« La prohibition ne résout pas les problèmes : elle en est la cause ». Quand le docteur Thilo Beck, membre de la SSAM (Société Suisse de Médecine de l’Addiction), évoque le problème de la toxicomanie et de la manière dont celui-ci est géré, il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Une position qui détonnerait en France, tant notre cadre législatif en matière de lutte contre la toxicomanie est à des années lumières de celle mise en place par la Suisse ou le Portugal.

Le paradoxe français

La politique française de lutte contre les drogues et les toxicomanies compte parmi les plus répressives en vigueur. Pour autant, les chiffres de l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies), posent un constat alarmant qui interroge sur l’efficience de cette politique. Depuis 2000, la diffusion des substances stimulantes (cocaïne, MDMA/ecstasy et amphétamines) a été multipliée par trois. De la même manière, après un pic au début des années 90 avec 451 décès en 1994 et de nombreuses fluctuations au cours des années suivantes, le nombre de décès par surdose est passé de 184 en 1998 à 373 en 2015. La vision archaïque de la France revient à mettre en place une répression tous azimuts, qui ne réussit, semble-t-il, ni à réguler le trafic, ni à prendre en charge les consommateurs qui se multiplient.

Années noires

A contrario, certains pays ont pris le problème à rebours. Nos chers voisins helvètes (pour la plupart des cantons) ainsi que le Portugal, ont troqué l’équation sécuritaire addiction-répression, contre une approche sociale, qui tend à faire ses preuves. La question se pose toutefois d’une manière sensiblement différente que dans le cas de la France. Les années 1980s-1990s ont été pour ces deux pays, marquées par une flambée dévastatrice du taux de consommateurs de stupéfiant, et en particulier d’héroïne. Au Portugal, 1% de la population était accro à l’héroïne à la fin des années 1990s, et par conséquent, trônait en haut du sinistre podium du nombre de décès causés par le SIDA dans l’Union européenne. On peut aussi lire, dans une coupure de presse extraite du quotidien suisse Berner Zeitung datée du 20 mai 2014 : « Du temps des scènes ouvertes, (ndlr : espaces publics servant de lieux de prise pour les toxicomanes dans les années 80s-90s) on en [des seringues] ramassait des centaines, des milliers ! ».

Alternatives

L’inefficience des politiques répressives et la gravité de la situation ont entrainé une prise de conscience et une remise en question globale. João Goulão, directeur de l’Institut des drogues et de la toxicomanie portugaise donne des éléments d’explication : « la classe moyenne, la classe aisée, les gens ont commencé à dire : mon fils n’est pas un criminel, c’est quelqu’un qui a besoin d’aide ». En 2000, le pays lusophone adopte une loi révolutionnaire et dépénalise l’achat, la détention et l’usage de tous les stupéfiants à des fins individuelles, le trafic restant prohibé. Le texte prévoit également que la santé publique prenne désormais en charge gratuitement les toxicomanes. En 2017, le nombre d’héroïnomanes a été divisé par deux, le taux de décès lié à la drogue est cinq fois inférieure à la moyenne européenne et les cas d’infection au VIH ont été divisés par 18 en 11 ans. En Suisse, l’action s’est concentrée sur le problème de l’héroïne qui ravageait le pays. L’année 1994 marque le début de la politique des quatre piliers: prévention, thérapie, réduction des risques et répression. Vingt-deux centres d’injection médicalisée ont depuis vu le jour. M. Reto Schumacher, chef de la brigade des stupéfiants de Berne explique que «  la répression seule n’est pas la solution. J’ai de bons contacts avec les travailleurs sociaux ; nous n’avons pas le même point de vue, mais nous avons le même but : décharger la collectivité des impacts de la toxicomanie et améliorer la situation des toxicomanes ». Cette politique a été plébiscitée par la population suisse en 2008 avec un « oui » à 68%.

Changer de regard

Répression ou aide, accompagnement et régulation ? Telle est la question. Au vu des résultats des politiques menées en Suisse ou au Portugal, appréhender les individus dépendants comme des malades plutôt que des criminels semble constituer une alternative. M. Jakob Huber, ancien directeur de la fondation Contact, à Berne, qui lutte pour une meilleure prise en charge des personnes atteintes d’addiction,  pose le problème en ces termes : « C’est l’illégalité du produit qui détruit l’héroïnomane, davantage que le produit lui-même. Nos sociétés interdisent un stupéfiant, puis stigmatisent les victimes de cette interdiction. Evidemment, les toxicomanes n’auraient pas dû commencer à prendre de l’héroïne. Mais ils doivent être aidés, et non criminalisés. ». Une vision uniquement répressive et une mise au ban de la société des toxicomanes ne peuvent avoir comme conséquence qu’une hausse de la criminalité (prostitution, vol) et en aucun cas une alternative viable et efficace. D’autant que la répression contre les drogues et la toxicomanie a, par le passé et encore aujourd’hui, été mise à plusieurs reprises au service d’un projet idéologique.

Intérêt politique et santé publique

Les années 1920s aux Etats-Unis ont en effet été marquées par la prohibition de l’alcool. La raison principale ? Prévenir la population du mal que représente l’alcoolisme ? Loupé. L’objectif était avant tout d’accroître la productivité des travailleurs. Le gouvernement a toutefois dû faire marche arrière tant le fisc passait à côté d’immenses recettes au profit d’Al Capone. De même, la politique guerrière menée contre la drogue par le président américain Ronald Reagan occulte une autre réalité que celle de la lutte contre la blanche colombienne. Pour M. Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions (GREA), cette guerre : « a fourni un récit explicatif commode à l’effondrement du tissu social dans les quartiers noirs : ils n’étaient plus les victimes des politiques libérales, des coupes dans les budgets sociaux, mais simplement de la drogue… ». Quand un combat comme celui-ci, dans lequel tant de vies sont en jeu, est instrumentalisé par le pouvoir afin de servir ses propres intérêts politiques, il semble nécessaire de s’interroger. La santé de la population passe ainsi au second plan, derrière des considérations politiques servant l’intérêt d’une minorité.

Les contradictions d’un monde

La répression n’apporte pas de réponse concluante, du moins pas toute seule, en témoigne le vain combat des gouvernements français contre les drogues. Le cœur de l’enjeu pour apporter une meilleure protection à ces personnes atteintes d’addiction se trouve dans le regard et les représentations de la société vis-à-vis de ces individus. D’autant plus que le mal ne vient pas toujours d’où l’on croit. Les Etats-Unis vivent en ce moment l’une des pires crises sanitaires de leur histoire. La cause ? Les opioïdes, des antidouleurs à base d’opium prescrits en masse par les médecins américains depuis la fin des années 1990s. En 2016, 64.000 personnes sont décédées d’overdose, soit 175 morts par jour. Un chiffre qui dépasse les accidents de la route et les décès liés aux armes à feu. Extrêmement addictifs, ces « médicaments » ont poussé de nombreux américains à se tourner vers l’héroïne ou encore le fentanyl (opioïdes meurtrier avec un potentiel analgésique 100 fois supérieur à la morphine), arrivés à la date limite de leur ordonnance. Quand les médecins deviennent des dealeurs, peut-être le temps est venu de considérer les toxicomanes comme des malades.

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