Bienvenue.

Nous voici seuls face à la montagne, la nature. L’indomptable majesté de l’immense et de l’inconnu. Comment nous nous sommes retrouvés là ? Qu’est-ce que j’en sais moi ? T’avais qu’à pas oublier la carte en partant ce matin Denise. Ben oui, c’est bien gentil de philosopher sur l’immensité nue de cette beauté sereine, mais au bout d’un moment on va pas se mentir, on est paumé. Alors on arrête de jouer les poètes romantiques tourmentés et on se sort les doigts Denise.

Non mais ça va bien quoi. J’ai faim, j’ai soif, et y a même pas de réseau. On peut même pas demander la route à un élan, ils parlent pas la langue.

Bon, plusieurs options s’offrent à nous ;

– Pour se recroqueviller contre un rocher et sangloter douloureusement face au gouffre abyssal de nos vies dénuées de sens, rendez-vous en page 2.

– Pour rester planté là à contempler la vue en commençant  avoir froid parce que la nuit va pas tarder à tomber et qu’il risque de geler, rendez-vous en page 3.

– Pour plonger dans le lac. Je vois pas vraiment pourquoi on ferait ça, c’est quand même un peu con. Mais si ça vous tient vraiment à cœur, rendez-vous en page 4.

– Pour faire le tour du lac et s’enfoncer dans la forêt, rendez-vous en page 5.

Page 2

Vraiment ? On va rester là à chouiner ? Enfin, je veux dire, moi ça me va pas mal hein. J’avais la flemme de bouger de toute façon. Mais quand même.

Bon je crois qu’il me reste un Mars. Ah, voilà. C’est pas si dégueulasse que ça. Tu pleures Denise ? Oui ? Je sais bien qu’on est perdu et qu’on va crever de froid, mais c’est quand même pas la fin du monde.

Pense à Jésus tiens, Denise. Tu crois que quand il a su qu’il allait mourir il s’est lamenté sur son sort ? Que nenni ! Il a invité ses potes et il a dit un truc du genre « Y a du pinard, c’était de l’eau, maintenant c’est du pinard, prenez et buvez en tous ». Et voilà, il est allé de l’avant le mec. Mais surtout il avait pas oublié la carte avant de partir ce matin Jésus, lui. Hein ! Denise. Je te parle. Parce qu’on se retrouve bien dans la merde avec tes conneries. Je te rappelle que normalement ce soir c’était raclette à l’hôtel. Crois-moi que Jésus tout fils de Dieu qu’il était, au lieu d’éponger son picrate avec du pain sec, il aurait pas refusé une raclette.

Tu m’entends Denise ?

– Continuez en page 4 pour plonger dans le lac.

– Ou retournez au début (le début c’est la page 1, pour les trois au fond qui n’écoutent rien. Oui je vous ai vu hein. Vous me dites si je vous dérange.)

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N’est-ce pas magnifique ? Le jour en pluie d’or sur les sommets. Leur clarté dure de roche nue dressée vers le ciel. Et la masse drue des sapins en mousseline verte sur les coteaux. Et leur regard en reflet dans la profondeur de cette eau glaciale. Cette eau lisse, un lac comme un miroir posé là pour recevoir les regards jaloux du soleil qui ne sait plus s’il brille assez pour tant de sérénité tranquille.

C’est marrant… toute cette beauté, là, ça me rappelle une phrase célèbre de Clémenceau. Tu connais Clémenceau, Denise ? Il a dit « Vous ne passerez pas ! » Non, c’est vrai que ça n’a rien à voir. Je sais pas trop d’où je sors ça. Et puis de toute façon, c’est qui Clémenceau, pour me dire ça ? C’est pas ma mère hein. En plus je crois que la phrase est même pas de lui. Tu savais ça ? Qu’à l’origine, c’était Confucius bourré, qu’essayait d’arrêter le trafic place de l’Etoile pour protester contre le dépeuplement dans la Creuse. « Vous ne passerez pas ! » Un héros. Un peu con, mais un héros quand même. Mais c’était Confucius, alors même bourré y avait toujours une douzaine de couillons pour tout prendre en note. Je te raconte pas la tronche qu’ils ont tiré qu’and il a posé sa gerbe sur la tombe du soldat inconnu.

– Rendez-vous en page 2, ou 4, ou 5, ou même retournez au début, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Page 4

Denise ! Denise ! Qu’est-ce que tu fous Denise ?

Mais bien sûr qu’elle est froide. T’avais pas besoin de plonger juste pour t’en assurer quand même ?

Comment ça « Viens ». Ca va pas non ? Tu connais l’hypothermie Denise ? Non, c’est pas au nord du Montenegro. Tu sais quoi ? Je crois qu’elle se réchauffe quand c’est plus profond. C’est ça, vas-y.

Ah oui, si tes pieds tournent au bleu c’est que ça va mieux.

Denise va très certainement se noyer. En même temps quand on nage comme une brique au milieu d’une coulée de béton on se prend pas pour Laure Manaudou. Deux options s’offrent à vous désormais ;

– Aller trouver un sapin chaleureux. Se marier. Vivre heureux pendant un temps. Le présenter à sa famille. Etre rejeté. Faire face à l’incompréhension, l’intolérance, les regards dans la rue. Se révolter en vain contre le patriarcat. Finir Alcoolique avec tout de même quelques moments heureux de coma éthylique. Se lasser de l’écorce et des aiguilles. Traverser la rue pour aller se réfugier dans les bras d’un bouleau. Divorcer.

– Ou retourner à la page 1, parce que franchement, vous avez merdé.

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Bon, au moins, on peut longer le lac. On verra bien où ça nous mène. Ça l’a mené où, d’ailleurs, Lamartine, son lac ? Arrêtons-nous un instant, Denise. Tiens. Pensons à Lamartine.

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! »

C’est beau. C’est beau comme le jour qui peine à s’éveiller un matin d’hiver, tout blottis dans ses draps de soie blanche luisants.

C’est beau, Denise. Denise ? Non mais ça va pas de te barrer pendant que je récite du Lamartine ? Comment ça « C’est pas le moment » ? Il y a toujours un moment pour un peu de poésie, Denise. Et si on a pas le temps, on le prend. Tu n’as donc rien écouté ?

Même cette forêt, Denise, Regarde la majesté de ces grands arbres qui étirent leur cime jusqu’au bout du ciel.

De quoi ? Oui. Il doit me rester un Mars. T’as vraiment aucun respect pour la poésie. Attends, je regarde dans mon sac.

Alors, tu vas rire. Mais ça me revient maintenant que je la vois. C’est moi qui ai pris la carte ce matin. A ma décharge, tu aurais quand même pu t’en souvenir. Non mais c’est vrai quoi, il faut que je pense à tout moi.

Deux options s’offrent à vous :

– Vous vous engagez dans un combat à mort. Une arène est dressée, les gradins se remplissent, l’arbitre siffle le début de la rencontre.

– Vous suivez votre chemin grâce à la carte et tombez sur un vieux avec un visage composé à 90 pourcents de barbe sale et à 10 pourcents de morpions visiblement mutants. Il vous invite dans son 4×4. Il est un peu bizarre, quand il parle, on ne comprend pas vraiment. Il a l’air ivre mort et donne sacrément l’impression de se foutre de votre gueule. Même son chien se fend la poire. Il lui manque un œil, pourtant. Remarque, ça conditionne pas le rire. Les borgnes aussi ont le droit de s’amuser. Déjà qu’ils ne voient que la moitié de tout. Et puis s’ils s’emmerdent ils ont qu’à aller faire un tour au pays des aveugles ou fonder un parti d’extrême droite. Qu’on vienne pas me dire qu’ils n’ont pas accès aux loisirs. Bravo ! Le vieux vous a déposé dans un petit village, au demeurant très pittoresque. Vous savez encore moins où vous êtes mais au moins vous avez retrouvé la civilisation.

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