L’intellectuel compte parmi ces figures répudiées, régulièrement attaquées voire vilipendées par une frange toujours plus importante de la population. Ils représenteraient une élite, une sorte de confrérie supérieure et méprisante qui n’a de cesse d’expliquer « la bonne marche à suivre » tout en déplorant l’incapacité et même l’imbécilité du «peuple », incapable de suivre les préceptes des prêcheurs éclairés.

C’est une image qui leur colle à la peau. La faute à qui ? A : A la surreprésentation des pseudo-intellectuels à la Zemmour, BHL et compagnie, dont leurs logorrhées interminables et nauséabondes sur l’état du monde n’ont d’égal que la taille surdimensionnée de leur ego ? B : A la disparition ou à la capacité impressionnante des « véritables » intellectuels  à se cacher au fin fond d’une chronique de France Culture dans laquelle on débattra de l’importance d’une faction géorgienne obscure dans la révolution russe d’octobre-novembre 1917 ? C : A un monde en mutation, un monde où la domination d’une minorité sur une majorité devient si pesante et omniprésente que chaque expression d’une forme d’élitisme devient un totem qu’il faut à tout prix détruire ? D : La réponse D. Peut être qu’une piste de solution se trouve à la croisée des chemins des ces 4 hypothèses.

Des personnages majeurs de notre histoire

La question du rôle de l’intellectuel dans la vie sociale et politique ne date pas d’hier. Que ce soit pour défendre les opprimés ou pour légitimer un pouvoir qui érige les logiques de domination en principe organisateur d’une société, les têtes pensantes ont longtemps occupé la place de leaders d’opinion. Pour certains, leur action a même permis l’avènement d’une société plus juste. Quand Voltaire prend part dans l’affaire Calas [ndlr : Affaire judiciaire devenu une véritable affaire politique et religieuse entre 1761 et 1765] pour dénoncer les nombreuses irrégularités observées lors du procès, n’a-t-il pas précipité la mise en place d’un système judiciaire plus équitable, dont nous avons en partie hérité ? Il en va de même pour l’intervention d’Emile Zola en faveur  d’Alfred Dreyfus. L’intellectuel a un rôle à joué dans la société et dans l’Histoire. Ce postulat trouve son apogée en la personne de Jean-Paul Sartre.

L’intellectuel engagé, une espèce en voie de disparition ?

L’intellectuel engagé, personnage décrié ou regretté aujourd’hui, compte parmi les objets d’étude majeurs de Sartre, qu’il s’est par ailleurs efforcé d’incarner lui-même. « Nous nous rangeons du côté de ceux qui veulent changer à la fois la condition sociale de l’homme et la conception qu’il a de lui-même. », pouvait-on lire entre deux lignes de sa revue Les Temps Modernes, résolument marquée à gauche. Car oui, la Guerre Froide a été synonyme de belles années pour l’intellectualisme de gauche. De Sartre à Bourdieu, de mai 68 à la chute du mur de Berlin, le contexte était propice à l’engagement. En effet, l’opposition entre deux visions du monde ayant traversée cette période induisait une lutte, et de fait une victoire au bout du compte. Mais le monde a changé, et le nier n’apportera pas de solutions. La philosophe Charlotte Nordmann, dans son ouvrage intitulé Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie, ne manque pas d’aller dans ce sens. Elle écrit, concernant les travaux de Bourdieu : « la configuration historique dans laquelle ces analyses ont été élaborées n’est plus la nôtre ».

Les chantiers à venir

La fin de la Guerre Froide et l’émergence du monde globalisé tel qu’on le connait semblent donc être allés de concours avec l’extinction de cette espèce devenu rare qu’est l’intellectuel engagé, luttant concrètement pour un monde plus juste et égalitaire. N’y a-t-il tout simplement plus rien à gagner, n’y a-t-il plus rien à perdre ? Au contraire, les chantiers à venir, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou démocratiques ouvrent le champ des possibles en matière de réflexion, terrain privilégié de l’intellectuel. Mais, les réalités d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier, et la place qu’occupaient les intellectuels pourraient être reconsidérée. Pour la philosophe Sandra Laugier et le sociologue Albert Ogien, l’intellectuel « old style » ne peut survivre qu’en s’adonnant « à une tâche modeste, quasi clandestine : contribuer, au milieu d’autres citoyens et de mille manières, à rétablir la vitalité d’une vie démocratique anesthésiée par un demi-siècle de corporatisme, de paternalisme et de conformisme. »

Refonder

En ce sens, l’enjeu environnemental peut être vu tant comme un fléau que comme une opportunité. Le système économique dominant n’est plus viable. La logique de profit et de compétition a consumé les ressources planétaires, gangréné les relations humaines, aliéné la démocratie. Mais c’est également une occasion pour changer radicalement de direction, rebâtir une vie démocratique basée sur l’engagement citoyen, le respect de l’environnement, et un système  économique juste et équitable. La place de l’intellectuel se trouve peut-être dans la refondation de cette société future, aux côtés des citoyens et des initiatives de demain.

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