Un virus ? Quel virus ? Demain se déroule le second tour des élections municipales. Les Français sont appelés aux urnes pour affirmer ou infirmer les tendances électorales du premier tour. Ce dernier, marqué par une abstention record de près de 55% (presque vingt points de plus qu’au précédent scrutin de 2014), constitue indéniablement un rendez-vous majeur pour l’ensemble de la classe politique. Pour le jeune parti présidentiel, l’enjeu est celui de la légitimité alors que les partis traditionnels, eux, cherchent à prouver par le bulletin de vote qu’ils ne sont pas morts.

A défaut d’avoir des élections législatives de mi-mandat, en France, nous avons les municipales. En septembre 2000, ce bon vieux Chirac soumet un référendum aux Français pour statuer sur une modification du septennat présidentiel au profit d’un quinquennat. L’idée est intéressante mais elle a un effet pervers indéniable : la perte de substance des élections législatives. Désormais, le président de la République et les députés sont élus coup sur coup, tous deux pour un mandat de cinq ans. La réforme a un but clair : éviter une nouvelle cohabitation et de fait, donner carte blanche au président fraichement élu. Les élections municipales survenant en milieu de mandat permettent ainsi de prendre la température de la population sur la politique jusqu’ici menée. Le scrutin mobilise car d’une part, il permet de faire entendre son mécontentement (ou son approbation) et d’autre part, les Français accorde une grande importance à ce qu’il se passe près de chez eux, comme un moyen de reprendre un peu la main face à un État jacobin qui ne donne pas toujours voix au chapitre aux périphéries.

La fin des « vieux partis » ? Vraiment ?

L’enjeu est donc de taille pour le clan Macron. Suite au coup de maître opéré lors de la campagne présidentielle, beaucoup d’analystes se précipitent pour crier haut et fort la fin des partis. C’est vrai, avec sa formation « et de droite et de gauche », Emmanuel Macron a radicalement éclaté le paysage politique traditionnel français. La déroute du PS et de la gauche de manière générale combinée à une droite en proie aux divisons laissent place à un paysage politique nouveau, du moins à l’échelle nationale. Lors des élections européennes, on assiste à une polarisation de la vie politique se traduisant par une opposition entre « progressistes et populistes », ou plutôt, entre LREM et le Rassemblement National. Avec du recul, on peut néanmoins s’interroger sur la pertinence de cette grille de lecture du monde politique français.

LREM est un parti jeune, très jeune. Si le mouvement s’est constitué autour de la personne d’Emmanuel Macron, donc du haut vers le bas, ce modèle est loin de faire loi dans l’histoire de la Vème République. Traditionnellement, une personne doit emprunter un parcours dans son parti avant d’arriver aux plus hauts postes de l’État : maire, député, ministre, secrétaire général etc… Ce mode de fonctionnement a permis aux partis dit traditionnels d’avoir, au fil des ans un ancrage sur l’ensemble du territoire français.

Comment pourrait-on alors parler de la « fin des partis » lorsque ces derniers possèdent une assise territoriale de masse, contrairement au parti présidentiel qui lui, n’en a aucun. En ce sens, les élections municipales de 2020 constituent pour Emmanuel Macron une véritable épreuve de légitimité. D’autant qu’historiquement, et en raison de l’alignement des élections législatives aux présidentielles, les municipales ont souvent fait office de sanction par la population, mécontente de l’action politique du pouvoir. En 2014 par exemple, deux ans après l’élection de François Hollande, le couperet tombe pour le PS, l’Union de la Gauche et Divers Gauche. La gauche perd ainsi 121 villes de plus de 15 000 habitants, au profit de la droite.

Déroute pour LREM

La République en Marche s’attendait à des scores peu reluisants. C’est pourtant une vraie déroute à laquelle ils doivent faire face. Christophe Castaner, par un petit tour de passe-passe, avait tenté de limiter les dégâts. Il avait ainsi expliqué qu’en dessous de 9000 habitants, les prétendants au poste de maire devrait se présenter « sans nuance politique », en d’autres termes, sans afficher d’étiquette politique. Cela aurait en effet permis de créer un écran de fumée occultant la débâcle de LREM dans les petites communes de France représentant l’écrasante majorité du territoire. Manque de pot, le Conseil d’Etat a invalidé cette décision, ramenant le seuil à 3500 habitants. En dessous de ce seuil donc, les candidats doivent se présenter sans étiquette.

Il est de notoriété publique que la base électorale d’Emmanuel Macron ne se situe pas dans les campagnes mais plutôt dans les villes de taille moyenne et grande. Là encore cependant, c’est un flop. Mis à part la victoire dès le premier tour des deux ministres Gérald Darmanin (Tourcoing) et Franck Riester (Coulommiers), le parti présidentiel n’a pas de quoi faire le fier. A Lyon, pourtant représenté par l’ex-ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, la REM obtient une timide troisième place, au profit d’EELV, en tête pour le moment. A Strasbourg, où le candidat LREM Alain Fontanel était donné favori, c’est encore une fois EELV qui bute en tête avec huit points d’avance. A Bordeaux, le candidat marcheur obtient un petit 12,65%, à peine au-dessus de Philippe Poutou, candidat du NPA qui s’en tire avec 11,7% des suffrages. De même qu’à Limoges, Toulon, Arles, Montpellier, Reims, c’est l’humiliation avec des scores allant de 8 à 3,29%. Enfin, dans les cinq premières villes de France, aucune tête marcheuse à l’horizon : Paris (Union de la Gauche), Marseille (Union de la Gauche), Lyon (EELV), Toulouse (Divers Droites), Nice (Divers Droites).

Trois réalités

Il est important de rappeler qu’il ne s’agit là que du premier tour et que les résultats finaux sont susceptibles d’être radicalement différents, notamment en raison des circonstances exceptionnelles du tour passé. Néanmoins, il traduit trois réalités.

Si la gauche peut être contente de ses résultats, ce n’est presque rien comparé à la percée des écologistes. On le sentait venir depuis les européennes et cela s’est confirmé. Pas étonnant, étant donné que l’échelle municipale est probablement l’une des plus efficaces pour influer positivement sur le réchauffement climatique. En revanche, le président de la République et plus généralement son gouvernement et sa majorité ont beaucoup été critiqué pour l’ambivalence entre leur discours et leurs actes en matière d’environnement. L’aspiration à une politique davantage axée sur le social, la protection de l’environnement et la solidarité, que l’on sentait transpirer dans le tissu social depuis des mois s’est traduite en bulletins de vote. Cela ne rate pas, les Français sanctionnent.

La deuxième réalité est celle de la survivance et de la ténacité des « vieux partis ». Il est indéniable que l’émergence de LREM a modifié structurellement le paysage politique français, du moins sur le plan national. On constate pourtant que ces partis gardent leur ancrage dans le territoire. Ces décennies de serrages de mains n’auront donc pas servi à rien. Entre 2014 et 2020, la gauche (PS, Divers Gauches, Union de la Gauche) possédait plus de 68 000 sièges municipaux, contre plus de 98 000 pour la droite (UMP devenue LR, Divers Droites, Union de la Droite). En revanche, la République en Marche n’arrive pas à transformer son essai de 2017 et ne concrétise son assise politique ni dans les villes, ni dans les périphéries. « L’ancien monde » ne semble pas avoir dit son dernier mot face au « nouveau monde » qui n’a de nouveau que le nom d’ailleurs.

Enfin, et cette troisième réalité découle de la deuxième, la grille de lecture visant à polariser la vie politique française entre RN et LREM, n’est pas ou peu pertinente. Oui, ce sont clairement les deux formations politiques ayant le plus de crédibilité dans la course à la présidentielle de 2022 pour le moment. Néanmoins, occulter le fait que ces deux partis ne possèdent presque aucun ancrage massif dans le territoire reviendrait à vouloir résoudre une équation en ne regardant que les chiffres qui se trouvent au-dessus de la ligne de fraction. Cela n’a pas de sens. Le Rassemblement national ne possède que huit députés à l’Assemblée Nationale ce qui n’est pas suffisant pour constituer un groupe parlementaire. Par ailleurs, à part quelques fiefs comme Hénin-Beaumont dans le nord, ou Béziers dans le sud, le parti d’extrême droite ne dispose pas d’un plébiscite populaire sur tous les plans (nationales, régionales, municipales…). Pour ce qui est de LREM, le week-end dernier tend à démontrer qu’ils n’ont pas réussi, eux aussi, à passer d’un parti majoritaire certes, mais avec une base électorale fragile (24,1% au premier tour en 2017), à une formation solide sur toutes les échelles de gouvernance.

Recalé

Ce premier tour des élections municipales a quelque chose de paradoxal. D’un côté, il exacerbe les nouvelles tendances politiques françaises, à savoir l’importance grandissante de l’enjeu environnemental qui se traduit par la probable prise de pouvoir d’EELV dans des villes clés. De l’autre, il rappelle qu’on ne peut pas balayer soixante ans d’histoire politique en deux ou trois ans. La droite et la gauche existent bel et bien toujours, il serait juste temps qu’ils se réveillent. Des leviers d’actions à des échelles différentes sont à leur disposition. Il est certain que les présidentielles de 2017 ont été un coup de massue pour ces vieux briscards de la politique. Le temps est peut-être venu de passer à autre chose, de cesser ces chamailleries intestines de cour de récré et de prendre conscience de leur position d’opposition.

Les résultats du premier tour confirment en partie la défiance grandissante qui s’est installée entre le pouvoir et la population au cours des mouvements des « gilets jaunes », puis des mobilisations contre la réforme des retraites. De toute évidence, la macronie ne semble pas avoir passer l’épreuve de la légitimité que constituait ce suffrage. Ce premier tour fragilise encore un peu plus la base sur laquelle repose le pouvoir actuel, tant et si bien que ce qui a été vu comme un triomphe électoral en 2017 tend à se transformer en une performance de funambule.

https://www.la-croix.com/France/Politique/INFOGRAPHIE-Resultat-famille-politique-elections-municipales-2020-2020-03-20-1201085211

https://www.huffingtonpost.fr/entry/resultats-municipales-lrem-recoit-la-claque-attendue_fr_5e6d08cec5b6bd8156f8676e

https://www.monde-diplomatique.fr/2017/04/POPELARD/57377

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_municipales_fran%C3%A7aises_de_2014

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/carte-resultats-municipales-2020-decouvrez-le-candidat-arrive-en-tete-du-premier-tour-dans-votre-commune_3868479.html

https://www.francetvinfo.fr/elections/resultats/

http://www.cartesfrance.fr/geographie/cartes-elections/carte-election-presidentielle-2017.html

https://www.liberation.fr/politiques/2017/06/18/qui-sont-les-huit-deputes-fn-elus-a-l-assemblee_1577726

https://www.lemonde.fr/data/france/presidentielle-2017/

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