Quand Internet s’est installé dans les foyers français, beaucoup d’analystes des médias et de politistes y ont vu le formidable instrument permettant de sauver la démocratie. En effet, si le seul problème de la démocratie directe grecque est bien un problème d’ échelle, internet devient alors une Agora permettant la mise en relation de tous les citoyens d’un pays. Cette idée est d’ailleurs prouvée par la pratique, lorsqu’en 2012 l’Islande rédige une e-constitution de façon participative sur Internet, avant que les institutions européennes n’empêchent sa promulgation.

Mais très vite ces analystes des médias, ces politistes et les citoyens ont déchantés. Internet, permettant en effet le partage sans limite d’opinions, de contenu, d’images, est devenu un nid à fake news, informations rapides, futiles, participant à ce processus d’éloignement des citoyens des enjeux démocratiques. Du pain et des jeux devenus des chats sur Instagram et des prank sur YouTube. Arrêtons là le discours réac’, pour enfin en venir là où il faudrait en venir : parmi ces distractions à l’exigence démocratique, apparaissent des structures de mise en relation, d’organisation, d’information : les réseaux sociaux.

Les GAFAM au secours de la démocratie

Emergent alors deux mastodontes aux ambitions démocratiques distinctes : d’un côté Facebook, qui mise sur le partage d’informations, de contenus, donc sur l’échange de points de vues dans des communautés restreintes « d’amis ». De l’autre, Twitter ouvre la possibilité à tous de participer au « grand débat » international, où tout le monde peu échanger, commenter, s’affronter. Les politiques et figures publiques ont d’ailleurs bien compris le potentiel communicationnel de Twitter, étant pour la plupart très actifs sur ce réseau, devenu même l’organe principal de communication du président Trump. Le débat est alors un va et vient entre les élites et les citoyens, réagissant à leurs propos de façon à être visibles, recités, partagés… La hiérarchie est encore verticale, avec toutefois la possibilité pour les citoyens d’accéder plus facilement aux élites, même si ce ne sont que des Community Manager derrière les Tweets d’Emmanuel Macron ou de Gerard Larcher.

Sur Facebook en revanche, la place est donnée à la base. Les citoyens peuvent s’organiser de façon autonome, par des groupes privées, des conversations à plusieurs. Ainsi se sont structurés les mouvements des Printemps Arabes en 2011, ou celui des Gilets Jaunes, qui sont tombés dans l’écueil de la trop grande pluralités de conversations, d’organisations, de pages qui ont mené des actions collectives de tous types et des revendications non unifiées. Face au retour des politiques de puissance des Etats, notamment aux Etats-Unis, et dans une moindre mesure en France, Twitter est bien devenu le réseau social politique par excellence, laissant grande place à la communication des élites.

Mythologie des réseaux sociaux

Il n’y a pas si longtemps, on entendait alors dans la bouche des millenials « Facebook c mort ». En effet, la plateforme semblait avoir perdu de son intérêt puisque les mobilisations se restructurent de plus en plus de façon traditionnelle autour des syndicats, que les activistes deviennent journalistes indépendants sur des plateformes qui leur appartiennent ou sur d’autres réseaux susceptibles de toucher plus d’audimat (Instagram, You Tube). Mais c’était sous-estimer le talent des citoyens pour faire renaitre à tous prix l’agora démocratique. On voit alors depuis peu naître sur Facebook des groupes de « memes », des neurchis comme on les appelle. Le concept est simple et drôle : sur un thème donné ( les trébuchets, Tintin, OSS117), on associe une image avec un gag ou une situation non prévue initialement à cet effet.

Mais alors quel rapport entre des blagues d’ingénieux systèmes de contrepoids et les grands idéaux de démocratie qu’Internet nous promettait ? En 1957,  Roland Barthe publie Mythologies, ouvrage monumental et aujourd’hui cultissime dans lequel il s’efforce de philosopher à partir de choses du quotidien, banales, et ce qu’elles disent de nous en tant que société. Avec cette démarche, on peut voir les neurchis comme une tentative de recréer une communauté, de refaire société autour d’un concept partagé par tous, et devenu omniprésent : l’humour. On communie et on se sent partager la même communauté lorsqu’on rit des mêmes choses, bien plus aujourd’hui qu’en mettant la main sur le cœur devant l’hymne national. On rit de l’actualité (neurchi de memes d’actualité, neurchi de troisième guerre mondiale), ou même de la politique du gouvernement (neurchi de flexibilisation du marché du travail) Et petit à petit, du rire initial nait le débat, la contradiction, la discussion, le tout chaperonné par une instance régulatrice : les modérateurs. C’est ainsi que renait la démocratie, à une micro-échelle évidemment, mais c’est en refaisant la genèse du débat contradictoire qu’émerge de nouveau les aspirations à l’égalité citoyenne. Pendant que les élites communiquent, la démocratie se retrouve, un peu.

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