A première vue, Dietmar Hopp, c’est simplement un ancien footballeur amateur, amoureux de son village, qui, après avoir (très) bien réussi sa vie, s’est lancé dans une carrière Football Manager in real life. Avouez-le, qui n’a jamais rêvé de devenir propriétaire de son club de cœur pour l’emmener au sommet de son pays ? Hopp, lui, l’a fait.

En 1990, lorsqu’il rachète le TSG 1899 Hoffenheim où il a évolué étant jeune, le club végète en huitième division allemande. Rien d’étonnant pour une bourgade de quelques 3000 habitants. Hopp, natif d’Heidelberg, une ville à 30 km au nord d’Hoffenheim, a fait fortune en créant la société informatique SAP AG avec d’anciens collègues rencontrés lorsqu’il travaillait chez IBM.

Dietmar Hopp s’adonnant à son autre passion : le golf. Étonnant… Crédits photo : Golf Post

Aujourd’hui à la tête de plus de quinze milliards d’euros, selon Forbes, il aurait investi près de 350 millions dans le club. Entre la construction d’un stade ultra-moderne et d’un centre d’entraînement à la pointe, le mécène n’a pas lésiné sur les moyens pour mener, en 2008, son rejeton d’adoption jusqu’en Bundesliga ! Après tout, ce picsou de Guy Roux n’a pas eu besoin de tout ça pour jouer la Ligue des Champions avec Auxerre…

Un modèle qui s’essouffle ?

Depuis, Hoppenheim (surnom popularisé) n’a jamais quitté l’élite, se qualifiant même à plusieurs reprises pour les compétitions européennes. Mais sa réussite fulgurante ne plait pas à tout le monde. Les plastic clubs, comme on les appelle outre-Rhin, n’ont jamais eu la côte auprès des Traditionsverein, ces institutions historiques qui ont dû gravir progressivement les échelons (Dortmund, Brême, Cologne…). Marqués par des faillites récentes (Dortmund), ceux-là sont très attachés à une gestion financière saine et raisonnée.

En Bundesliga, la majeure partie des écuries suit la loi du « 50+1 » imposée par la Ligue allemande de football (DFL) depuis 1998. Dans les faits, ce principe interdit à tout actionnaire privé de posséder personnellement plus de 49% des parts, garantissant à l’association le contrôle des décisions. Mais certains clubs financés par des multinationales s’affranchissent largement de ce modèle. A l’image de Wolfsburg, Leverkusen ou Leipzig…

Jugé comme l’un des plus artificiels, ce dernier contourne la règle en répartissant le reste des parts aux employés. Or, celles-ci sont souvent hors de prix (environ 1000 euros), et donc monopolisées par les hauts placés de l’entreprise. On est loin du modèle démocratique. A Hoffenheim, Dietmar Hopp bénéficie, lui, d’une subtilité grâce à son ancienneté. Après vingt ans à la tête du club, il est en droit d’en détenir une majorité des parts en toute légalité, comme Volkswagen à Wolfsburg et Bayer à Leverkusen.

«Le 50+1 est devenu la mesure qui canalise toute la colère des fans. Ils sont écœurés par les dérives que prend le football et ont le sentiment que leur sport commence à leur échapper. Le maintien de cette règle est devenu un symbole dans leur lutte contre les évolutions du football, qu’ils perçoivent comme nocives. 

Albrecht Sonntag, enseignant-chercheur à l’ESSCA et spécialiste du football allemand.

Une révolte méditée

Lassé, les supporters mènent la fronde depuis plusieurs saisons. Régulièrement, ils boycottent les déplacements à Leipzig, étendard de la marque Red Bull : l’incarnation du foot business selon eux. Ils ont formé le « Nein zu RB », un groupe d’opposants de tout clubs, pour tenter d’endiguer le phénomène. En 2015, les fans d’AUE comparaient Dietrich Mateschitz, propriétaire du RB Leipzig, à un nazi. L’année suivante, ceux de Dresde balançaient une tête de taureau coupée (la mascotte du club) sur le rectangle vert roten bullen. Le message est clair…

Mais en décembre, la Fédération allemande de football (DFB) interdisait les supporters de Dortmund de déplacement à Hoffenheim pour les deux prochaines saisons, provoquant un tollé dans les tribunes des Traditionsverein. La cause ? Des banderoles et chants à l’encontre de Hopp, déjà…

Alors, ce week-end, plusieurs groupes ultras s’étaient accordés sur les réseaux sociaux pour soutenir le club de la Ruhr. La suite ne vous aura pas échappée si vous avez un tant soit peu suivi le football : « tout comme avant : la DFB manque à sa parole. Hopp reste un fils de p*** » pouvait-on lire dans le kop Munichois en déplacement à Hoffenheim, la DFB s’étant engagé à ne plus prononcer de sanction collective. Les mêmes insultes étaient visibles à Cologne, Dortmund, et Berlin, où le visage du milliardaire surplombé d’une cible flottait dans les gradins de l’Union.

La fameuse banderole. Crédit photo : RMC Sport

Si les attaques sont directement dirigées vers le milliardaire et les passe-droits que lui accorde la Fédération, c’est tout un modèle que contestent les ultras. Une gestion s’appuyant sur des investissements à perte et une mercantilisation à outrance. Or, comme le souligne Paulo Breitner, le spécialiste de la Bundesliga pour RMC : « C’est paradoxal puisque Dietmar Hopp ne met quasiment plus d’argent personnel dans le club ». Hoffenheim, rentré dans le rang depuis son accession dans l’élite, fonctionne dorénavant de lui-même. Et si les ultras Munichois s’affichent en première ligne pour défendre le Mur Jaune, ils oublient que le Bayern n’adopte plus la gestion d’antan. Le partenariat avec l’aéroport de Doha, qui s’affiche sur les maillots rouges, et les multiples stages délocalisés au Qatar feraient presque passer les ultras bavarois pour des hypocrites.

L’union sacrée derrière Hopp

Ce qu’il s’est passé dans les tribunes est inexcusable, c’était le mauvais visage du Bayern […] J’ai été choqué par ce qu’il s’est passé, c’était une vraie honte

Karl-Heinz Rummenigge, président du conseil exécutif du Bayern Munich

De leur côté, les dirigeants allemands sont unanimes, ils déplorent ces attaques personnelles, appelant la DFB aux sanctions. A l’image de Rummenigge. Pourtant, la légende du Bayern n’a pas toujours été tendre à l’égard d’Hoffenheim. En 2008, il ironisait : « Où s’est caché Hoffenheim pendant 100 ans ? ». Certes, douze ans séparent ces déclarations et le Danube a coulé sous les ponts. Mais cette pique témoigne bien d’une fracture dans un pays tiraillé entre la volonté de conserver un modèle associatif, et celle de s’ouvrir plus largement aux capitaux pour maintenir la compétitivité face aux grandes écuries européennes.

En mars 2018, les 36 clubs professionnels allemands s’étaient réunis pour débattre sur une éventuelle suppression du 50+1. A l’issue du vote, seul quatre clubs s’étaient prononcés pour mettre fin à la loi. La transition semble s’opérer subtilement mais le modèle allemand n’est pas près de disparaître.

Des réactions échelonnées ?

Dernier point, et pas des moindres : la réaction des joueurs. La vidéo à fait le tour de la toile. Après la disparition des bâches, le jeu reprend entre Hoffenheim et le Bayern, le Rekormeister mène alors facilement 6-0. S’en suit un dernier quart d’heure où les 22 acteurs font tourner la balle dans le rond central en refaisant le monde.

Nous en avons tous discuté, avec les joueurs de Hoffenheim, l’entraîneur de l’équipe adverse et le directeur sportif […] Je pense que tout cela était notre idée et que c’était aussi la bonne étape pour montrer extérieurement que nous, les footballeurs, nous sommes également solidaires.

Manuel Neuer, gardien de but du Bayern Munich

Il est mignon Manu ! On est solidaires gngngn… Vous vous foutez de qui les gars ? Le mois dernier, qui était là pour soutenir Jordan Torunarigha ?

Ce nom vous sera surement inconnu, curieusement l’affaire n’a pas résonnée autant que celle de Hopp dans les médias. Le 4 février dernier, alors qu’il est la cible de cris de singe provenant des tribunes de Schalke 04 depuis de longues minutes, l’internationale espoir allemand (22 ans) qui évolue au Herta Berlin, manifeste sa frustration en frappant dans une caisse de boisson. L’arbitre l’exclut. Il quitte le terrain en pleurs dans une indifférence palpable.

Jordan Torunarigha (Herta Berlin), inconsolable après son expulsion.

Visiblement, il est plus acceptable d’arrêter une rencontre pour le milliardaire injurié que pour le fils d’immigré nigérian discriminé. On fait bloc derrière les puissants. Il y aurait beaucoup trop à y perdre. Alors on pose la question, là comme ça. Quand est-ce qu’on pourra observer une telle unité en soutien aux victimes de discrimination ? A l’heure où les faits s’accumulent en Europe, l’idée de suspendre la rencontre ou de quitter la pelouse revient fréquemment. Pourtant, aucune réaction de la sorte ne s’est fait observer pour ce genre de cas.

Le joueur, livré à lui-même, ne peux pas manifester sa rage, ni quitter le terrain sans se voir gratifié d’un carton rouge. Pour le mécène en revanche, on multiplie les arrêts de la rencontre, les annonces au micro et on se permet même, en tant que joueur, de stopper toute activité. Les puissants n’ont pas besoin de se plaindre, on le fait pour eux. Tout leur est dû, Virginie Despentes ne s’y est pas trompé : s’indigner n’a plus d’effet, dorénavant « on se lève et on se barre ! »

Heureusement, il reste des gars comme toi, Eric Dier !

Hier, à l’issue du 5ème tour de FA Cup qui opposait son équipe de Tottenham à Norwich, le défenseur anglais se précipite dans la tribune pour s’expliquer avec un spectateur mécontent de la couleur de peau de ses propres joueurs. La suite est moins glorieuse, le joueur assène des coups de poing au soi-disant supporter avant d’être calmé par la foule. Bien sûr, on ne peut cautionner la violence de la scène. Seulement voilà, pour une fois, un joueur réagit pour soutenir un coéquipier, qu’importe les conséquences. Un comportement dont les footballeurs devraient s’inspirer, du moins dans le fond, pas la forme. Les faits du week-end en attestent, vous êtes les seuls à décider du sort d’un match.

Alors messieurs, bordel, indignez-vous !

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