« Je n’ai pas protégé Gilles Beyer ». Les mots de Didier Gailhaguet se veulent sans équivoque. Face aux accusations qui pèsent sur lui, le Président de la fédération des sports de glace (FFSG) ne plie pas d’un seul degré. On lui reproche entre autres d’avoir passé sous silence des plaintes émises par des parents de jeunes patineuses à la fin des années 1990. Des parents qui avaient mis en cause Gilles Beyer, alors manager des équipes de France de patinage artistique, quant à des attouchements et rapports inappropriés auxquels avaient été sujettes leurs filles. Gailhaguet se retrouve également, de fait, accusé d’avoir dissimulé des faits dont il avait à priori connaissance.

Pourtant, lorsqu’il en fut alerté, celui qui réalisait alors son premier mandat de président de la FFSG avait bien transmis les informations au ministère de la Jeunesse et des Sports. Ce dernier – Marie-George Buffet, ministre de l’époque, en tête – avait diligenté, en avril 2000, une enquête ayant conduit à la mise au ban de la fédération de Gilles Beyer, sans qu’il n’y ait quelconque suite judiciaire. Une sanction plus que légère puisqu’un an plus tard, Beyer, qu’on avait entre temps envoyé à… l’éducation nationale (!), retrouvait son poste d’entraîneur. Officiellement loin des sphères de la Fédération française. Officieusement dans une périphérie proche, puisque celui qui exerçait jusqu’il y a quelques jours au sein du club des Français Volants avait exercé plusieurs mandats au bureau exécutif de la FFSG jusqu’en 2018.

La Fédération et le Ministère se renvoient la balle

Accablé par la critique depuis la révélation de certains faits par l’ancienne patineuse Sarah Abitbol, qui accuse Beyer de viol, Gailhaguet nie catégoriquement avoir eu pleinement connaissance des faits. Rappelant son rôle originel dans le lancement de l’enquête menée dans les années 2000, le président de la Fédération s’est étonné de la réintégration dont avait bénéficié Beyer et pointe du doigt « les dysfonctionnements du ministère » : « Monsieur Beyer a continué à organiser des stages, et ce pendant 17 ans sans discontinuer, en internat, avec des mineurs, avec la bénédiction des services déconcentrés de l’État. (…) Monsieur Beyer n’a fait l’objet d’aucune plainte. Il a été blanchi par l’enquête de police. (…) Je n’avais jamais entendu parler de viol sur les personnes d’Hélène Godard ou de Sarah Abitbol ».

Dans l’autre camp, le son de cloche est quelque peu différent. Après avoir reçu Didier Gailhauguet dans son bureau lundi, la ministre de la jeunesse et des sports Roxana Maracineanu s’est dite « sans voix » face à l’attitude de l’ancien patineur français. « Je l’ai rencontré pendant une heure il y a deux jours et (il) a passé la moitié du temps à se défendre. A aucun moment, il n’a dit devant moi quelle était sa vision par rapport à cette problématique qui touche sa fédération » a déclaré la ministre sur France 2. Se gardant de revenir sur la teneur des propos du mis en cause, elle a laissé planer la menace d’un retrait du mandat de la FFSG, reprochant à Gailhauguet d’être « plus intéressé par son poste (que par le fond du problème) ». Une stratégie de communication bien rodée. Car disons-le clairement : le ministère – et donc par extension l’Etat Français – n’est sans aucun doute pas exempt de tout reproche.

Car comment justifier le fait qu’en dépit de l’éclatement de l’affaire dans les années 2000, Beyer ait eu le droit de continuer à exercer ? Comment justifier son passage à l’éducation nationale, dans la continuité ? Enfin, comment justifier l’absence totale de judiciarisation ?

Une libération de la parole plus que nécessaire

Une enquête n’a en effet été ouverte qu’après la parution du livre de Sarah Abitbol, dans lequel celle-ci fait part dans le détail des agissements de son ancien entraîneur. Jeune fille, dans les années 1990, elle a subi les abus, l’emprise, et le viol. Mais aux yeux d’une société ultra libertaire, au sortir de deux décennies ayant consacré la liberté à outrance au détriment de la morale et de la protection des plus vulnérables, il n’est chose plus condamnable que le fait de condamner. En témoignent l’incroyable mansuétude dont ont bénéficié des pédophiles notoires et assumés tels que Gabriel Matznef, ou les plaidoyers de certains « intellectuels » tel que Daniel Cohn-Bendit, Alain Finkielkraut, Michel Foucault ou Pascal Bruckner, prompts à défendre le droit des enfants à la sexualité.

Il en va aussi de la libération de la parole des victimes, souvent intimidées, tenues par le secret, la honte, la peur de voir leur monde s’écrouler sous le poids des répercussions négatives. Le rapport de domination entre celles-ci et leurs bourreaux tend à favoriser le silence, surtout dans un milieu du sport qui induit une grande proximité entre l’entraîneur et le sportif. Une proximité hiérarchique, au sein de laquelle le sportif voit en l’entraîneur son unique chance de réussir.

Tous les sports sont vulnérables

Les sports individuels paraissent être particulièrement en proie à ce type d’agissement eu égard de la relation forte qui peut se nouer entre l’entraîneur et l’athlète. Dans le sillage des révélations de Sarah Abitbol, d’autres sportives lui ont emboîté le pas. Hélène Godard a ainsi révélé les abus commis sur sa personne à la fin des années 1970 par ce même Gilles Beyer et par un autre entraîneur, Jean-Roland Racle, alors qu’elle n’était âgée que de 13 à 15 ans. Anne Bruneteaux et Béatrice Dumur ont quant à elles mis en cause Michel Lotz, leur ancien entraîneur, qui les avait tour à tour hébergées sur de longues périodes et aurait profité de la situation pour abuser d’elles. Celui-ci a néanmoins engagé une procédure en diffamation à l’encontre des deux femmes, niant catégoriquement les faits qui lui sont reprochés.

Plusieurs nageuses ont également fait part des pratiques abusives de leur entraîneur, à Font Romeu, dans les années 1980. Si celui-ci a été condamné, la peine s’est avérée plutôt légère : six mois avec sursis pour attentat à la pudeur, sans inscription au casier. Aujourd’hui, il continue d’exercer un rôle de référent sport étude dans un lycée de Canet-en-Roussillon.

Il en va de même pour l’ancienne tenniswoman professionnelle Isabelle Demongeot, abusée par son ancien entraîneur, Régis de Camaret, dans les années 1980. Celui-ci ne s’était d’ailleurs pas contenté d’une seule victime, mais avait commis ses exactions sur une dizaine de victimes. Il sera condamné à 10 ans de prison ferme en 2014.

Si les exemples sont donc nombreux parmi les sports individuels, les sports collectifs ne sont pas en reste. Ainsi, dans le milieu du football, les exemples font légion. Un éducateur du club de Magnanville, dans les Yvelines, a récemment été mis en examen et écroué pour « tentatives de viols, agressions sexuelles sur mineur de 15 ans et corruption de mineurs », commises sur au moins cinq jeunes joueurs du club. En 2019, Laurent Belmonte, entraîneur dans le club de foot d’Autignac (Hérault), a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour le viol de jeunes joueuses âgées de 8 à 10 ans entre 2014 et 2016. Pire encore : il avait immortalisé ses agissements à l’aide d’une caméra, et en avait fait de même avec sa femme, qu’il avait préalablement droguée à l’aide de somnifères.

En 2008, un ancien éducateur, exerçant dans le Doubs, avait été condamné à 10 ans de réclusion criminelle pour des viols et agressions sexuelles commises sur 18 mineurs de moins de 15 ans entre 1987 et 1990, dont son propre petit-fils. Deux d’entre eux se sont suicidés. Même faits, même sanction dans le même département, où un entraîneur de rugby a été condamné l’année dernière pour le viol de deux jeunes garçons, commis entre 2001 et 2003.

Et les clubs professionnels ne sont pas en reste. Cet été, Médiapart révélait une nouvelle affaire d’abus sexuels commis par un éducateur des équipes féminines de l’Olympique Lyonnais. Depuis, Yohan D. a été mis en examen pour agression sexuelle. Une enquête préliminaire avait été ouverte en septembre 2018 pour « propositions sexuelles à mineures de 15 ans » par le parquet de Lyon, à la suite de la plainte de l’une des deux joueuses concernées, déposée en mai 2018. Celle-ci n’avait pas été conservée par le club à la suite de la mise au grand jour de l’affaire, pour des motifs sportifs selon la direction rhodanienne.

Cette liste non-exhaustive des abus de confiance et d’autorité qui se sont traduits par ces horribles méfaits doit placer les clubs, instances sportives, ainsi que – et surtout – le ministère de la jeunesse et des sports face à leurs responsabilités. En tant que structures éducatives, celles-ci doivent veiller à sensibiliser dirigeants, éducateurs et joueurs, à insuffler les bonnes pratiques (prévention, dénonciation), et à créer un climat de confiance pour éviter que de tels agissements soient passés sous silence durant de longues années.

Car si Noam Chomsky et Edward Hermann théorisaient La fabrique du consentement en politique en 1988, il est inimaginable d’étendre cette notion aux pratiques sexuelles, surtout quand il s’agit de mineurs, souvent sous emprise psychologique. Ceux qui dissimulent ces méfaits sont tout autant coupables que les agresseurs eux-mêmes. Ceux qui punissent avec laxisme également. L’Etat Français est donc condamnable dans l’affaire Beyer, et doit en payer les conséquences. Car une chose est sûre : il n’existera jamais de réparation à hauteur des préjudices subis par ces gamins dépossédés de leur innocence.

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