Élu à la tête du parti conservateur, majoritaire au Parlement, avec plus de 66% des voix, Boris Johnson est le nouveau résident du 10 Downing Street. Que dire de plus ?.. Peut-on encore s’étonner de voir des mythomanes notoires accéder aux postes les plus puissants des Etats les plus puissants du monde ? Il reste quelque chose d’irrésistible chez Boris Johnson, une sympathie naturelle pour un « neuneu » comme il se qualifie lui-même. Non ce n’est pas un Donald Trump anglais, malgré l’amitié naissante entre les deux dirigeants aux mèches rebelles. Johnson a pour lui de n’avoir l’air de rien, toujours frôlant l’accident diplomatique, prêt à toutes les idioties possibles pour se payer une belle tranche de rire et se faire un peu de publicité. Voilà comment, de façon presque naturelle, l’ultralibéral Johnson reçoit le soutient des classes populaires, tout comme la grande bourgeoisie nostalgique du bon vieux temps des colonies soutient de tout cœur un Johnson pro-mariage gay et pro immigration. L’ingénu et le candide attirent dans leur maladresse la tendresse de ceux qui se sentent plus éclairés.

florilège des coups d’éclats du nouveau premier ministre

 « S’il nous faut des fables, que ces fables soient au moins l’emblème de la vérité! » (Candide, Voltaire)

Mais le bouffon est amuseur professionnel. Il joue au sot ou au fou pour distraire les foules, et faire oublier à celle-ci sa condition. Boris Johnson n’hésite pas, et n’a jamais hésité à raconter aux britanniques les histoires qu’il voulait leur raconter, à créer de toutes pièces des fables pour diffuser sa vérité. Fils d’un bureaucrate à la CEE à l’entrée du Royaume-Uni en 1973, Boris Johnson tente toute sa vie de tuer le père en s’acharnant sur l’Union européenne, que ce soit depuis sa tribune au Daily Telegraph ou en tant que ministre des affaires étrangères. Son plus grand cheval de bataille ? La protection de l’art culinaire si particulier de nos chers voisins.. Pourquoi ? nous n’avons malheureusement pas toutes les réponses… Il a par le passé dénoncé dans un fameux article une directive européenne visant à interdire les chips saveur cocktail de crevettes, très appréciées des britanniques, ou une autre qui interdirait le recyclage des sachets de thé. Depuis peu, il a à portée de main un hareng fumé, que l’Union Européenne obligerait d’emballer, ce qui augmente considérablement les frais des producteurs. Bien évidemment, les chips britanniques sont toujours en libre circulation, les sachets de thé se trient sans soucis, et si les harengs doivent fumer sous plastique, c’est par un décret britannique, pas à cause de ces salauds de Bruxelles.

*« J’ai passé mes meilleurs moments (à Bruxelles) dans un état de semi-incohérence, composant des hymnes écumants de haine contre la dernière euro-infamie »

Make Britain the greatest place on Earth

Toujours dans l’excès caricaturale, tellement absurde et invraisemblable, Johnson attire l’attention et le sait bien. Issu d’une bonne famille, on l’a dit, il est diplômé d’Oxford et s’est fait une place dans la vie politique britannique depuis les années Thatcher. Il serait aller un peu vite en besogne que de ne voir en lui qu’un simple amuseur public, qu’un bouffon, car sa voix porte bien plus loin que son mégaphone. Comme tout opportuniste, il n’a pas d’idéologie profonde qui le pousse à œuvrer pour l’intérêt public, si ce n’est son euroscepticisme grâce auquel il a assis sa réputation de remueur public numéro un. En sommes, Boris Johnson est un Manuel Valls qui a réussi, à la différence prêt qu’il n’a même pas peur de frayer avec l’extrême droite, là où Manuel Valls tente désespérément d’être le rempart à l’infamie lepéniste puis franquiste, sans succès, mais nous divergeons..

Approfondissons tout-de-même la comparaison. Comment ce fait-se que Boris Johnson, opportuniste et menteur notoire ai réussi là où Manuel Valls, simple politicien carriériste, a échoué à maintes reprises ? Peut-être parce que Johnson ne fait pas dans la nuance, dans le politiquement correct, s’adresse non pas au peuple souverain, mais s’entretient avec l’opinion publique, comme une psychologie des foules contemporaine. En présentant la situation comme inextricable sinon par un Brexit dur (CAD sans accord de sortie avec l’UE), en niant le problème de la frontière irlandaise (qu’il perçoit comme étant un problème uniquement technique et non politique), en promettant de « faire de la Grande Bretagne le meilleur endroit du monde », Johnson rejoint officiellement la bien trop grande famille des leaders populistes.

Bouffon, ou Joker ?

Paradoxal, pour un vieil encarté Conservateur installé depuis des années dans le paysage politique anglais, que de se présenter comme le Joker du jeu, la dernière alternative. Pourtant c’est bien lui la dernière carte à jouer pour les Tories. Peu apprécié par les ténors du parti, force est pour eux de constater que ni les jeux politiques traditionnels de David Cameron, ni la rationalité technocratique de Thérèsa May n’ont permis de négocier une sortie de l’Union Européenne maintenant quasiment inévitable. Alors peut-être que la posture offensive et fantasque de Johnson permettra de faire évoluer la situation, se disent-ils.

Surtout, Boris Johnson est le dernier pion des tories pour conserver le pouvoir. Crédités de 8% des voix aux dernières élections européennes, les conservateurs cherchent un renouveau, à se reconnecter à l’électorat populaire séduit par Nigel Farage, populiste officiel à la tête du Parti du Brexit, qui a obtenu 30% des suffrages aux européennes. Boris Johnson est enfin le dernier rempart contre l’horreur communiste, incarnée pour la droite par ce trotskiste de Jeremy Corbyn, à la tête du Labour Party. Il serait facile de voir en ces trois politiques des agitateurs, tous des bouffons. Cependant Corbyn a pour lui des convictions profondes encrées dans une doctrine sociale que le royaume anglican a depuis longtemps oublié, Farage quant à lui incarne la rage des perdants de la mondialisation, des laissés-pour-compte, qui glissent tendancieusement vers l’extrême droite. Reste Johnson, Objet Politique Non-Identifié, émergeant du manque d’espoir en la démocratie, en la politique pure construite sur la volonté populaire. Sans idéologie, opportuniste, libertarien, ni de droite ni de gauche, ultralibéral… A un euroscepticisme près, on pourrait rapprocher Boris Johnson bien plus près d’Emmanuel Macron que de Donald Trump.

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