Enfin, c’est dans la rubrique société/justice, que l’on parle de Matzneff. Enfin, on accepte de déconstruire l’auteur et de parler du justiciable. Séparer l’auteur de l’œuvre, certes, tant que l’œuvre n’est pas la narration directe et précise d’un crime. Sempiternel débat sur l’œuvre et la personne de Céline, de Bertrand Cantat, de Roman Polanski… mais ceux qui refusent de lire ou d’apprécier leur travail sont souvent aussi sensibles aux qualités indéniables de celles-ci. Il semble que cela soit bien plus discutable qu’un livre intitulé Les Moins de seize ans (1974) et de son histoire qui narre les rencontres sexuelles entre un cinquantenaire et des jeunes mineur(e)s. Les faits sont réels et l’auteur est acclamé.

Il aura fallu qu’une de ces enfants, présentée comme héroïne tragique romanesque, s’exprime, pour que la société dans son ensemble la considère enfin comme victime. Vanessa Springora, éditrice et auteure, a publié début janvier 2020 chez Grasset, Le Consentement, dans lequel elle revient sur sa jeunesse, sa rencontre avec Matzneff à 14 ans et l’illusion de son consentement en réalité sous l’influence d’un homme charismatique, lettré, âgé et populaire.

La transgression pour exister

Ce qui choque l’agora aujourd’hui, c’est surtout l’impunité avec laquelle Gabriel Matzneff continue d’évoluer dans l’espace public. Tout le monde a vu et entendu cette archive INA où, invité de l’émission Apostrophe de Bernard Pivot, ils se gaussent tous deux de son attirance pour les « minettes ». Pivot se défend aujourd’hui en affirmant que « les temps changent », que le monde littéraire autrefois puisait dans l’immoralité, dans la transgression pour y trouver la passion et l’originalité qui forge un bon roman.

Le monde post-68 est un moment particulier de la transgression : libération des mœurs, libéralisation de l’homosexualité (même si toujours pénalisée) et enfin les corps et les cœurs demeurent libres. La transgression à la règle est la norme pour exister voire s’émanciper des carcans rigides de la société traditionnelle française (celle que tonton nous narre avec nostalgie et ivresse à chaque noël). Comme toujours, se pose la question suivante : faut-il continuer la révolution ? Abolir toutes les limites et ne plus considérer qu’en dessous de 15 ans le consentement et l’amour sincère existent aussi ? La matrice transgressive du monde littéraire se pâme d’un romantisme de l’interdit, de l’amour à tout prix, rejetant de manière infamante les critiques quant à la raison, au jugement éclairé d’un enfant face à un homme. Ils veulent se dresser contre une société oppressive qui, « rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres », pour citer Gabriel Matzneff.

Pierre Verdrager, auteur en 2013 de l’enfant interdit, comme la pédophilie est devenue scandaleuse, analyse le monde littéraire des années 1970/1980 comme un monde à part, où l’hors-norme est la norme d’entrée dans le groupe. Si Matzneff existe, il est pour Verdrager un « vestige de cette ère ». Il a été souvent rappelé que Roland Barthe, Simone de Beauvoir et d’autres grandes figures du milieu avaient à l’époque signé une pétition lancée par Matzneff pour la libération de deux pédophiles alors condamnés.

Au bout du relativisme

Condamnés. C’est donc que la société et surtout la justice reconnaissent punissables les attouchements et viol sur mineurs, de 20 ans de réclusion criminelle (article 222-24 du code pénal). Cela prouve bien le fait que l’on ne puisse pas excuser Matzneff ni le monde littéraire, comme l’a pourtant fait Pivot d’un geste relativiste. Ce n’est pas une époque révolue, c’est une complaisance hors du temps qui laisse à Matzneff le bénéfice de « l’originalité ». On n’a pas déterré Gabriel Matzneff à l’occasion de la sortie du livre de Vanessa Springora, on l’a simplement replacé dans le cadre social et sociétal, extirpé du monde littéraire, où il n’a jamais cessé d’exister : prix Amic de l’Académie française en 2009,  prix Renaudot essai en 2013, prix Cazes, prix du livre incorrect en 2015, chroniqueur hebdomadaire au Point, régulièrement republié chez Gallimard, une des plus grande maison d’édition française. Pour faire simple, il n’a jamais été rejeté avec l’eau de cette époque et des errements de l’intelligentsia qui voyaient dans la transgression un moyen d’exister. Non, Matzneff a toujours été là, aux yeux de tous et admiré. Discrètement, chacun fait son mea culpa, jusqu’au Ministère de la Culture qui lui versait des allocations CNL jusque décembre 2019. Chaque éditeur, chaque chroniqueur, chaque admirateur considère que Matzneff est aux yeux de la loi punissable par la justice : «  l’’adulte doit les dénoncer à la justice, soit par lettre écrite au procureur de la République auprès du tribunal de grande instance, soit au poste de police ou de gendarmerie. En cas de manquement à cette obligation, la loi prévoit trois ans d’emprisonnement et 45 000 € d’amende. ».  Gabriel Matzneff est un prédateur sexuel, qui joue de son aura et de son prestige que la société a daigné lui donner pour des ouvrages qui décrivent des actes pédophiles. Vanessa Springora a sorti Matzneff de son cocon littéraire, dernier endroit où il peut encore exister et l’a fait éclore aux yeux de la société.

Renversement transgressif

Tuer le père. La psychanalyse était l’arme transgressive des élites du siècle dernier, jusqu’à l’épuisement. En 1990, François Mitterrand reçoit Denise Bombardier, auteure canadienne seule à s’insurger de la complaisance ambiante sur le plateau d’Apostrophe :

« Vous les connaissez comme moi, ces intellectuels parisiens ! Ils sont si obsédés de paraître libéraux, surtout en ces matières délicates, qu’ils errent »

François Mitterrand

Aujourd’hui, les nouveaux « intellectuels parisiens » mais pas rois du pavé, journalistes, sociologues, philosophes, juristes… se permettent à leur tour de transgresser ce qu’il reste des valeurs de leurs aînés. À la puissance de la littérature sur la morale on réintroduit la légalité, à la liberté on accole l’égalité et le consentement. Faut-il légaliser la beauté ? Encore faut-il que les mots parlent de grâce et non de crime.

« De cette anormalité, j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité. À l’inverse, quand personne ne s’étonne de ma situation, j’ai tout de même l’intuition que le monde autour de moi ne tourne pas rond. »

Le Consentement, Vanessa Springora, janvier 2020, Grasset

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