La soirée réunit deux générations qui, chacune à sa manière, n’ont jamais cessé de faire dialoguer le jazz et le rap. En ouverture, à 20h30, la saxophoniste américaine Lakecia Benjamin, phénomène de scène et survivante flamboyante, vient poser les bases d’un hip-hop nourri de jazz. Puis, à 22h15, place aux vétérans de De La Soul, pionniers d’un rap conscient et espiègle, de retour au théâtre antique neuf ans après leur dernier passage, et pour la première fois sans leur frère de rimes Trugoy. Deux âges d’or, une même ferveur, et une nuit qui promet d’être belle.
Lakecia Benjamin, le souffle d’un phénix
À peine le quartet installé, l’ambiance se fait joyeuse, presque enfantine. Ce soir, le public est venu pour une légende du rap ; il repartira en ayant découvert une artiste qui n’a pas fini d’écrire l’histoire du genre. Car Lakecia Benjamin ne fait pas dans la demi-mesure : instrumentiste de génie, elle déroule un hip-hop conscient largement nourri de jazz, et fait des ravages avec un saxophone tout-terrain. Sur ce répertoire qu’elle domine sans rival, elle offre un panorama rafraîchi d’une scène en pleine effervescence. Il n’aura pas fallu longtemps pour que l’ambiance atteigne son comble : on le pressent déjà, la soirée sera mémorable.
De Washington Heights aux flammes du phénix
Rien, chez Lakecia Benjamin, ne s’est écrit tout tracé. Tout commence à Washington Heights, quartier dominicain du nord de Manhattan, où l’enfant grandit au son du merengue, de la salsa et des rythmes latins, avant de poser les doigts sur un saxophone dès l’école primaire. L’adolescente file au lycée Fiorello LaGuardia, la fameuse école new-yorkaise des arts, et c’est là qu’un jour le téléphone sonne : au bout du fil, le trompettiste Clark Terry, légende vivante et infatigable dénicheur de talents, l’invite à le rejoindre. Persuadée d’un canular, elle raccroche. Il rappellera. La porte, elle, ne se refermera plus.
À la New School, elle se forme auprès des maîtres, Gary Bartz et Reggie Workman en tête, qui lui ouvrent grand la lignée : Charlie Parker, Jackie McLean et, surtout, John Coltrane. Mais avant de régner en cheffe, Lakecia Benjamin fait ses gammes en accompagnatrice recherchée, de Stevie Wonder à Alicia Keys, des Roots à Macy Gray, jusqu’à jouer pour l’investiture de Barack Obama en 2009. De ces années de sideman, elle garde le goût du groove et le sens du plateau : ce sera Soul Squad, sa formation funk, puis ses premiers disques sous son nom, Retox puis Rise Up, où le jazz frotte volontiers au hip-hop et à la soul.
Le tournant a un nom : Pursuance: The Coltranes, paru en 2020. Hommage à quatre mains rendu à John et Alice Coltrane, le disque réunit trois générations de musiciens et replace l’artiste dans une filiation autant spirituelle que musicale. Puis vient l’épreuve : un accident de voiture qui, en 2021, manque de lui coûter la vie. De cette traversée naît Phoenix (2023), produit par Terri Lyne Carrington et entouré d’invités de haut vol, de Wayne Shorter à Dianne Reeves, de Patrice Rushen à l’activiste Angela Davis. Trois nominations aux Grammy Awards plus tard, prolongées par le live Phoenix Reimagined (2024), la métaphore du phénix n’a plus rien d’une image : elle est devenue son histoire.
Et cette histoire continue de s’écrire. Son tout dernier album, We Dream (2026), tresse jazz, hip-hop, R&B et spoken word, et convoque une véritable bande d’irréductibles : Black Thought, la voix des Roots, le trompettiste Terence Blanchard (que ce même théâtre antique accueillait il y a trois soirs à peine), ou encore la pianiste Hiromi. Autant dire que Lakecia Benjamin n’ouvre pas cette soirée hip-hop par hasard : saxophoniste hors pair et MC dans l’âme, elle est le trait d’union rêvé avant les légendes de De La Soul.

Sur scène, la fougue d’une reine sans rival
Entourée de son quartet acoustique, où le piano d’Oscar Perez dialogue avec la contrebasse d’Elias Bailey et la batterie de Jonathan Barber, Lakecia Benjamin impose d’emblée sa loi. Le son est ample, la tradition respectée, mais l’énergie, elle, appartient à une nouvelle ère : celle d’une musicienne qui a grandi autant avec Coltrane qu’avec les MC de son quartier. Son alto claque, chante et rugit, tour à tour incantatoire et frondeur, et l’on comprend vite pourquoi on la dit capable de rivaliser avec les plus redoutables souffleurs de sa génération. Pour une première venue à Vienne, la démonstration est éclatante. Le public, venu patienter avant les légendes, s’est laissé cueillir : la reine sans rival a fait bien plus que chauffer la scène, elle a ouvert la voie.
Quand elle quitte les planches, la nuit a gagné les gradins, et l’attente a changé de nature : ce n’est plus de la patience, c’est de l’impatience heureuse. Le théâtre antique retient son souffle. Place aux légendes.
De La Soul, la leçon des maîtres
Il y a d’abord un moment de flottement. Sur scène, les techniciens s’affairent pour venir à bout d’un souci technique qui retarde le début du show, et le public commence à trépigner. Mais dans ce théâtre bondé, l’impatience n’a rien d’hostile : elle dit l’envie, elle dit la ferveur. On le sait déjà, on va vivre une communion.
De Long Island à l’éternité, la révolution douce
Difficile de résumer en quelques lignes ce que représente De La Soul. Tout commence à Amityville, sur Long Island, à la fin des années 80, quand trois adolescents, Kelvin « Posdnuos » Mercer, David « Trugoy the Dove » Jolicœur et Vincent « Maseo » Mason, s’associent au producteur Prince Paul pour enregistrer un disque qui va tout changer. En 1989, 3 Feet High and Rising fait l’effet d’une bombe douce : samples éclectiques, humour, poésie du quotidien, refus des clichés virils du rap d’alors. C’est l’avènement du « D.A.I.S.Y. Age » et le socle d’un rap dit alternatif, conscient et joueur, que le trio portera au sein du collectif Native Tongues, aux côtés d’A Tribe Called Quest ou des Jungle Brothers. De « Me Myself and I » aux albums suivants, De La Soul s’impose comme l’une des consciences les plus attachantes du hip-hop.
Puis vient une longue traversée du désert judiciaire. Pendant des années, un litige avec leur ancienne maison de disques, Tommy Boy, prive le groupe de streaming : leur catalogue, pourtant culte, demeure introuvable sur les plateformes. La victoire arrive enfin en mars 2023, quand leurs premiers albums rejoignent les plateformes ; mais elle a un goût amer, car Trugoy the Dove s’est éteint quelques semaines plus tôt, le 12 février 2023, à 54 ans. Plutôt que de renoncer, Posdnuos et Maseo choisissent de continuer, en duo, pour honorer la mémoire de leur frère de rimes. Ce chemin les mène jusqu’à Cabin In The Sky, paru en novembre 2025 : neuvième album, premier sans Dave mais nourri de voix qu’il avait enregistrées avant sa disparition, il marque les retrouvailles avec Prince Paul et s’inscrit dans la série « Legend Has It » du label de Nas, Mass Appeal. Neuf ans après leur dernier passage sur ces pierres, les revoilà donc à Vienne, plus vivants que jamais.

Sur scène, la grande leçon de groove
Dès les premières mesures, le doute technique s’efface et la communion promise se met en marche. Les bras se lèvent en cadence, les refrains montent d’une seule voix, les cris de joie fusent : le partage est immédiat, total. En un quart d’heure à peine, le groupe déploie tout le spectre de ses influences, du groove à la soul, du folk au psychédélique, passant du festif à l’intime, de l’énergie brute à la délicatesse. Trompette, saxophone et trombone se mettent en orbite pour des solos bien funky, tandis que le duo aux manettes, avec ou sans le reste du groupe, ne cesse d’interpeller le public. L’ambiance est folle. On vibre pleinement. Ça groove.
Ce soir, les deux leaders sont à la tête d’un live band qui donne de nouvelles couleurs à une musique intemporelle. Mesdames, messieurs, appréciez la leçon : les classiques défilent, des plus récents aux plus anciens, de « Will Be » à « Cruel Summers Bring FIRE LIFE!! », deux titres tirés du tout frais Cabin In The Sky, en passant par le nostalgique « A Roller Skating Jam Named « Saturdays » » et l’immortel « Me Myself and I ». On prend un plaisir non feint à retrouver ces sonorités des années 90, ce bon rap américain que les puristes vénèrent, servi ici avec la chaleur d’un orchestre en chair et en os.
Car un concert de De La Soul, c’est aussi affaire d’histoires. Les non-anglophones se contentent de suivre les réactions de la majorité, qui s’étonne puis rit à gorge déployée devant les prises de parole de Pos aka Plug 1 et DJ Maseo aka Plug 3. Les deux compères refont chanter la foule, protagoniste à part entière de cette séance, et assurent le show à eux seuls. Pos se permet même de relancer les avions en papier échoués sur scène, ce sport local si cher à Jazz à Vienne, jusqu’à en expédier un droit sur un festivalier. « Sorry, my love », la main sur le cœur : excuses acceptées, le concert peut reprendre son cours.
À la reprise, le live band remet le groove au menu : une guitare funky, une section de cuivres et de bois qui donne du volume et de la chaleur à l’ensemble, et une section rythmique, basse, batterie, percussions, qui régale par son toucher et sa sobriété. Bon sang, ça sonne. Les clins d’œil au groove s’enchaînent, à commencer par « Ring Ring Ring (Ha Ha Hey) », leur tube de 1991 bâti sur la ligne de basse iconique d’ « Act Like You Know » du Fat Larry’s Band : c’est chaud, fédérateur, réconfortant. Puis retentit « The Magic Number », ce classique de 3 Feet High and Rising bâti sur le « Three Is a Magic Number » de Bob Dorough : un dernier moment de bonheur suspendu. « We love you », répètent-ils en chœur.
Il est temps, déjà, de quitter le théâtre antique, une dernière fois pour cet été, la tête pleine de souvenirs et d’histoires à raconter à celles et ceux qui n’y étaient pas. L’humeur est légère, mais le cœur un peu lourd : il faudra de nouveau patienter une année entière avant de retrouver cette parenthèse chaleureuse, ce lieu unique où le jazz, saison après saison, continue de vivre et de se réinventer. À l’an prochain !



