Le « jour d’après » arrive. À l’aube de la sortie du confinement, une myriade de personnalités du monde politique, syndical, culturel ou associatif se mobilise pour plaider en faveur d’un monde d’après plus vert, plus social et plus juste. Le 6 mai 2020, Le Monde titre : «« Non à un retour à la normale » : de Robert De Niro à Juliette Binoche, l’appel de 200 artistes et scientifiques ». Nombreuses sont les personnes qui voient dans ce moment l’opportunité de prendre un virage environnemental et social. Un choix vital selon eux. D’autres, néanmoins, n’hésitent pas à ressortir les vieilles recettes du néolibéralisme pour proposer un plan de relance de l’économie. Nul ne sait qui va l’emporter. Une chose est sûre, les prochaines années seront décisives en ce qui concerne le renouvellement ou la continuité de nos modèles de société.

Le fondement d’une société

La crise sanitaire du Covid-19 a porté un coup d’arrêt généralisé à la planète pour le meilleur et pour le pire. D’une part, cela a permis de s’arrêter, de prendre le temps de réfléchir, dans ce monde où tout allait si vite, où tout était réglé à la minute près pour maximiser les profits et la productivité. On a vu à quel point le bon fonctionnement d’une société repose sur ce qu’on pourrait appeler les « invisibles ». Ils travaillent dans le médical, ils ramassent vos poubelles, ils font tourner la production dans les usines. Ce sont des métiers dévalorisés, sous-payés, délaissés et pourtant, sans eux, nous n’aurions pas pu faire face au fléau qui a frappé sans distinction les pays du monde entier.

Les médecins, infirmiers et infirmières, internes, avaient sonné la tirette d’alarme ces derniers mois pour dénoncer les effets néfastes du désengagement de l’État dans le milieu de la santé. Les politiques néolibérales ont dépossédé la puissance publique de ses leviers d’action pour faire face aux aléas de la vie. La crise du coronavirus a mis en lumière l’absurdité d’un système de production incapable de fournir des produits de première nécessité (masques, tests, etc.) le moment venu. Le système capitaliste a ainsi exposé ses manquements et ses incohérences au grand jour.

Mais ce n’est pas tout. Cette période a aussi prouvé la solidarité dont pouvaient faire preuve les citoyens les uns envers les autres. Elle a fait prendre conscience du poids de l’activité humaine sur la santé environnementale de la planète, comme l’ont démontré les chiffres nettement en baisse des émissions de gaz à effet de serre un peu partout sur le globe. Enfin, cette crise a permis de distinguer plus clairement les choses essentielles à la société.

Parler du lendemain

Alors beaucoup s’interrogent. Vincent Lindon a ainsi fait passer un message, via le site Mediapart, dans lequel il pose un constat incisif sur les années de politiques néolibérales et propose des solutions pour l’après. Parmi elles, il évoque la création d’une « taxe Jean Valjean » qui taxerait les plus riches pour venir en aide aux plus pauvres. Nicolas Hulot s’est lui aussi exprimé afin d’exhorter le monde politique et les citoyens à prendre un virage à 180° vers plus de vert et plus de justice sociale, deux choses intimement liées selon lui. Dix-huit responsables d’organisations syndicales, associatives et environnementales ont également publié un texte sur le site de FranceInfo qui débute par une phrase choc : « Plus jamais ça ! ».

Cet élan social et environnemental n’est néanmoins pas du goût de tous. Au lendemain du confinement plane déjà le spectre d’un retour exacerbé du libéralisme. L’addiction à la croissance semble décidément bien tenace. L’Institut Montaigne, un think-tank libéral, a ainsi, sous la plume de Bertrand Martinot, plaidé en faveur d’un programme de libéralisme débridé en proposant un ensemble de solutions temporaires ou définitives afin de faire face à la crise économique à venir. Suppression du jeudi de l’Ascension (définitif), allongement du temps de travail (temporaire), suppression d’une semaine de vacances à la Toussaint 2020 (temporaire), sont quelques exemples des mesures mises en avant par l’économiste. En somme, il est question d’un programme ultra-libéral mis en place sur des temporalités et des modalités variables, afin de soutenir l’économie.

Quid des instances dirigeantes ?

Si le débat public est en effervescence face à cette période pleine d’opportunités en matière de changement, quelle est la position des organes de pouvoir ? En Europe, c’est un peu la même rengaine. Les pays du Sud (France, Espagne, Italie principalement) plaident pour un plan de relance fondé sur la solidarité budgétaire, non sans intérêts personnels. D’autre part, les pays du Nord, avec en tête de proue l’Allemagne, conservent une posture résolument tournée vers une minimisation des dépenses publiques et s’inscrivent dans une ligne que l’on commence à connaître : quoiqu’il arrive, c’est business as usual. La Cour constitutionnelle allemande est même allée jusqu’à poser un ultimatum à la BCE, pourtant indépendante. Cette dernière, avec à sa tête Christine Lagarde, a expliqué vouloir recourir au rachat massif de titres de dettes souveraines à des taux d’intérêts très bas afin d’éviter un effondrement de certains États. Les magistrats de Karlsruhe (Cour constitutionnelle allemande) ont donné trois mois à la BCE pour faire marche arrière. Cette sortie a étonné, choqué même, mais elle témoigne de la persistance des logiques de gestion propre au néolibéralisme.

Le bras de fer entre ces deux courants au sein de la zone euro pourrait bien paralyser en partie l’Europe. En France, donc, le changement viendra-t-il de la société civile ? Des organismes politiques traditionnels ? Ou ne viendra-t-il pas du tout ? Difficile à dire. Néanmoins, cette période peut constituer une brèche dans laquelle peut s’insérer la gauche. Les thématiques environnementales et sociales occupent une place croissante dans le débat public. Jusqu’alors, cet élan venait s’écraser face au traditionnel : there is no alternative. La crise du coronavirus a toutefois rebattu les cartes. Si les courants que sont la gauche social-démocrate (PS), les écologistes, et la gauche radicale (NPA, LFI etc.), arrivent à trouver un terrain d’entente (ce qui n’est pas une mince affaire), peut être pourraient-il profiter de ce nouveau souffle pour mener une politique véritablement tournée vers la justice sociale et l’environnement ?

Quel futur ?

Le futur de nos sociétés est plus incertain que jamais. La crise sanitaire du Covid-19 a totalement remis en question nos modes de vie. Les périodes de reconstruction sont fascinantes, car d’elles, naît parfois le meilleur ou le pire. La sécurité sociale a par exemple été créée en 1945 au lendemain de la guerre. Trois possibles futurs se présentent à nous. L’un consiste à persister dans un système capitaliste en passant même à la vitesse supérieure. Le second fait planer le spectre du nationalisme, du renfermement sur soi et de la fin du multilatéralisme. Enfin, le dernier propose de nouveaux horizons en adéquation avec les enjeux civilisationnels que posent la crise climatique actuelle. Reste aux citoyens et aux décideurs politiques de saisir cette opportunité pour mener une politique fondée sur trois axes interdépendants : l’écologie, la justice sociale et la démocratie.  

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