Bruxelles arrive. Oui, ça on l’avait remarqué. Roméo Elvis, Caballero, Jean-Jass, La Smala, Damso, Angèle, Hazard, Lukaku… Ils sont nombreux à porter fièrement l’étendard d’un plat pays qui a la cotte ces dernières années, tant en matière de musique que de football (même s’ils ont un peu trop le seum, il est vrai). Pourtant, on occulte souvent quelques noms dans cette liste longue comme la Meuse. Celui de Scylla, par exemple.

Scylla est une créature marine de la mythologie Grecque, vivant de part et d’autre de l’actuel détroit de Messine en compagnie de son alter-égo, Charybde. C’est aussi le nom de scène qu’a choisi Gilles, jeune rappeur Belge fasciné par le monde marin qui, en 2002, fonde le collectif OPAK en compagnie de quatre comparses, dont… Karib, référence à peine voilée à l’autre créature mythologique. Deux albums et de nombreuses dates plus loin, les cinq MCs se séparent et prennent chacun le chemin d’une carrière solo. Celle de Scylla débute en 2009, avec l’EP Immersion, premier d’une série de quatre projets achevée en 2013 avec la sortie de son premier album, Abysses.  

Une voix rauque et des mots durs sur fond de révolte vis-à-vis de carcans et de faits sociaux qu’il s’évertue à dénoncer : le pouvoir des médias, la pédophilie, l’hérédité sociale, le patriarcat, l’avidité de l’industrie musicale… Il embraye sur un second album paru en 2017, Masque de Chair, qui le fera davantage connaître. Truffée de références philosophiques et historiques, elle aussi conçue comme un manifeste social, dans lequel on découvre une douceur qu’on ne connaissait pas chez cette « voix d’ogre avec un visage d’ange », l’œuvre est très aboutie. Le piano de Sofiane Pamart y fait une entrée tout en discrétion sur le morceau « Et toi ? », annonciateur d’une collaboration qui se concrétisera un an plus tard.

Concerto pour rappeur

Pleine Lune sort en octobre 2018. Sofiane Pamart en est, accompagnant chacun des morceaux de ses doigts de fée tapotant sur un clavier enchanteur. Le « pianiste des rappeurs », élève au conservatoire de Lille dès ses 3 ans et médaille d’or de cette même institution à 7 ans, a déjà collaboré avec pléthore d’artistes (Guizmo, Psy4 de la rime, Gaël Faye, Kery James, Grand Corps Malade…) et cumule également les casquettes d’entrepreneur et d’égérie de marques de luxe. Les deux artistes nous avaient déjà laissé entrevoir le début d’une collaboration quelques mois avant la sortie de Pleine Lune, avec un morceau intitulé « Clash », tourné dans le merveilleux cadre de la Grande salle du Conservatoire Royal de Bruxelles.

Un album qui sonne comme une ode à la liberté de créer. Un manifeste de l’onirisme qui débute dès le premier morceau, « Château dans le ciel », déclaration abstraite sous forme d’hommage à sa « princesse », qui lui semble irréelle par la perfection qu’elle représente, à tel point qu’elle ne peut être qu’une image éphémère et surnaturelle. Une étoile vouée à disparaître mais qui sublime le rappeur grâce à l’amour qu’il lui porte.

Le pied marin

Scylla est attiré par la mer, tel qu’on l’a dit précédemment. C’est donc tout naturellement que la métaphore marine commence dès le second morceau, « L’enfant et la mer » : la volonté de « se faire emporter par la mer » matérialise l’envie du rappeur de s’affranchir des limites, de s’en aller, de réaliser ses rêves dans l’infini maritime. Un infini complexe, lunaire, mais porteur de dangers mortels auxquels le protagoniste du morceau préfère faire face, vivant son rêve plutôt que rêvant sa vie. On note également l’hérédité traduite par un lien familial puisqu’avant lui, ses frères et son père ont aussi « pris la mer ». Un père semble-t-il absent, ce qu’il ne manquera de mentionner à plusieurs reprises.

Scylla veut affronter le « léviathan », ce qui peut nous ramener à une polysémie impliquant le monstre marin de la mythologie biblique et le contrat social théorisé par Hobbes, base de l’Etat de droit. Associé à Poséidon dans le texte, la métaphore induit ainsi une adversité qui peut venir de toute part, mais surtout corrélée à la limite de la société, ses préjugés, ses lois, tout ce qui peut brider la créativité et la liberté d’esprit, en somme.

La métaphore se poursuit dans le morceau « Voilier », l’un des plus beaux de cet album, mais aussi l’un des plus difficiles à décrypter. Un texte dans la continuité de celui de « L’enfant et la mer » : Scylla, devenu adulte, s’en est allé et s’adresse désormais à une personne, à une réalité qu’il a fui et qui lui manque. Cela n’est pas sans rappeler la pléiade et le célèbre poème de Du Bellay intitulé « Heureux qui comme Ulysse » : la maison ne nous manque jamais autant que lorsqu’on l’a quittée.

Le songe et ses éléments

Il n’y a pas que la mer qui fait chavirer le cœur de Scylla, lui qui rêve de fumer une « Clope sur la lune » pour s’échapper au moins brièvement au tellurisme humain qui le retient et l’empêche d’atteindre l’idéal dont il a besoin afin de continuer à supporter la pesanteur. Après un petit passage dans les « Constellations » du clavier de Sofiane, brutal retour au milieu des « Blade runners », référence au film de Ridley Scott, pour un morceau qui pointe du doigt l’uniformisation de la société et son évolution robotique déshumanisante.

Finalement, c’est de l’enfance et de l’innocence que vient le pouvoir du rêve dont veut s’inspirer Scylla. Son « Petit Prince », en plein sommeil, est son maître, celui qui lui enseigne le chemin du songe et l’aide à aller au-delà des barrières de la conscience. Un sentier qui nécessite des concessions pour être emprunté : il faut accepter la « Solitude » pour réfléchir malgré le vacarme de l’esprit. C’est la clé pour devenir alchimiste et établir une « Mine d’or » à partir du plomb des tracas.

La parfaite ponctuation du propos filé tout au long de cette œuvre réside, enfin, dans le morceau « Ecoutez-moi ». Scylla abandonne cette fois le rap pour embrasser la tirade, criant sa douleur de ne pas être entendu dans un monde où « y’a trop de bruit ». Le rappeur belge se sent isolé au beau milieu d’une cacophonie insupportable faite de bienséance et soumise à des rapports de pouvoir qui nous avilissent. C’est pourquoi il conclut ce texte en insistant sur sa quête existentielle d’inspiration, son besoin de vivre dans un univers imaginaire, à la marge de toutes les convenances d’un système qui l’irrite : « comme dirait l’autre, je peux pas être en bonne santé dans cette société malade. »

Les pépites

J’aurais pu en faire ressortir bien plus, (douze en fait) mais comme il fallait bien faire des choix, j’en ai sélectionné deux qui sont, pour moi, les morceaux les plus aboutis artistiquement.

« Le monde est à mes pieds » a été le morceau pilote de ma découverte. Difficile de savoir si Scylla y parle de sa progéniture, de celle qu’il aime ou d’une entité métaphysique. Dans ce morceau, l’amour est érigé en remède ultime à toutes les peines du cœur et de l’esprit. Plus que cela, c’est la seule chose qui vaille de supporter les limites du quotidien. Un magnifique morceau, très interprétatif, invitant à rechercher un exutoire propre à chacun, qui peut mener bien au-delà de toute considération spirituelle : « Si on est ensemble, on peut éteindre l’enfer ; si on est ensemble, le paradis peut brûler ».

Il n’est pas question de création artistique sans « Solitude » : ce morceau est une ode à sa plume et à la puissance de sa pensée matérialisée par une solitude personnifiée. Elle qu’il décrit comme sa plus vieille compagnonne de route, mais également comme une source d’éducation qui a « remplacé (son) père ». Scylla décrit une relation souvent complexe, l’écriture lui permettant d’exprimer ce qu’il a sur le cœur, mais allant jusqu’à le forcer à se mettre à nu de manière intrusive. Malgré lui, il ne peut rien lui cacher, et ne semble entretenir cette relation avec aucune personne humaine, tel qu’il semble le dire dans les premières lignes de ce superbe texte : « Souvenez-vous que je vous aime autant qu’un homme le peut. Mais elle aussi m’est indispensable », pensée introductrice de son propos, que Pamart a pris le soin de conclure via une nouvelle envolée pianistique enivrante.

Conclusion

L’association piano classique et rap était prometteuse, elle est définitivement une grande réussite. Après plusieurs projets dans lesquels le rappeur Belge se faisait le pourfendeur d’une certaine dissidence d’esprit, dénonçant les violences sociétales, il s’est essayé à un projet plus introspectif et davantage porté sur un aspect philosophique. Les textes aux accents gréco-romains, balancés sur un pastiche d’émotions provoquées par la justesse millimétrée du piano de Sofiane Pamart, créent une puissante alchimie intemporelle. Une invitation à l’élévation spirituelle et au voyage, un réquisitoire pour les bienfaits de la solitude, une sacralisation du songe : l’Iliade et l’Odyssée sont à nouveau nées au XXIème siècle.

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