Mars 2020. Si on entend parler de la Grèce, c’est à cause de sa politique de gestion des migrants, frôlant la violation des droits de l’Homme. Le 30 mars, Manolis Glezos décède, âgé de 97 ans. Il est le symbole de la résistance, des contre-pouvoirs, de l’alternative tant à l’ultra-libéralisme qu’à l’autoritarisme. Un homme qui traversa toute l’histoire contemporaine du pays, plus qu’un témoin, un peu moins qu’une idole.

« le combat commençait »

En Avril 1941, la Grèce s’avoue défaite face aux forces conjointes de Mussolini et d’Hitler. L’Allemagne occupe le territoire jusqu’en 1944. À peine un mois après que les forces allemandes sont arrivées, Glezos et son ami Apostolos Santas, tous deux âgés de 18 ans, décrochent de l’Acropole le drapeau nazi fraichement hissé. L’Acropole, symbole de la puissante Athènes antique, du pouvoir du peuple, ne pouvait être assujettie à la domination totalitaire. «Hitler disait que l’Europe [est] libre. Nous voulions lui prouver que justement, le combat commençait» commenta Glezos bien plus tard. Ce furent les premiers actes de la Résistance grecque. Tous deux furent condamnés à mort, plusieurs fois emprisonnés et torturés, tour à tour par les fascistes italiens, les nazis allemands ou les collaborateurs grecs, puis les anticommunistes pendant la guerre civile. Mais il y a chez certaines personnes la certitude que la vérité, la justice, la liberté valent mieux que la mort. Il y a quelque chose chez Glezos qui refusait de mourir : la conviction qu’un monde meilleur est à la portée du poing. Un monde égalitaire, libéré des dominations sociales, politiques, économiques. Il restera enfermé dans les prisons qu’il a libérées pendant la guerre jusqu’en 1950. Il ne fut finalement pas exécuté, bénéficiant de son aura internationale dans les pays fraichement libérés, et pas encore viscéralement embarqués dans la valse en faux temps de la Guerre Froide.

Élu au Parlement en 1951, il s’oppose aux gouvernements conservateurs et retourne fréquemment en prison, tantôt parce qu’il est contestataire, tantôt parce que sa présence gène un bloc de l’ouest qui désire que le glacis grec, face au bloc de l’Est, ne fonde pas sous les mots d’un libérateur messianique. Il est exilé et emprisonné à l’arrivée de la dictature des colonels en 1967 et reste membre du parti communiste grec (KKE) jusqu’en 1968. Au retour de la démocratie en 1974, Glezos devient à nouveau la boussole de la liberté qu’il fut en ce 30 mai 1941.

« La liberté, l’indépendance nationale, la démocratie directe, la justice sociale »

Dans cette nouvelle Grèce, Glezos peut mettre en place ses convictions. Au niveau national, il redevient député avec l’arrivée de Papandreou et des socialistes au pouvoir en 1981. Au niveau européen, il est élu au Parlement en 1984. Au niveau local, il devient maire d’Apirathos, son village natal, sur l’île de Naxos. Le tout sous l’étiquette du PASOK, socialiste.

Si son travail en tant que député fut salué, c’est surtout l’expérience qu’il mène à Apirathos qui inspirera les tenants de la démocratie locale et directe aujourd’hui. Il y abolit les privilèges du conseil, et met en place une assemblée locale disposant de toute l’administration de la commune. Une expérience intéressante, imparfaite, mais qui mènera aux expériences plus récentes, comme dans la commune française de Kingersheim où sont mis en place des conseils participatifs pour prendre les grandes décisions.

« Les pouvoirs viennent du peuple, donc ils lui appartiennent, il doit les exercer. Tous les régimes jusqu’à maintenant commencent par le peuple, mais le pouvoir n’est pas exercé par le peuple, quand il n’a pas été ou n’est pas exercé contre lui, à droite comme à gauche, à l’Ouest comme à l’Est. »

Manolis Gezos à , Micheline Servin in « Athènes, le théâtre et la démocratie », Les Temps Modernes

« Le premier résistant européen »

C’est ainsi que Charles De Gaulle, le king des résistants désigna Gezos en 1949, pour lui éviter la peine de mort. C’est aussi une de ses préoccupations majeures. Il est certes européen, même député européen, mais avant tout résistant. Gezos sait mieux que personne que l’intérêt des pays européens est d’abord un intérêt national. Il n’oublie pas que les forces Alliées ont délibérément fait preuve de peu de soutien aux résistants grecs face à l’invasion allemande. Churchill avouait sans gêne y préférer un gouvernement fasciste qu’un communiste. C’est par ce biais que Gezos voulu toujours rappeler l’existence et les intérêts de la Grèce dans l’Union Européenne.

Dans la période de grand trouble, en 2009, la figure libertaire sort de son île pour rappeler à l’Europe le sens du progressisme et de l’indignation, à l’instar de ce qu’exhortait en ces mêmes années le résistant français Stephan Essel, « indignez-vous ! ». Il rejoint SYRIZA, alliance des gauches radicales contre la radicalité économique de l’Europe. L’Union Européenne imposait en effet à la Grèce un plan de rigueur budgétaire contre la réévaluation de sa dette, faisant planer la menace d’exclusion de l’Union. De nouveau député en 2012, il critique violemment les changements de positions d’Alexis Tsipras.

Depuis, il continue de contester. Contester les tournants ultralibéraux de l’Union Européenne, contester l’exercice du pouvoir vertical, contester le nouveau gouvernement conservateur, contester la politique migratoire de ce gouvernement. Contester jusqu’à son dernier souffle. Linguiste qui ne voulut jamais être une statue, une idole, il est temps pour Manolis Glezos d’entrer au Panthéon des Hommes dont la seule évocation est synonyme d’espoir.

 Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire
Rappelez-vous que nous avons aussi connu cela que d’autres sont montés
Arracher le drapeau de servitude à l’Acropole et qu’on les a jetés
Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l’histoire

(Aragon)

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