Quand il s’agit de ballon rond en Angleterre, on fait rarement dans la demi-mesure. Durant cette période, appelé « Boxing Day », les clubs joueront 3 journées de championnats. Sans compter les 1/32ème de finale de FA Cup et les demi-finales d’EFL cup, la coupe de la ligue anglaise. En Premier League, comme dans les divisions inférieures, c’est l’occasion de garnir les stades de spectateurs en congés qui, à la limite du religieux, viennent participer à cette fête du football.

Cette année, la domination de Liverpool est incontestable, et incontestée… Co-meilleure défense et seconde meilleure attaque du championnat, les Reds, au collectif porté par son charismatique entraineur Jurgen Klopp, possèdent déjà 10pts d’avance sur leur dauphin, Leicester. Hasard du calendrier (pas d’Eden), les Foxes recevront les coéquipiers de Sadio Mané ce jeudi 26 décembre à 21h. Certes, l’affiche ne revêt pas les paillettes d’une confrontation entre membres du Big 6. Mais les amateurs de kick and rush, et de football en général ont coché cette date sur leur calendrier depuis quelques semaines. Grâce, entre autres, aux 17 buts de Jamie Vardy qui semble avoir retrouvé ses jambes de la saison 2016, où il avait mené Leicester à son premier titre contre toute attente. Manchester City, champion l’an dernier et actuel 3ème, affrontera les deux surprises de ce début de saison, Wolverhampton (6ème) et Sheffield (5ème). Autre affiche notable pour clôturer cette semaine, un duel entre les deux géants en difficulté, Arsenal et Manchester United, mercredi à 21h.

Un divertissement populaire

Mais le Boxing Day n’est pas seulement une semaine de festivité footballistique. Historiquement, c’était un jour férié (le 26) consacré aux plus démunis dont les origines remonteraient au XVe siècle. Dans les églises, une boite était mise à disposition pour y faire des dons à l’attention des plus pauvres. Selon d’autres sources, le jour férié serait né au XIXe lorsque les bourgeois décidèrent de donner un jour de congé aux serviteurs, bien mérité après Noël. Ils leurs offraient avec ça une boite qui contenait souvent les restes des repas de la veille, d’où le nom « Boxing Day ». Les domestiques en profitaient pour aller assister à des matchs de football ou improviser des rencontres « corpo ».

Le premier match de football répertorié eut lieu durant un Boxing Day. Le 26 décembre 1860, le Hallam FC battait Sheffield FC sur le score de 2-0 et sous le respect de règles archaïques. Alors, dès sa création en 1888, il est décidé que l’on jouerait pendant Noël en Premier League. Avant les années 1960 et l’avènement de la radio diffusion, des matchs se déroulaient le 25 et le 26. Parfois jusqu’à 3 matchs en 2 jours comme ce fut le cas pour Everton en 1888. Cette courte période ne faisait pas forcément le bonheur des joueurs. Même s’ils passaient quelques jours entre co-équipiers et adversaires à écumer les pubs, ils devaient jouer dans un froid glacial pour un salaire infime et aucune garantie en cas de blessure.

De tradition, le Boxing Day passe à l’institution avec l’apparition des premières retransmissions télévisées fin des années 1960, en instaurant par exemple le Match of the day. Celles-ci lui permettent d’élargir un public qui s’embourgeoise, délaissant peu à peu le stade pour le confort du foyer.

West Ham – Blackburn (2-8) lors du Boxing Day 1963, le plus prolifique de l’histoire (66 buts !) /©PA IMAGES

Le football comme produit commercial

La seconde moitié du XXe siècle voit de nombreux club anglais briller sur la scène européenne, octroyant l’étiquette de championnat majeur à la Premier League. Mais, d’essence populaire, les tribunes font face à l’hooliganisme depuis plusieurs années. Le gouvernement de Margareth Thatcher élabore plusieurs lois (le Public Order Act de 1986 et le rapport Taylor de 1990) qui vont bouleverser davantage la face des stades anglais. Miss Maggie met en place une politique drastique de sécurité couplée à une augmentation significative du tarif des billets. Elle contribue à la mue du football anglais en industrie de divertissement qui fait le bonheur des diffuseurs. Les bulles de champagne viennent remplacer celle de la bière. L’odeur des petits fours fait doucement oublier celle du fish and chips.

Longtemps devancée par la Série A, la PL, bien aidée par le géant de la télé Sky, entreprend de grands travaux dans les années 1990 pour accroitre l’attractivité de son championnat. La mise en place des abonnements télévisuels et la vente directe des droits à l’étranger lui permettent aujourd’hui d’être suivi dans 185 pays différents. De plus, le profil des actionnaires change au XXIe siècle et confère des budgets imposants aux clubs comme l’évoquaient Joshua Robinson, correspondant sportif en Europe du Wall Street Journal : « On passe de self-made-men plutôt locaux – chefs d’entreprises, gens qui ont fait fortune près de chez eux et qui investissaient dans leurs clubs d’enfance – à des actionnaires internationaux, oligarques russes, cheikhs du Golfe, titans d’Asie ou milliardaires américains ».

Dans le même temps, le Boxing-Day devient le black Friday britannique, marquant le premier jour des soldes d’hiver. Loin des valeurs solidaires portées par cette fête, cette journée est dorénavant marquée par une ruée vers les magasins, dont certains viennent attendre l’ouverture dès le soir de Noël. Cette déclinaison commerciale s’inscrit en parallèle du processus de diversification des stades de football. Les Anglais ne viennent plus seulement assister à un match de football, mais aussi pour profiter des à-côtés (boutiques, salons, musés…). Le Boxing-Day incarne pleinement ce qu’est devenu la Premier League, un produit commercial qui s’exporte sans limite.

Un frein pour les clubs ?

L’attractivité de cette période pousse alors plusieurs pays européens à réfléchir à l’instauration d’un Boxing Day. Notamment en Espagne, et en France, où l’idée de remplacer la Coupe de Ligue par une compétition durant les fêtes grandit dans les rangs de la LFP. Pourtant, Outre-Manche, certains entraineurs, joueurs et autres acteurs du football souhaite mettre fin à cette tradition. Hier encore, Jurgen Klopp s’agaçait de la proximité des matchs : « Aucun des managers n’a de problèmes pour jouer le lendemain de Noël. Mais jouer les 26 et 28 décembre est un crime ». En effet, cette accumulation de match sur une courte période tombe au plus mal, après une première partie de saison déjà harassante. Louis Van Gaal, lorsqu’il entrainait MU, considérait le Boxing-Day comme responsable des déboires de l’équipe national anglaise qui « n’a rien gagné depuis des années ».

Malgré tout, sur les 15 dernières saisons, les clubs anglais collectionnent 11 apparitions en finale de Ligue des champions. La dernière a même réuni deux d’entres eux, Liverpool et Tottenham. L’absence de trêve hivernale et les blessures qui en découlent demeurent compensées par l’ampleur des effectifs de Premier League. De plus, là où bon nombre de championnats sont dominés d’ordinaire par deux ou trois clubs, en PL on parle d’un Big 6. Cette multitude de masses financières sans limite garantit à la PL de briller sur la scène européenne tous les ans. Donc de renégocier des droits TV toujours plus conséquents et d’assurer des retombées financières à sa lanterne rouge supérieures à celles allouées à notre champion de France (59 M d’euros pour Paris, 109 M pour Huddersfield, maintenant en Championship). Les ennuis du Boxing-Day ne semblent pas pouvoir contester la supériorité du championnat.

Autant dire que l’on n’est pas près d’abandonner ces festivités de fin d’années, tant elles sont ancrées culturellement en Grande-Bretagne. Alors cet après-midi, troquez votre Nanar de Noël pour les commentaires (toujours objectifs…) de Stéphane Guy. Un streaming en double-page fera parfaitement l’affaire si vous travaillez. Mais par-dessus tout, si vous adorez le ballon rond, ne manquez pas cette semaine de douceurs à la crème anglaise. 

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