« La phase d’effondrement relibère la matière et l’énergie accumulée. Dans le cas de la forêt, c’est l’incendie. La phase suivante, dite de de réorganisation, voit les éléments restants s’assembler pour reprendre le cycle. Après un cycle, la forêt s’est plus ou moins transformée mais a conservé son identité et sa structure » 

Une Autre Fin du Monde est Possible, P.Servigne, R.Stevens, G.Chapelle

Il paraît que tout va mal. Il parait que la Terre agonise, que l’ultra-libéralisme n’est en fait pas un modèle soutenable, que la démocratie n’est pas achevée, en bref que notre civilisation part en cacahuètes. Il parait même que Damien Saez va sortir un nouvel album pour nous rappeler que tout va mal… Pour beaucoup, il est déjà trop tard pour agir. Le mieux que l’on puisse faire, c’est anticiper, imaginer la civilisation de demain, celle qui naîtra des cendres du capitalisme parti en fumée, du reste des banquises liquéfiées, après les hivers glacés et la moiteur de l’été. La date limite de notre existence en tant que civilisation approchant, cette entreprise de science-fiction s’est métamorphosée en discipline scientifique, la collapsologie (l’étude de l’effondrement, pour respecter la loi Toubon). Ses grands mécènes français se nomment Pablo Servigne, Raphaël Stevens ou Gauthier Chapelle. Jeunes scientifiques fashionable, ils s’installent progressivement sur la scène médiatique pour proposer leur vision d’après fin du monde, en ne cessant de rappeler la tragédie qui nous guette, la fatalité de notre essence destructrice cartésienne.

« il faut nous mettre à courir dans le brouillard » (Une autre fin du monde est possible)

Tels des Nostradamus avec un pin’s Yannick Jadot, les trois collapsologues insistent sur l’urgence de remettre maintenant nos certitudes en question pour préparer l’Après. La discipline de la collapsologie est épistémologiquement floue. C’est une branche de la science qui se veut transversale et ouverte vers l’intuition, les sentiments, « l’intersubjectivité » qu’ils disent. Les collapsologues invitent d’ailleurs à briser le mur du modernisme scientifique qui se base seulement sur la rationalité et une objectivité qui ne peut être que factice, puisque purement anthropocentrée. Pourquoi dialoguer avec le reste du vivant ne devrait être réservé qu’aux fous ou aux marginaux ? Pourquoi les occidentaux auraient-ils plus raison que les Amérindiens dans la distinction entre nature et culture ? C’est là le cœur de la réflexion de la bande à Servigne, ou du moins s’en est la partie la plus intéressante.

Le domaine d’étude de la collapsologie veut en effet s’étendre à beaucoup plus de domaines, collapsosophie, écosophie et autres néologismes pour nous dire autrement ce que l’on sait déjà : on va tous crever (comme le dit si bien Saez). Parmi toutes ces idées, ces concepts, il est parfois difficile de comprendre la finalité de la collapsologie. Parce qu’elle ne dit en réalité rien de bien novateur ou de subversif. Parce qu’elle n’est au final qu’une bonne dissertation, alliant argumentation illustrée d’exemples plus ou moins scientifiques, et un style variable, à la frontière entre un romantisme alarmiste et la naïveté d’une plume enfantine espérant soleil et bonheur si tout le monde se prenait par la main.

« Eveillés, ils dorment » (Héraclite)

On ne peut pourtant pas non plus dire la collapsologie inutile ou futile au seul titre qu’elle n’est pas toujours novatrice. Tout son empire a pour but d’éveiller les consciences de ceux qui continuent de marcher aveugles sur les traverses d’un productivisme délirant. Eveillés, ils dorment, la peur de l’incertitude face au futur fait de la plupart d’entre nous des « somnambules en proie à la faim et aux rumeurs » (L’an zéro de l’Allemagne). Edgar Morin voyait en effet déjà cette léthargie consciente chez les français en 1940. A ce moment de l’Histoire, c’est l’horreur qui a réveillé les indignés. Il faut aujourd’hui sortir du somnambulisme par nous-même, ne plus attendre le feu de forêt pour nous mettre à courir. Et en cela, la collapsologie permet de simplifier le message, de le rendre clair et accessible au plus grand nombre. Non pas de tirer la sonnette d’alarme, mais de faire en sorte que tout le monde l’entende.

« Il ne s’agit plus de chercher des « solutions », mais d’accepter » (Une autre fin du monde est possible)

L’éveil collapsologique s’accompagne intrinsèquement d’une résignation mélancolique face aux enjeux environnementaux que la discipline demande pourtant de confronter. La collapsologie nie toute possibilité de changement de la nature humaine (mais que reste-il de naturel dans la condition humaine ?) et propose donc paradoxalement d’attendre l’Effondrement pour pouvoir reconstruire sur les ruines. A l’inverse, certains militants pressentent que l’urgence de la crise écologique est avant tout l’occasion de changer le système économique et politique, de brusquer le cours de l’histoire pour, si ce n’est empêcher, retarder la catastrophe, en précipitant la fin du monde tel qu’il est, à l’image de Naomi Klein et de son dernier livre Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique.

« Notre économie est en guerre avec de nombreuses formes de vie sur la Terre, y compris la vie humaine. Ce dont le climat a besoin pour éviter l’effondrement, c’est une contraction de l’utilisation des ressources par l’humanité; ce que notre modèle économique demande pour éviter cet effondrement est une expansion sans entrave. Seul un de ces ensembles de règles peut être changé, et ce ne sont pas les lois de la nature  »

Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique, Naomi Klein

Prendre la collapsologie totalement au sérieux, c’est accepter une vision du progrès comme systémiquement négatif, c’est mettre de côté l’utopie de l’émancipation de l’homme et de la nature pour en faire l’horizon d’un futur hypothétique et lointain, c’est nier le politique dans son essence même, c’est raconter de belles histoires pour endormir Greta Thunberg. Si l’Effondrement est inévitable, jamais la lutte n’est vaine.

« La première résistance est une résistance de l’esprit » (Edgar Morin)

En lisant Une autre fin du monde est possible ou Comment tout peut s’effondrer (P.Servigne, R. Stevens), on ne peut s’empêcher de se dire que trier ses déchets et utiliser du savon solide sont des actes bien insignifiants, voire inutiles, si on s’accorde sur cette fatalité collapsologique. Mais d’autre part, ces ouvrages rappellent à chaque page la nécessité pour faire société de créer du lien. Au Japon, pour qu’une âme trouve la paix après la mort, les proches du défunt doivent prier pour lui pendant 33 ans, d’où la nécessité d’entretenir ses amitiés pour bénéficier d’une solidarité post-mortem. Il serait temps de nous mettre non pas à prier pour la Terre, mais à recréer ce lien avec elle, comme une solidarité du vivant pour mener la lutte.

Recréer de plus, et surtout, un lien entre nous, humains. La collapsologie nous expose en vrac des centaines de concepts, de théories, d’idées qui ne demandent au final qu’à être discutés, débattus jusqu’à la tombée du jour, un verre à la main, les voix s’entremêlant dans l’exaltation de refaire le monde, avant que celui-ci ne s’effondre. Après tout, n’appartient-il pas à ceux qui se couchent tard ?            

Alors, trinquons donc à la fin du monde.

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