Emi, de son doux surnom, aurait été fier de voir sa silhouette entourée d’Henri Michel ou Seth Adonkor, autres légendes disparues du club, se hisser dans la tribune Loire. Une bâche sur le rond central, un tifo papier dans la tribune Océane. Un maillot albiceleste pour les Nantais. Ses initiales : ES, sur celui des Girondins, l’Argentin était omniprésent sur le terrain, comme à son habitude. Puis cette minute d’applaudissement chargée d’émotions, qui ravive des douleurs tout juste estompées. Le football a perdu bien plus qu’un buteur arrivé à maturation. Emi était de ces êtres au grand cœur dont la compassion n’a d’égale que le don de soi. Un amoureux de ballon, parti de rien, qui commençait seulement à entrevoir une gloire méritée.

(crédits photo : Huffington Post)

De Progreso à Bordeaux…

Dans une entrevue relayée par Sofoot en 2017, Emiliano évoquait son film préféré : Carnet de voyage de Walter Salles. Il raconte le voyage formateur du Che Guevara dans une Amérique latine en proie à la misère et l’injustice sociale. Une aventure sans un sous pour s’ouvrir au monde qui pourrait métaphoriser la vie du gamin de Calulù, pour qui les rencontres humaines importaient autant que les statistiques. Né dans ce petit village de la province de Santa Fe, au nord-ouest de Bueno Aires, il grandit ensuite à Progreso. « Insupportable » à la maison selon ses dires, Mme Sala décide de l’inscrire dans le club local (San Martín de Progreso) où son abnégation trouvera une utilité certaine. Il ne quittera sa province qu’à l’âge de 15 ans, pour rejoindre le Proyecto Crecer, filiale de formation des Girondins de Bordeaux.

Rapidement, il s’impose comme un buteur hors-pair, léger techniquement mais doté d’une combativité rare. Des valeurs forgées par une enfance heureuse dans un contexte pourtant peu aisé. Le travail se fait rare en Argentine et son père, chauffeur poids-lourd, peine à obtenir un revenu régulier. Le football devient rapidement la porte de sortie. Ces histoires sont fréquentes dans le sport, nombreux sont ceux qui en ont fait leur force. Emi, lui, en avait fait son jeu.

Après un passage au Portugal écourtée pour des raisons personnelles, il rejoint Bordeaux en 2010 où il continue son apprentissage en National 3 avec la réserve. Il découvre les rudiments du football européen, plus sollicitant physiquement et tactiquement. Même s’il s’adapte bien, son style n’intéresse que très peu l’entraîneur de l’époque, Francis Gillot. Pourtant, ses différents prêts vont faire sensation. En National d’abord, où il inscrit 19 buts avec Orléans sur la saison 2012-2013, terminant meilleur buteur du club. Il réitère cette performance la saison suivante en Ligue 2 avec Niort, en scorant à 21 reprises. De retour en Gironde, Emi pense bien s’installer dans le onze de Willy Sagnol. Mais, barré par le non moins plaisant Cheick Diabaté, il joue peu. A la trêve hivernale, il est de nouveau prêté, à Caen cette fois. Après des débuts tonitruants (4 buts en 3 matches et meilleur joueur du mois de février), un accord le prive du match contre Bordeaux, coupant son élan. Il ne marquera qu’une seule fois lors des 10 matchs suivants.

Un nouveau virage en Loire-Atlantique

Même si l’homme affectionne le voyage, le joueur ne serait pas contre s’imposer enfin dans un club. Alors, à l’été 2015, il s’engage avec Nantes pour un petit million d’euros. Après 31 matchs et un total mitigé de 6 réalisations, il termine tout de même meilleur buteur de la Maison Jaune. Une habitude qui le suivra les deux saisons suivantes avec 15 puis 14 buts. Emi intègre la grande classe des bons attaquants de Ligue 1, pas flamboyants mais efficaces. Ces attaquants dont la dizaine de buts suffit souvent au maintien, et dont la quinzaine mène parfois à l’Europe.

Trois saisons donc pour Emi et quatre entraîneurs, les joies de Waldemar Kita… Par chance il ne côtoie pas n’importe lesquels : Der Zakarian, Girard, Concecao, Ranieri, une aubaine pour le joueur travailleur et à l’écoute qu’il était. Mais la chance tourne, et à l’été 2018, l’arrivée de Miguel Cardoso, qui ne le voit pas dans ses plans, menace l’avenir de Sala. Le club ne le retiendra pas en cas d’offre. Fidèle à lui-même, il redouble d’effort et glane tout de même une place de titulaire. Il n’a pas tatoué « Hasta la victoria, siempre » sur son bras sans raison.

Son chef d’œuvre démarre alors : 11 buts en 13 matchs, rien ne semble lui résister. Il est élu meilleur joueur du mois d’octobre et démarre novembre en tant que co-meilleur buteur européen, alors que son entraineur portugais qui ne comptait pas sur lui, est limogé. Il termine la moitié de saison avec 14 réalisations et tape dans l’œil des émissaires européens.

La Premier League l’attendait…

Le président Kita veut passer l’hiver au chaud. Alors quand Cardiff propose quelques 17 millions d’euros pour son avant-centre, il se voit mal refuser malgré les réticences initiales de Vahid Halilhodzic, le nouvel entraineur, ou de Sala qui « ne souhaite pas se retrouver chez un relégable ». Les deux clubs concluent pourtant le transfert le 17 janvier et Emi, au top de sa forme, fait ses valises pour remplir un peu plus son carnet de voyage.

Il n’oublie pourtant pas ses racines et fait diffuser l’annonce de sa signature sur un écran géant, dans son village de Progresso, devant 8000 personnes. Son contrat signé, il retourne en France pour dire au revoir au staff et joueurs nantais avec qui il entretenait de vrais liens d’amitié. Arrivé à bord d’un Piper Malibu, un petit avion de tourisme franchement pas rassurant, il fait part de ses craintes à ses ex-coéquipiers au moment de décoller pour Cardiff à bord du même appareil. L’avion décolle pour le Pays de Galles dans la soirée du 21 janvier 2019. Il n’arrivera jamais à destination.

L’annonce de sa disparition secoue le monde du sport. La police de Guernesey, une île anglo-normande, organise les recherches durant les trois jours suivants. Le 24 janvier, elle abandonne devant les chances quasi inexistantes de retrouver le joueur et le pilote, Dave Ibbotson. La famille, dont l’appel aux dons a réuni près de 300 000 euros, prend le relais. Pendant ce temps-là, ils s’interdisent tout hommage, tant que son décès n’est pas avéré, de même côté Nantais. Mais les animations réalisées le week-end suivant à la Beaujoire contre Saint-Etienne prennent des allures posthumes…

Le 3 février, une épave est localisée avec un corps à son bord. Remonté puis identifié 4 jours plus tard, le corps est bien celui d’Emiliano Sala. Les hommages se succèdent et le grand public découvre, tardivement, la grandeur d’âme du bonhomme. Le pilote, lui, n’a pu être extrait de la carlingue. Dès lors, l’enquête reprend son cours et les anomalies commencent à pleuvoir. Les questions portent sur les conditions de ce vol. Pourquoi un joueur se retrouve à bord d’un avion privé datant de 1984 qui, tout comme le pilote, n’était pas autorisé à voler de nuit ?

Une longue année d’interrogation

Un an plus tard, l’Air Accidents Investigation Branch (AAIB) n’a toujours pas fait la lumière sur les causes réelles de la mort d’Emiliano et de son pilote. Des analyses publiées le 14 août faisaient état d’un fort taux de monoxyde de carbone dans le sang de l’Argentin. S’il a pénétré dans la cabine, ce gaz a pu provoquer la perte de conscience des deux hommes. La réponse attendra la fin du mois de mars 2020 selon l’AAIB. En espérant qu’elle marque la fin du calvaire pour une famille endeuillée également par la mort du papa d’Emiliano, Horacio qui a succombé à une crise cardiaque à 58 ans. De leur côté, Cardiff et Nantes se disputent encore sur la légitimité du transfert. Le club gallois ayant gelé la transaction après avoir constaté des éléments troubles dans l’accord.

Aucun hommage, aucun rapport et aucune somme d’argent ne sauront combler le vide laissé par Emi. Il aurait eu 28 ans cette année, l’âge de raison du footballeur. Qui sait ce qu’il aurait encore pu réaliser ? Mais il ne manquera pas seulement par ses facultés d’attaquants. En ce jour de janvier, le football a perdu l’un de ses plus beaux représentants, un joueur qui alliait l’altruisme et la persévérance au service de l’efficacité. Il était le fils, le frère, le coéquipier que tout le monde devrait avoir, ou être…

Emi tu as quitté nos pelouses pour toujours, tu enflammeras nos cœurs à jamais.

On t’aime Emi (crédits photo : La Voix du Nord)

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