En juin dernier, les Lopez ont décidé de partir en voyage. Un voyage qui sort pour le moins de l’ordinaire. Cette fois, pas de visite touristique, ni de découverte de la gastronomie locale. Leur destination : le Kurdistan syrien. Le couple de retraité se rend plus précisément au camp de Roj, où est retenu leur belle-fille de 29 ans, ainsi que leurs quatre petits-fils, depuis plusieurs mois déjà.

Les Lopez, un cas symptomatique

Leur histoire débute en 2015. Léonard Lopez, le père de famille, quitte la France pour rejoindre les forces de l’Etat Islamique en Syrie, accompagné de sa femme et de ses deux ainés. Trois années plus tard, le vent a tourné pour les combattants de Daesch, et leur défaite, du moins territoriale, n’est plus qu’une question de temps. Le djihadiste fait le choix de se rendre aux forces démocratiques syriennes. Le ressortissant français est par la suite, transféré en Irak, où il sera condamné à mort fin mai 2019 par un tribunal à Bagdad.

A l’inverse, sa femme, enceinte alors de leur quatrième enfant, ainsi que ses trois autres fils, échouent dans le camp de Roj, où ils sont établis depuis, bien malgré eux. C’est ainsi dans l’espoir de revoir leurs quatre petits-enfants et leur belle-fille, et peut-être de trouver une solution pour les faire revenir en France, que les parents de Léonard Lopez se sont rendus en Syrie. Une fois arrivé là-bas cependant, l’entrée dans le camp leur est refusée par les kurdes. Les Lopez mènent depuis plusieurs mois, un combat acharné, afin d’obliger l’Etat à agir, en faveur de ces victimes de guerre, que sont les enfants de ressortissants français.

Les contradictions du gouvernement

Le cas des enfants Lopez est loin d’être isolé. Selon le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui s’exprimait à l’occasion du Complément d’enquête, dédié à la question « des revenants », fin mars dernier, on décompte 500 enfants français « sur zone » (ndlr ; Syrie, Irak principalement). Parmi eux, on estime à 350 le nombre d’enfants partis de France avec leurs parents, et au moins 150, qui auraient vu le jour là bas. Plus alarmant, deux-tiers de ces bambins, seraient âgés de moins de six ans. Une situation préoccupante au vu des conditions sanitaires déplorables de certains camps de détention. Si la Croix-Rouge dénombre environ 150 enfants présents dans des camps situés au Kurdistan syrien, le gouvernement explique ne pas savoir où se trouve actuellement entre 200 et 300 enfants français. Enfin, le gouvernement déclare avoir œuvré pour le retour d’une centaine d’enfants présent principalement en Syrie. Une fois en France, ces derniers bénéficient d’un suivi psychologique, et sont pour certains, placés en foyer ou en famille d’accueil.

Les voix sont pourtant nombreuses à s’élever contre la manière dont le gouvernement français traite cette question. Familles, avocats, spécialistes du droit des enfants, accusent notamment la France d’irresponsabilité, mais aussi d’indifférence, face à cette situation, où la vie de jeunes, voire de très jeunes enfants français, sont en jeu. Pour le moment, la position des autorités françaises se résume à : « pour les enfants, au cas par cas, dans des situations de détresse humanitaire » (Laurent Nuñez, Complément d’enquête, 28 mars 2019). Une déclaration qui s’accorde avec la ligne du Président de la République, qui affirmait mi-mars que concernant ces enfants, il s’agissait « d’une approche humanitaire suivie avec beaucoup de vigilance en lien avec tous les acteurs qui sont sur le terrain ».

La fronde des avocats des familles

Seulement voilà, ces affirmations rentrent en contradiction totale avec les informations rassemblées notamment par  Marie Dosé, Henri Leclerc et Martin Pradel, avocats de familles de djihadistes français. Selon eux, une approche au « cas par cas », comme le préconise le gouvernement, est une totale ineptie, en raison des conditions sanitaires catastrophiques des  camps de détentions en Syrie. Le communiqué de presse de ces trois avocats, publié le 13 mars 2019, rappelle avec force les réalités de terrain : « Les enfants, dont la grande majorité a moins de six ans, sont exposés à des épidémies de tuberculose, et de choléra. Ils sont malnutris, et presque tous atteints de dysenterie. Ils souffrent de choc post-traumatique sévère, et ne bénéficient d’aucun soin digne de ce nom ». 29 enfants, toute nationalité confondue, ont également trouvé la mort dans le « froid syrien » en décembre dernier, faute de prise en charge et de soins adéquats.

Cette situation des plus alarmantes s’explique notamment par le contexte de la région. Les conflits violents qui ponctuent le quotidien de nombreux syriens et irakiens, ont entrainé une recrudescence de réfugiés, qu’il faut prendre en charge dans des camps. Selon Mediapart, les forces démocratiques syriennes, notamment les kurdes, sont passés de 30 000 bouches à nourrir à 80 000. A cela s’ajoute un nombre toujours plus important de djihadistes à enfermer dans des prisons comme celle d’Aïn el-Arab, Al-Hassake, Quamichli et Derik, faisant ainsi craindre des évasions et une menace sur la sécurité de la zone. Bref, une situation ingérable, dont les plus faibles, à savoir les enfants, sont les premiers à payer les conséquences.

« UNE ATTITUDE SCANDALEUSE »

En cédant à la pression de l’opinion publique, majoritairement hostile à un retour de tous ressortissants français partis en Syrie ou en Irak, qu’il s’agisse d’hommes, de femmes, ou d’enfants (http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/02/28/01016-20190228ARTFIG00275-les-francais-se-prononcent-massivement-contre-le-retour-des-djihadistes.php), le gouvernement condamne l’avenir de ces jeunes, dont le seul crime, aurait été de naître au mauvais endroit, au mauvais moment. Au-delà des considérations humaines néanmoins, l’Etat, en agissant de la sorte, vis-à-vis de la question du retour des enfants, enfreint ses propres engagements internationaux. Adeline Gouttenoire, professeure agrégée de droit à Bordeaux, spécialiste de la protection de l’enfance et présidente de l’observatoire départemental de la protection de l’enfance, dénonce « une attitude scandaleuse », de la part du gouvernement français. Elle réaffirme par suite, que l’Etat français est signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, qui fait de « l’intérêt supérieur de l’enfant », une « considération primordiale ».

En vertu de ces textes de droit international, Marie Dosé, et deux de ces confrères, ont saisi le Comité international des droits de l’enfant de l’ONU afin qu’ils fassent pression sur le gouvernement français en faveur d’un retour de tous les mineurs, sans distinction. Il est d’une importance capitale, de rapatrier tous ces mineurs, en raison du danger de mort qui les menacent en Syrie et en Irak. Rapatrier au cas par cas reviendrait à faire trainer en longueur ces opérations de retour, laissant place à un risque majeur pour la subsistance de ces jeunes mineurs français.

Une question inédite et complexe

Bien entendu, il n’est pas question de rapatrier bêtement à la chaine des centaines d’enfants pour ensuite ne savoir que faire de ces gosses ayant vu et peut être même subi les pires atrocités. Un suivie psychologique adéquat pour chacun d’entre eux est une condition sine qua non  du retour de ces « petits revenants ». Néanmoins, Marie Dosé avance que les institutions françaises sont en mesure de prendre en charge dans de bonnes conditions ces enfants : « Les départements sont prêts, l’aide sociale à l’enfance est prête, les familles sont prêtes… Tout le monde est prêt à recevoir ces enfants et à les prendre en charge. Ce qui nous manque, c’est le politique. » 

Au-delà du suivi psychologique indispensable, il est également nécessaire de se poser la question de la prise en charge affective de ces enfants, qui ne sont d’ailleurs parfois que des nourrissons. Leur mère, que ce soit « sur zone », ou de retour en France, sont pour la plupart en attente de jugement. Ces femmes sont le plus souvent poursuivies pour « association de malfaiteurs terroristes ». Bien qu’une partie d’entre elles affirment avoir joué un rôle passif, on sait de sources sûres que d’autres, ont activement participé aux exactions de l’Etat Islamique. Certaines d’entre elles allant jusqu’à poser fièrement devant un objectif, munie de leur kalachnikov.

Qu’elles aient été passives ou actives, un enfant mineur ne peut être retiré à sa mère sans l’accord de cette dernière, surtout s’il est en bas âge. Ainsi, Adeline Gouttenoire estime qu’en vertu des traités internationaux et européens signés par la France et des circonstances particulières (urgence de la situation, absence de juge en Syrie), un juge des enfants français pourraient prononcer des mesures « d’assistance éducative » pour les enfants jugés « en danger ». Ils seraient ensuite placés sous la protection de l’aide sociale à l’enfance. Cette position dérange néanmoins, certaines familles de djihadistes. Séparer ces enfants, ayant déjà vécus des traumatismes inouïs, de leur mère, ne peut, selon eux, entraîner qu’une déstabilisation psychologique encore plus importante pour l’enfant. « On ne sépare pas un enfant en bas âge de sa mère, ils ont subi suffisamment de traumatismes comme ça », argue Me Bourdon, avocat de familles de djihadistes.

Simples enfants, ou bombes à retardement ?

De toute évidence, les tenants et aboutissants de cette question sont complexes et parfois mal définis. Si dans certains cas, l’Etat français doit avancer à tâtons pour trouver la solution la plus adaptée, cela ne doit en aucun cas se faire au détriment de la santé et de la vie de ces enfants français. Leur lien avec les exactions de l’Etat Islamique sont inexistants, du moins, pour une écrasante majorité de ces jeunes. De plus, en aucun cas, la responsabilité des actes de leurs parents ne leur est imputable.

L’ex-procureur de Paris, François Molins, s’est dit contre le retour des enfants de djihadistes français, les qualifiant de « bombes à retardement ». Selon lui, l’endoctrinement religieux et les entrainements militaires qu’ont pu subir certains d’entre eux, les condamnent à une vie de radicalité et de violence. Ils seraient ainsi cantonnés au rôle de petits soldats extrémistes à l’opposé des valeurs de la République. Ce raisonnement est d’une absurdité totale. En assurant leur retour, l’Etat se doit de leur fournir un soutien et un accompagnement. C’est grâce à un accès aux soins, à l’éducation et aux droits que leur offre la citoyenneté française, que ces enfants pourront se reconstruire d’un passé qu’ils n’ont pas choisi. En revanche, les abandonner à leur sort en Irak ou en Syrie constituerait une formidable opportunité de recrutement   pour les différents groupes terroristes qui sévissent dans la région. Marie Dosé fait elle aussi partie des opposantes à la théorie fumeuse de François Molins : « En laissant ces enfants là-bas, ils fabriquent des bombes à retardement, des jeunes à qui des islamistes pourront un jour dire ‘la France n’a pas voulu de toi’ et qu’ils n’auront aucun mal à récupérer »

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