Il suffit de se sillonner les berges de ses canaux pour se prendre la mesure du contexte de De Wallen (« les murs » en néerlandais, référence aux anciennes fortifications qui se trouvaient en son sein et véritable nom du quartier). On en oublierait presque les lois qui régissent non seulement notre quotidien citoyen, mais également l’ordre moral. En quelques minutes, les interdits semblent s’être évaporés au gré de permissions qui semblent infinies. Ironie du sort : seul le fait de consommer de l’alcool dans les rues est passible d’une amende assez salée.

Amsterdam apparaît comme une bulle de liberté en plein cœur d’une Europe aux désirs d’homogénéité sans bornes. Une parenthèse unique, même en terre batave, où les autres municipalités jouissent pourtant des mêmes cadres législatifs. Et cela semble bien être le fait de ces fameux murs, sur lesquels se reflètent des lumières rouges, dès le matin, mais surtout la nuit. Ces fameux murs percés de vitrines dans lesquelles s’échinent des centaines de travailleuses, attirant ou détournant les regards des badauds.

De Wallen, le quartier rouge parmi les quartiers rouges

Pourtant, De Wallen n’est pas le seul quartier rouge des Pays-Bas, ni même d’Amsterdam. Par quartier rouge, on entend une zone historiquement dénommée de la sorte pour ses néons ornant les façades et dans laquelle la prostitution est légalisée. Il en existe d’autres, à La Haye, Alkmaar ou Rotterdam, ou même aux alentours de Spui, autre quartier de la capitale, très prisé des amateurs de champignons (c’est d’ailleurs la traduction de ce terme). Historiquement, la zone a toujours été un haut-lieu de prostitution. Ancien port de la ville, il a rapidement attiré les faveurs des travailleuses du sexe pour sa forte concentration de marins, autant de clients potentiels que mouvants et victimes de la solitude, à partir du XIIIème siècle.

La révolution des Pays-Bas ayant définitivement effacé le joug de la couronne d’Espagne en 1648, le Catholicisme y a progressivement perdu du terrain au profit du Protestantisme et de ses mœurs plus séculaires. La prostitution explose. Les maisons closes fleurissent, le quartier se transforme en s’affranchissant de la pénalisation. Le constat est d’autant plus appuyé à l’orée du XVIIIème siècle, alors qu’Amsterdam devient un carrefour commercial d’importance mondiale. Des hommes y prospèrent en provenance de toutes les contrées, s’adonnant sans vergogne au plaisir de la chair. Les vitrines apparaissent en même temps, au milieu du XVIIème siècle.

Joachim Beuckelaer – Brothel (1562)

Mais la prostitution pose des problèmes de santé publique. Légalisée par Napoléon durant la période franco-batave (1795-1813) sous réserve d’obtention d’un permis conditionné à des contrôles sanitaires réalisés toutes les deux semaines, elle est longtemps restée sous le statut de la dépénalisation, avant d’être totalement légalisée en 2000. Et uniquement dans les quartiers rouges, donc.

La légalisation, moyen d’affranchissement ?

Si la prostitution n’a jamais été considérée comme un crime ni totalement ostracisée de la société néerlandaise, sa légalisation vise à porter atteinte aux trafics humains, toujours proches de ces milieux. Cela a également permis l’instauration d’un cadre de travail presque classique, avec ses droits, conditions et syndicats. Outre l’évident encadrement sanitaire induit, le but de la manœuvre est de donner plus d’indépendance aux travailleuses, afin que celles-ci en viennent progressivement à travailler pour leur propre compte. Seules les femmes majeures et issues d’un pays de l’Union Européenne sont autorisées à exercer, et ce de façon protégée. En théorie en tout cas, la pratique semblant quant à elle bien différente. Car ce cadre législatif s’adresse aux établissements et non pas directement aux principales concernées. Celles-ci ne font que louer les cabines de travail (composées d’une chambre et d’une vitrine de 5m² minimum) aux premiers.

Les transgressions font légion : outre les exceptions données de manière obscure permettant à certaines femmes non-européennes d’investir les vitrines, les trafics se multiplient. Faux papiers, exploitation, esclavage sexuel, autant de pratiques obscures qui se développent et rompent avec le climat de sécurité qu’était censée apporter la légalisation. En 2012, le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies indiquait qu’environ 70% des prostituées d’Amsterdam travaillaient sous la contrainte. Quatre bandes principales seraient à l’origine de ces méfaits : les Loverboys marocains, qui séduisent de jeunes femmes pour les soumettre à leur contrôle ; les Turcs et les Roumains dont les cibles privilégiées sont les filles d’Europe de l’est et, enfin, les Nigérians, qui agissent en Afrique.

Carte de la prostitution dans le monde (crédits photo : Wikipédia)

Une dérive due en partie à la clientélisation d’une activité qui tend au tourisme sexuel. Les femmes sont mercantilisées. Le client doit avoir l’embarras du choix, les fantasmes doivent être satisfaits. Dès lors, la légalisation semble avoir beaucoup plus d’effets pervers que bénéfiques. Une étude de la chambre des communes canadienne considérait en effet en 2006 que seulement 4% des travailleuses le faisaient dans la légalité, que 60% d’entre elles étaient étrangères, dont une majeure partie de clandestines. Seules 2% d’entre elles affirment aimer leur travail.

L’ONG Comensha, spécialisée dans les questions de traite humaine, affirme que le nombre de victimes de tels agissements a été multiplié par 5 entre 1998 et 2010, passant de 200 à 993. Elles sont issues de 83 nationalités différentes, en particulier néerlandaises (315), nigérianes (130) hongroises (56), roumaines (49) et bulgares (46). 797 d’entre elles se prostituent, dont 49 hommes ; 21 d’entre elles étaient âgées de 10 à 14 ans et 131 de 15 à 17 ans, dont 7 garçons. En 2007, les frères Hassan et Saban Baran, deux Turco-Allemands coupables d’avoir forcé 120 Roumaines et Albanaises à se prostituer en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas, écopaient respectivement de deux ans et demi et sept ans et demi de prison.

2019, nouveau cadre

Outre les trafics, d’autres problèmes subsistent. Les travailleuses sont souvent rejetées et discriminées. Le manque d’anonymat et de considération de la profession contribuent à marginaliser celles qui s’y adonnent et à leur empêcher l’accès à des services publics et sociaux de base (location d’un appartement, emprunt…). Et la prostitution a, qui plus est, un coût.

Coût de la prostitution en France, un exemple applicable à l’échelle mondiale (crédits : AFP)

« Avec la dichotomie qui est censée être associée à certaines catégories de professionnelles –la “pute joyeuse” contre la “pauvre victime”–, il n’y a aucune place pour nos réalités et nos véritables problèmes » déclarait Velvet December, coordinatrice des activités de plaidoyer pour Proud, une association de prostituées basée à Amsterdam, à nos confrères de Slate. Derrière ces considérations se cache seulement un désir de normalisation : les travailleuses du sexe doivent être considérées comme des travailleuses classiques, et s’éloigner de la marge criminelle avec laquelle flirte contre son gré la prostitution. Et il en va d’un changement dans les lois mais aussi dans les mentalités.

C’est dans cette optique que la législation a évolué en fin d’année 2019, avec l’adoption d’un permis spécial pour tous les acteurs de cette industrie. Celui-ci fixe désormais l’âge légal à 21 ans (contre 18 auparavant) et établit un registre obligatoire pour les travailleurs. De plus, toute femme voulant se livrer à ce genre d’activité doit passer un entretien préalable avec l’administration durant lequel elle doit affirmer qu’elle ne travaille pas sous la contrainte, ainsi que posséder un téléphone portable pour réagir rapidement en cas de situation d’urgence. Toute infraction serait passable de poursuites pénales pour le ou la contrevenant(e) comme pour le ou la client(e).

Une loi qui pourrait s’accompagner d’une reconfiguration totale des lieux de prostitution bataves. Seule une vingtaine de municipalités seront désormais autorisées à accueillir ce type d’activité, alors que les vitrines d’Amsterdam pourraient être fermées ou, solution moins radicale, voir leurs rideaux tirés pour éviter l’incitation. Un projet défendu par la première femme-maire de la ville d’Amsterdam, Femke Halsema, qui affirmait à l’agence Reuters ne concevoir « aucune compatibilité » entre l’interdiction de la traite humaine et le concept avilissant de la vitrine. Les municipalités, Amsterdam en tête, ont pour priorité la sécurité et l’ordre publics, tout en gardant conscience de la valeur économique de l’activité. C’est pourquoi le travail politique reste axé sur la clarification de la distinction entre les prostitutions légale et illégale.

Une autre solution serait d’augmenter le nombre de vitrines afin d’étendre au maximum les zones d’activité légales. Du côté des principales concernées, les avis sont partagés. Certaines voient en les vitrines une source de revenus très lucrative et la possibilité de travailler à leur rythme et au gré de leurs envies (certaines pouvant gagner jusqu’à 700 euros par jour). Pour d’autres, le travail à domicile, illégal dans ce cadre, offre bien plus d’avantages.

Quoi qu’il en soit, une chose est bien certaine : la législation n’est pas encore adaptée aux réalités du métier. Et le chemin semble encore long pour faire de la prostitution un travail indépendant comme les autres, avec une protection sociale satisfaisante. Mais toujours moins long que dans beaucoup de pays du monde, qui préfèrent bannir et punir plutôt que de prendre le taureau par les cornes.

Si les mesures prises par les gouvernements nationaux et locaux néerlandais n’ont pas forcément eu les effets escomptés (les Pays-Bas restent le pays européen doté du 4ème plus haut taux de viols selon une étude de Libération à prendre avec un peu de recul, puisque la notion de violence sexuelle peut différer selon les pays), c’est en partie à cause du tourisme sexuel généré par le contexte très libéral du pays, dont la législation est unique en Europe.

Crédits photo : libération.fr

Les intentions sont bonnes, cependant, et il paraît évident qu’une société qui progresse est une société qui se libère de ses tabous. Car une prostitution bien encadrée et saine pourrait avoir des effets positifs sur la frustration sexuelle, l’une des raisons principales conduisant au viol.

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