« Aujourd’hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée, après seulement trois semaines de rentrée. Les soucis depuis bien avant la rentrée se sont accumulés, c’est le sort de tous les directeurs malheureusement. ». Ces quelques mots d’une « directrice épuisée », comme elle se définit elle-même, ouvrent le récit glaçant du quotidien de Christine Renon. Sur trois pages, elle dresse un portrait sans concession de ses conditions de travail en tant que directrice de l’école maternelle Mehul à Pantin. Deux jours plus tard, le lundi 23 septembre, le corps de Christine Renon est retrouvé sans vie dans le hall de l’école.

La détresse d’une directrice

Son suicide, ultime cri d’alarme pour faire bouger les choses, a suscité un grand émoi chez le corps enseignant. En même temps, pour nombre de professeurs et de directeurs d’école, cette tragédie laisse un goût amer, comme si ce n’était pas si surprenant. En effet, les difficultés auxquelles les directeurs et directrices d’école doivent faire face sont de notoriété publique, du moins pour les acteurs concernés (enseignants, directeurs, rectorat, éducation nationale etc…). Ainsi, dans sa lettre, Christine Renon fait certes, état de dysfonctionnements propres à son école maternelle, mais évoque, aussi et surtout, des problèmes qui font écho à la fonction de direction d’une école de manière générale. La déléguée SNUipp de Seine-Saint-Denis, Stéphanie Fouilhoux, elle-même directrice de maternelle à Saint-Denis a trouvée la lettre de sa collègue «impressionnante de réalisme ».

Au vu du contenu de la lettre de la regrettée directrice d’école de Pantin, le recteur de Créteil a commandé un rapport à l’Inspection générale de l’Éducation, du sport et de la recherche. Ce dernier visait donc à éclaircir les raisons du suicide (lien avec les conditions de travail ou pas) ainsi qu’à déterminer une potentielle responsabilité de l’institution. Ce rapport, récemment rendu public, commence ainsi : « Conformément à la demande dont elle a été saisie, la mission a examiné le fonctionnement de la circonscription de Pantin, sans aborder les différentes causes plus personnelles ou au contraire plus générales évoquées par Mme Renon ».

Déni

Cette phrase sonne faux dès le départ. Les causes du suicide de Christine Renon, ont été largement explicitées dans la lettre qu’elle a laissée. Elle désigne de manière claire une surcharge de travail, une perte de sens, une solitude, notamment face aux parents de certains enfants. Elle met également largement en cause l’Institution : « Je dois dire aussi que je n’ai pas confiance au soutien et à la protection que devrait nous apporter notre institution, d’ailleurs, il n’y a aucun maillon de prévu, les inspecteurs de circonscriptions ont probablement plus de travail que les directeurs, et la cellule de crise, quelle blague ! ». Sans ambiguïté. Or, en ouvrant leur rapport sur la phrase cité plus haut, l’inspection générale se refuse dès le début à interroger les politiques de l’Éducation nationale (réformes à répétition) et de manière plus générale, de véritablement questionner la responsabilité de l’institution.

Verdict : L’institution est blanchie. Les inspecteurs généraux mettent en cause un ensemble de dysfonctionnements successifs qui aurait poussé Mme. Renon à mettre fin à ses jours, réfutant toutefois le caractère systémique du problème. Le rectorat de Créteil reconnaît néanmoins un « lien direct » entre les conditions de travail de la directrice de l’école de Pantin et son suicide. En effet, les témoignages recueillis décrivent Christine Renon comme une personne très « investie et capable d’un engagement hors norme »,mais ils soulignent également «un sentiment de grande fatigue et de lassitude exprimé par Mme Renon lors de cette rentrée scolaire ».

Une réaction timide

De toute évidence, cet acte incarne bien tristement une réalité présente non seulement à Pantin mais également dans de nombreuses écoles maternelles et primaires en France. À Pantin par exemple, un tiers des enseignants a demandé une mutation en 2018. C’est dix-huit points de plus que la moyenne départementale. Même si le ministère de l’Éducation nationale n’a pour le moment pas pris de mesures concrètes pour faire face à cet enjeu, des enquêtes ainsi que des consultations ont été mises en places. Ainsi, en novembre, un CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) sur le suicide dans la profession d’agent de l’éducation nationale est tenu. L’occasion pour le ministère de communiquer les chiffres relatifs à cette question. On constate donc 58 cas de suicide sur l’année scolaire 2018-2019. Depuis septembre 2019, 11 agents de l’éducation nationale se sont déjà donnés la mort.

Le ministère a également publié les résultats d’une grande consultation réalisée auprès des directeurs d’école entre le 13 novembre et le 1er décembre. Sur un effectif total de 45 500 directeurs, 29 007 ont répondu à cette initiative. Cette étude a été réalisée afin de mieux cerner les besoins et les demandes des directeurs des écoles françaises. Ainsi, 75% d’entre eux jugent passer plus de temps à gérer des travaux administratifs au détriment de leur mission première d’enseignant. Pour rappel, les directeurs d’école maternelle et de primaire sont avant tout des enseignants qui se sont vus attribuer une tâche supplémentaire. « 46 % des directeurs interrogés indiquent qu’ils consacrent de 11 à 20 heures en moyenne par semaine à leur mission de direction, 24 % de 21 à 30 heures, et 20 % plus de 30 heures », explique Vincent Soetemont, directeur général des ressources humaines. Enfin, 87% disent être souvent interrompus lorsqu’ils donnent cours, en raison de problème liés à la direction. Edouard Geffray, directeur général de l’enseignement scolaire indique également que : « La dimension administrative et sécuritaire est considérée par eux comme la plus chronophage et la plus pénible ».

Une situation en impasse

Nous voilà donc au cœur du sujet. Les directeurs et directrices d’école connaissent pour certains un véritable malaise quant à la manière dont ils doivent faire leur travail. En acceptant la fonction de direction, on s’éloigne de plus en plus des prérogatives pédagogiques des enseignants. Ils doivent ainsi troquer du temps passé auprès des enfants – ce pourquoi « ils ont signé » – contre une quantité importante de tâches administratives et de petits ou gros litiges à régler. À cela s’ajoute une solitude pesante, notamment face au parents qui, pour certains, peuvent faire preuve d’agressivité. Le directeur d’école est ainsi tenu pour responsable direct des problèmes de toute une école, alors qu’il n’est parfois que le maillon de la chaîne visible d’une politique structurelle sur laquelle il n’a aucun contrôle. Sabine Duran, syndicaliste chez Sud Éducation et également directrice d’école à Pantin met aussi directement en cause les gouvernements successifs au micro de France Culture le 21 octobre 2019. Selon elle, les réformes successives et bien souvent contradictoires rajoutent une charge de travail importante aux directeurs et directrices d’école, sans parler de la perte de sens que certains peuvent ressentir face à des mesures qui vont à rebrousse-poil tous les cinq ans.

On remarque à travers cette énumération (loin d’être exhaustive) des tâches et des difficultés auxquelles doivent faire face les directeurs d’école, toute la mesure du problème. On ne parlera même pas de la rémunération, peu attractive au vu de la charge de travail et de la charge mentale. Désormais, être à la fois enseignant et directeur d’école entraîne dans de nombreux cas, un véritable malaise. Pour reprendre les mots de Stéphane Crochet, secrétaire général du SE-Unsa, une part importante des directeurs ont « « le sentiment de mal faire deux métiers ». Alors que faire ?

Les pistes de solutions

La question d’un statut des directeurs d’école a longtemps été débattue. Cette mesure a néanmoins connu un accueil très largement mitigé dans le corps enseignant. D’une part, certains directeurs ne souhaitent pas institutionnaliser une relation hiérarchique de supériorité entre les enseignants et la direction. Certains d’entre eux redoutent notamment de perdre le contact des enfants progressivement et de devoir faire face, parfois, à encore plus d’isolement, notamment face aux parents d’élèves en difficulté. Cécile Roaux, professeure à l’Université Paris Descartes et à l’Université de Picardie Jules Verne, également chercheure associée au CERLIS, a produit des travaux sur le sujet. Sur un échantillon de 6000 enseignants du primaire dont 2221 directeurs, deux tiers refusent la mise en place d’un statut de directeur. Néanmoins, sur cette même étude, deux tiers des 2221 directeurs sont favorables à cette mesure. Elle a toutefois été abandonnée par le gouvernement, en raison d’une trop large opposition.

Si la question du statut suscite des débats, celles concernant le manque de moyens et le manque de temps en suscite beaucoup moins. Sabine Duran souligne le fait que les gouvernement successifs ne se contentent pas seulement de réformer à tout-va mais ils le font sans se préoccuper du corps enseignant ni des contradictions que leurs actes peuvent entraîner. Surtout, ces réformes doivent être exécutées avec une stagnation du budget. L’objectif de la réforme est parfois même de faire des économies. La suppression des contrats aidés en début de quinquennat a considérablement alourdi la quantité de travail administratif. Les directeurs d’école poussent ainsi un appel à l’aide. Lors de la consultation notamment, le besoin de soutien humain est apparu comme l’une des premières préoccupations.

Plus d’argent, plus de gens. Plus de gens, plus de temps. Et ce temps pourrait permettre aux directeurs d’école de retrouver un sens à leur métier, notamment en consacrant une part plus importante de leur travail à l’aspect pédagogique. Ce gain de liberté pousserait peut être aussi les directeurs et les enseignants à repenser la fonction du premier. Cécile Roaux, parle d’un déficit majeur de « collectif » dans cette fonction de directeur, avant de continuer sur le cas de Christine Renon : « C’est donc aussi une exigence à mieux examiner les contradictions organisationnelles qui, au moins en partie, ont provoqué ce drame. Il convient de montrer l’absolue nécessité de repenser, ou plutôt de penser enfin, et collectivement, les relations de pouvoir dans notre système éducatif, et en particulier dans les écoles primaires. »

Jean-Michel Blanquer a réagi au suicide de Christine Renon et de manière plus générale à l’enjeu des directeurs d’école. Néanmoins, quand il s’agit de parler de moyens à injecter pour assurer la mission de service public qu’est l’école républicaine, le ministre fait la sourde oreille. Car le drame de la mort de Christine Renon, c’est en quelque sorte « l’arbre qui cache la forêt ». On assiste aujourd’hui à une détérioration globale des services publics en France, l’éducation nationale ne faisant pas exception. N’est-ce pourtant pas le rôle de l’État de garantir l’égalité des chances, ou du moins, d’avoir l’exigence et la volonté de s’améliorer sur ce terrain (la France restant un des plus mauvais élèves en matière de corrélation entre système scolaire et reproduction sociale parmi les pays de l’OCDE). L’exécutif use beaucoup du mot « dialogue » dans ses éléments de langage. Pourtant, cela fait bien longtemps que le corps enseignant scande ce besoin pressant de soutien financier et d’écoute. Preuve de ce ras-le-bol, les enseignants comptent parmi les professions s’étant le plus mobilisé lors du début de la grève ayant débuté le 5 décembre. Il n’est pas uniquement question de la réforme des retraites mais bien d’une opposition globale à une politique qui brade le service public. Un dialogue donc, il y en a un, et de grande qualité :

« _ On a besoin de moyens, de temps et d’écoute.

_ Très bien. On va mettre des drapeaux français dans toutes les salles de classes. On va appeler ça, « l’école de la confiance ». Ça sonne bien non?! »

https://www.youtube.com/watch?v=EMGBUeuPfyM

https://www.mediapart.fr/journal/france/090120/l-inspection-generale-degage-toute-responsabilite-de-l-education-nationale-dans-le-suicide-de-christine-re

https://drive.google.com/file/d/1FAkwb5gwrsGVhOcgci92NPFeU7T54yvA/view

https://www.youtube.com/watch?v=TCXYZOA0qMs

https://www.la-croix.com/Famille/Education/Le-malaise-grandissant-directeurs-decole-attend-reponses-2019-10-11-1201053541

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/pourquoi-le-statut-de-directeur-d-ecole-est-source-de-mal-etre_3641087.html

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