne. Athènes s’est trouvée face au même problème. Comment convaincre un paysan de délaisser ses terres au profit d’une activité démocratique pendant une année ou même une journée ? Comment pourra-t-il assurer les moyens de sa subsistance ? Athènes a donc mis en place une indemnité au Vème siècle avant JC, appelée misthos, qui permettait de payer l’individu à hauteur d’une journée travaillée. Au IVème siècle, cette indemnité a été généralisée à l’ensemble des fonctions qu’un citoyen pouvait exercer. En 340 avant JC, la cité d’Athènes consacre un quart de ses revenus à la redistribution.

Cette indemnité soulève un double enjeu. Dans une logique de réappropriation citoyenne de la démocratie et de la vie politique, une telle indemnité serait-elle possible ? Souhaitable ? Elle aurait du moins un caractère incitatif qui pourrait encourager des personnes à s’investir plus dans la vie citoyenne. De plus, indemniser une personne pour une journée passée à œuvrer pour la vie démocratique revêt une question d’ordre idéologique. Cela impliquerait implicitement que l’on peut être payé pour autre chose que de créer de la valeur économique. Cela s’inscrirait donc dans une logique de refondation de la valeur travail, qui aujourd’hui, est entièrement assujettis à la sphère économique. Enfin, payer des indemnités pour un travail démocratique, cela existe déjà, pour les députés. La forte rémunération de nos élus est justifiable à bien des égards de par l’implication que cela demande, et de la responsabilité qu’ils ont entre leur mains. Le cumul de plusieurs indemnités, néanmoins, amènent parfois à des sommes peu compréhensibles. Serait-il possible, alors, de redistribuer le travail démocratique de manière plus équitable, et dans le même temps, les indemnités qui y sont liées ? De décharger nos députés de certaines prérogatives, au profit d’un travail citoyen à une échelle plus locale ?

Enfin, l’exemple de l’indemnité mise en place par Athènes, met en exergue un état de fait : la démocratie, ça coûte cher. Athènes avait trouvé une solution : l’impérialisme. Une pratique critiquable à bien des égards. En effet, les poussées impérialistes athéniennes sont toujours allées de pair avec un renforcement de la démocratie, et inversement. Le retour d’un impérialisme français n’est cependant souhaitable. On peut toutefois s’interroger sur les conséquences de la politique de privatisation et de désengagement de l’État sur la santé démocratique de notre pays. Le fait de brader le patrimoine économique à des sphères privées ne peut entraîner qu’une baisse des recettes de l’État, acteur pouvant organiser de manière saine l’orchestre démocratique. D’un certain point de vu, il semble donc impossible de concilier renforcement des politiques néolibérales, et un potentiel enrichissement de la vie démocratique participative et citoyenne basé sur l’échelle locale.

Le pouvoir de la parole

La vie démocratique d’Athènes peut encore nous apporter une ou deux lumières, notamment sur la question de la professionnalisation de la politique. Au cours du IVème siècle avant JC, Athènes a donc vu une partie de ses citoyens se professionnaliser dans la politique. Ces derniers étaient ceux possédant le plus de moyens, et la meilleure éducation. Une petite partie des citoyens pouvait se permettre de se consacrer pleinement à la vie démocratique, de part leurs propriétés et leur capital économique. Cela était impossible pour la grande majorité des citoyens athéniens, malgré les efforts mis en place par la cité. Il est important de rappeler que même si Athènes jouissait d’une vie démocratique active, les inégalités demeuraient très présentes et l’ascension sociale était rare, voire inexistante. De plus, les réunions pour l’Assemblée sur le Pnyx étaient l’occasion de débattre sur la gestion de la cité. En théorie, tout le monde pouvaient parler. Dans les faits cependant, ce sont les grands orateurs, formés à cet art, tel Démosthène, qui occupaient le devant de la scène.

C’est ainsi que l’on peut voir à quel point la parole est un enjeu de pouvoir dans une démocratie. Cette thématique est par ailleurs abordée et explicitée par l’enseignant-chercheur devenu médiatique, Clément Viktorovitch. Dans une démocratie, comme l’illustre Athènes il y a plus de 2000 ans, ou la situation actuelle en France : maîtriser la parole c’est avoir le pouvoir. La parole est l’un des marqueurs social les plus visibles, comme a pu l’expliquer Pierre Bourdieu dans ses travaux. Elle est souvent le reflet de l’éducation primaire que l’on a reçu et du milieu social dans lequel on évolue.

Démocratie et éducation

Aujourd’hui cependant, la France est régulièrement pointée du doigt pour son système d’éducation, qui, selon de nombreuses études comme celle réalisée par l’OCDE sur la base des données PISA. En 2015 notamment, l’école française est celle où l’origine sociale des enfants pèse le plus lourd dans les résultats scolaires, parmi les pays de l’OCDE.

Or, comment garantir une égalité démocratique sans, dans un premier temps, travailler à l’amélioration de l’égalité des chances, principe censé être l’un des piliers de notre démocratie ? L’exaspération de voir des personnes ayant toujours eu le même parcours, venant du même milieu social, participe aussi à la défiance croissante des citoyens envers les élus. Ces élus, dans une démocratie centralisée comme la notre, incarnent le pouvoir. Une partie des citoyens ne peuvent donc plus se reconnaître dans cette démocratie ayant un visage qui est si éloigné du leur, et de fait, s’en désintéresse.

Tirer des leçons du passé pour les initiatives de demain

Athènes était loin d’être une démocratie parfaite comme certains peuvent la présenter. Néanmoins, regarder l’Histoire peut nous apporter des lumières sur des questions sans réponses auxquelles nous faisons face actuellement. L’enjeu démocratique est complexe par dessus tout, car de lui, résulte toute l’organisation de notre société. Étudier Athènes pour trouver des éléments de réponses ou du moins, de compréhension, ne permettra pas de trouver des solutions faciles. Cependant, et la crise des « gilets jaunes » semble l’avoir démontré, la France est actuellement dans une situation d’urgence démocratique. Aller vers plus de local, de citoyen, et de démocratie ne marchera peut être pas, mais il semble nécessaire d’essayer, au vu de l’échec du système actuel et des défis de demain.