Sa sortie en juin dernier avait provoqué un enthousiasme débordant au sein du monde du rap et plus particulièrement chez la fan-base du rappeur, si bien que pas moins de 100 000 personnes avaient répondu présentes pour la séance unique de projection. Quelques mois plus tard, l’enthousiasme était encore monté d’un cran au moment de l’annonce de sa diffusion sur Netflix. Les Etoiles Vagabondes ont suscité tout l’intérêt et la fascination auxquelles est sujet son réalisateur et personnage principal.

Car dans ce long-métrage d’1h26, tout ou presque tourne autour de Nek. Celui-ci s’ouvre sur une scène tournée (jouée) quelques minutes avant son entrée en scène, à l’occasion d’un festival, semble-t-il. Entouré des siens, de ses potes et de son équipe, son enthousiasme semble pourtant écrasé par une tension assez palpable. Un mal-être traduit en une phrase résonnant comme l’avant-propos de l’œuvre : « Ce soir, j’ai joué devant 80 000 personnes mais je ne me suis jamais senti aussi seul ».

Le début d’une trame qui mène le rappeur sur le chemin d’une quête mêlant création et philosophie. A l’heure d’écrire un nouvel album, ce ne sont ni les moyens humains, techniques ou financiers qui lui manquent, mais une substance innée : l’inspiration. Ou plutôt, la motivation. L’une est fonction de l’autre, de manière négative comme positive. Pour naître et exister, l’inspiration a besoin de sources qui résident en les expériences de vie, le changement, plus généralement les émotions. Une denrée difficile à trouver dans la nécropole, au milieu d’une vie à la luxuriante morosité, provoquée – ironie du sort – par le succès et la célébrité.

Heureux qui comme Ulysse

Alors, il a fallu trouver un remède. Une parade trouvée sous la forme d’un voyage initiatique l’ayant mené de port en port, de Tokyo à Los Angeles, en passant par la Nouvelle Orléans, Bruxelles et l’Île de Mytilène, où il puise ses origines et où sa grand-mère vit toujours. Des phases de création qui semblent assez distinctes les unes des autres, malgré la nomenclature d’un projet qui semble plus avancé que ce que le Fennec et sa bande laissent croire. Mais l’album qui est né témoigne de ce tour du monde artistique. On retrouve par exemple la chanteuse Japonaise Crystal Kay sur « Pixels », l’artiste soul américain BJ the Chicago Kid sur « Rouge à lèvres » ou encore le musicien Trombon Shorty, star du jazz à la Nouvelle Orléans, sur plusieurs morceaux.

Une variété que Nekfeu a souvent essayé d’apporter par petites touches à ses projets tout en gardant une structure globale assez rectiligne. Ses beatmakers traditionnels (Diabi, dont on comprend l’importance dans la réalisation de ces albums, VM the Don, Loubensky, Hugz Hefner, Hologram Lo’…) sont toujours en place, traduisant une forme de continuité qui tend, parfois, au déjà-vu. Mais là n’est pas la question ; restons concentré sur le sujet principal de cet article : le film.

Les images sont belles, les plans de Syrine Boulanouar, clippeur fétiche de pas mal de membres de l’Entourage, dépeignent avec succès les lignes constitutrices de Nekfeu, sur un ton tantôt feutré, tantôt mystique, tantôt familier. Un tableau qui colle bien à l’identité artistique du rappeur, et qui semble donc cohérent avec le reste de son parcours, dont ce dernier album. Les interludes prosaïques sous forme de leçons philosophiques peuvent paraître un peu prétentieux, parfois manquer d’authenticité et de cohérence avec les scènes qui suivent ou précèdent, et participer à la « cinémaïsation » de l’œuvre en lui donnant une profondeur aux airs artificiels. Mais elles n’en restent pas moins très bien écrites, porteuses d’enseignements et symboles d’une maturité grandissante.

Celle expliquant le principe des étoiles vagabondes m’a notamment beaucoup touché, et donne du sens à cette double-oeuvre : « Quand deux étoiles sont trop proches et que l’une d’entre elles explose, elle condamne l’autre étoile à errer sans trajectoire dans l’univers. On les appelle les étoiles vagabondes ». Une référence à la quête de sens revendiquée par Nek, face à l’instabilité qu’il fuit mais chérie en même temps, en fuyant sa routine. En repoussant une vie carrée, bien rangée, qui ne lui correspond pas. En errant sur ce chemin artistique, pris dans ce paradoxe entre amour et fast-life, entre sublime et grotesque. Le paradoxe de l’être humain en personne.

Pour l’amour de l’art, pour l’art du commerce ?

Finalement, c’est le but de l’œuvre qui est un peu flou : où Syrine Boulanouar et Nekfeu ont-ils voulu en venir ? Difficile à dire. Après avoir voyagé, découvert ou redécouvert plusieurs contextes culturels différents, et, semble-t-il, presque conclu son album, Nek se retrouve sur scène, pour conclure ce voyage, plus intérieur qu’extérieur, de son propre aveu. Une échappée à travers les univers, l’ayant aidé, selon lui, à mettre en valeur les résidus de ses sentiments. Et qui se termine donc, comme pour Ulysse, par un retour au bercail, à la reconquête de la scène, son Hélène, sur laquelle il boucle la boucle : « Ce soir, j’ai joué devant 80 000 personnes mais je ne me suis jamais senti aussi entouré ».

Les scènes sont instructives et agréables : elles laissent entrevoir le fantasme de la vie de studio et du long process de création artistique, parfois sans voile. On s’invite l’espace de quelques instants dans la vie d’un rappeur et de son gang, et pas n’importe lequel : le rappeur Français le plus populaire du moment. On y découvre les lois du stud’, les journées interminables, la procrastination aussi, les désaccords et problèmes artistiques (arrangements, composition, samples… ) Mais pourquoi avoir voulu ancrer ce film dans une sorte d’entre-deux entre la fiction et la réalité, qui tire parfois au mocumentaire (documentaire fictif et parodique, à l’image de la série Modern Family, par exemple) ? La scène du temple en est l’exemple parfait : elle est fausse à en être risible. Sensée illustrer la quête de spiritualité de Nekfeu, elle ressort totalement creuse. Et c’est un peu le cas, à des degrés différents, pour bon nombre des autres scènes d’illustration du même type (celle avec sa grand-mère, notamment).

Finalement, avec un regard beaucoup plus froid, ce film est avant tout ce qu’il pouvait prétendre être au premier abord : un film promotionnel. Sans entendre la totalité des 34 sons (!) de l’album, on en découvre une partie, puisque la quasi-totalité de la bande son est tirée de celui-ci. Entre making off et scènes d’illustrations représentant davantage les lieux, il y a de la place pour plusieurs morceaux, parfois très bien choisis comme sur le petit retour en image sur l’aventure de la bande au Japon. Il offre au spectateur la possibilité d’acquérir une forme de familiarité vis-à-vis de l’œuvre, lui donnant l’impression d’avoir vécu sa création de l’intérieur. Ce qui nous est donné est habilement trié sur le volet, bien-sûr : la pudeur et les impératifs « industriels » ne permettent pas de tout montrer. On a juste ce qu’il faut pour créer ce sentiment d’appropriation.

Une stratégie commerciale qu’il n’est pas le seul à avoir utiliser, mais qui reste peu empruntée par les rappeurs, pour l’instant. Eminem l’avait fait avec 8 miles, Kanye West, d’une autre façon, en transposant son morceau Runaway sous forme de court-métrage ; pour les frenchies, Kery James, qui s’est lancé dans le long-métrage Banlieusards, qui verra bientôt le jour sur Netflix, ou encore Guizmo, ironie du sort, qui avait teasé son dernier album, GPG2, grâce à un court-métrage.

Mais ce making-off – documentaire – fiction est assez unique en son genre : s’il n’est pas parfait, il est, de mémoire de fan de rap, le premier à présenter une large partie de l’élaboration d’un album. Le côté fictif est un parti-pris qui se respecte mais qui n’a pas vraiment fonctionné et qui finalement a davantage perdu le spectateur qu’il ne l’a recentré. Il aurait ainsi peut-être été opportun de l’assumer totalement, ou alors de rester sur un documentaire pur et dur plutôt que dans cet entre-deux un peu déroutant.

Néanmoins, l’essentiel est là : l’album a dépassé les 330 000 ventes, avoisinant les 130 000 ventes physiques, dépassant ainsi l’autre carton de l’année, Deux Frères de PNL. Il a conservé la tête des top charts durant 11 semaines et glané un triple-disque de platine. Nekfeu a réussi son pari : faire du ciné, par lui, pour lui, et faire une promo retentissante, l’une de ses spécialités. Alors qu’importent les avis divergents de petits râleurs comme moi : les hommes mentent, pas les chiffres.

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