Ce soir, on assiste à trois concerts. Une épopée en trois actes, dominée par des pulsations aux origines communes mais aux styles singuliers. Que le spectacle commence : c’est à la relève qu’il revient d’ouvrir le bal.

VERB, la relève en parfaite symbiose

Voici venu le temps du jazz syncopé, cadencé, celui qui joue les équivalences improvisées dans une harmonie des plus audacieuses. Tout sonne juste, soyeux, délicat ; les nuances sont de la partie. Et sur ce bel équilibre entre contrebasse loyale, piano ingénieux et batterie jazzy, il reste encore de la place pour un groove taquin, franchement entraînant, à coups de shuffle.

Sur scène, le trio prend de l’épaisseur en installant un jazz à la fois fidèle à la tradition et profondément rafraîchissant. C’est un jazz de toucher, élégant mais radicalement moderne, à la fois minimaliste et innovant, doux et ronflant.

VERB ouvre la soirée au Théâtre Antique de Vienne, le 29 juin 2026.

Trois Amiénois nés d’une jam

Il faut dire que la formation s’est construite autour d’une histoire de jam session : c’est au bar Le Charleston, à Amiens, fin 2021, que les trois musiciens se croisent pour la première fois. « Ça a matché direct », de leur propre aveu, et VERB voit le jour l’été suivant. Au piano, Noam Duboille, le benjamin, formé au classique au conservatoire avant de bifurquer vers l’improvisation, aujourd’hui étudiant au CRR de Paris. À la contrebasse, Charles Thuillier, enfant du Conservatoire d’Amiens lui aussi, passé par l’Orchestre national de Picardie et nourri d’un répertoire classique autant que de l’art de l’improvisation hérité d’un père tubiste. À la batterie, Garcia Etoa Ottou, autodidacte arrivé du Cameroun en 2019, formé au gospel à Yaoundé, qui apporte une frappe solaire et robuste, traversée de subtiles polyrythmies. À eux trois, la somme des âges n’atteint même pas celui de la retraite ; et pourtant, quelle maturité.

Symbiose, l’empreinte d’un premier disque

Lauréats du Rezzo Jazz à Vienne 2023 et artistes Génération Spedidam 2025-2027, les trois compères ont signé dans la foulée un premier disque, Symbiose, paru en mai 2024 sur Komos, l’un des labels de jazz hexagonaux les plus courus du moment. Huit titres enregistrés au Studio Pigalle, une pochette où un pique-bœuf veille sur le dos d’un rhinocéros : tout un symbole pour ce trio dont la marque de fabrique est l’écoute, l’entente quasi télépathique. On y entend l’héritage assumé des grands trios qui les ont nourris (Bill Evans, Oscar Peterson, Keith Jarrett, dont les modulations affleurent sous les doigts de Duboille) sans jamais verser dans la nostalgie ni l’imitation. Pour ce deuxième passage au Théâtre Antique, VERB déroule de nouvelles compositions et reformule, à sa manière, une certaine idée de l’improvisation.

Au terme de quarante minutes de pérégrinations, il est temps pour VERB de céder la place, devant un théâtre antique encore timide mais déjà garni de curieux à qui le trio a livré bien plus qu’une promesse.

Sun Ra Arkestra, l’odyssée d’un big band venu de Saturne

Voilà un bien étrange orchestre qui s’avance sur scène, et une drôle d’entrée en matière. Costumes pailletés, coiffes scintillantes, percussions en trombe, cuivres en transe et cette impression d’ineffable qui guide les premières notes. Bienvenue dans cet afro-futurisme d’abord déconcertant, puis lumineux. Débute alors un voyage intriguant, entre groove éclectique et récital quasi burlesque. Le spectacle ne faiblit pas, et l’on finit par adhérer pleinement à cet invraisemblable mélange de sonorités.

Le Sun Ra Arkestra a déployé son afro-futurisme cosmique sur la scène du Théâtre Antique, le 29 juin 2026.
Le Sun Ra Arkestra a déployé son afro-futurisme cosmique sur la scène du Théâtre Antique, le 29 juin 2026.

Un vaisseau lancé depuis les années 1950

Pour saisir l’objet, il faut remonter à son fondateur. Né Herman Poole Blount à Birmingham, en Alabama, le pianiste, arrangeur et poète Sun Ra a toujours affirmé venir de Saturne, manière de planter, dès les années 1950, les graines de ce qu’on appellera plus tard l’afro-futurisme, dont on le tient pour le parrain. C’est à Chicago qu’il assemble son Arkestra, contraction assumée de l’Arche de Noé et de l’orchestre : un vaisseau-monde appelé à traverser les époques. Soixante-dix ans plus tard, l’institution lui a survécu et compte parmi les plus anciennes formations encore en activité dans toute l’histoire du jazz. Depuis que son fondateur « a rejoint les étoiles » en 1993, le flambeau s’est transmis de messager en messager : le saxophoniste John Gilmore, puis l’immense Marshall Allen, à la barre depuis 1995. À 102 ans, distingué NEA Jazz Master, l’altiste ne tourne plus à l’international depuis 2021 et veille désormais sur l’esprit de l’orchestre depuis le quartier général historique de Philadelphie. Ce soir, ce sont donc ses fidèles qui font décoller la scène viennoise, emmenés notamment par le vétéran Knoel Scott, la voix de Tara Middleton et le trompettiste Michael Ray.

Un siècle de jazz, des slogans et des étoiles

Sun Ra prévenait que sa musique commencerait par effrayer, parce qu’elle « représente le bonheur » : un bonheur dont, disait-il, nous n’avons pas l’habitude. Plus personne n’a peur, désormais ; reste le vertige. Car en une poignée de titres, on voyage à travers toute l’histoire du jazz, de Duke Ellington et de l’héritage des grands big bands de Fletcher Henderson jusqu’aux bouleversements free, en passant par le gospel, la Nouvelle-Orléans et un funk solaire. Les costumes scintillants, les slogans entonnés en chœur (Space Is the Place, We Travel the Spaceways) ne sont pas un déguisement mais une cosmologie : celle d’une beauté stellaire où les sonorités les plus libres deviennent une ode à la lumière. Le récent Lights On A Satellite, paru fin 2024 en hommage au centenaire de Marshall Allen, en offrait une preuve éclatante. On vibre, on ronronne, on éprouve un jazz contrasté, riche et gorgé d’une histoire longue et inépuisable.

Quand l’Arkestra remballe enfin ses paillettes et ses planètes, le théâtre antique, conquis, ne sait pas encore qu’il s’apprête à changer de galaxie : place à un autre voyageur du cosmos, venu cette fois de Détroit.

Jeff Mills, la transe cosmique de l’explorateur de Détroit

Le pionnier de la techno fait son entrée sur scène. Autour de lui, un synthé malicieux et une basse qui a bien l’intention de jouer les premiers rôles. D’entrée de jeu, on reprend les bases du beat, on revient aux fondamentaux. Les machines de Jeff Mills sont nourries au bon grain : des improvisations insolentes, tapissées d’un groove pêchu dopé à la basse, largement inspirées du free et d’une soul chaleureuse aux notes réconfortantes. Et puis l’expérience prend forme. Car Jeff Mills n’est pas du genre à bâcler l’affaire : comptez sur lui pour faire durer, pour prendre le temps. Le temps d’une transe hypnotique qui imprime, et à laquelle on adhère très vite.

Jeff Mills et Jean-Phi Dary ont refermé la nuit dans une transe hypnotique, au Théâtre Antique de Vienne, le 29 juin 2026.
Jeff Mills et Jean-Phi Dary ont refermé la nuit dans une transe hypnotique, au Théâtre Antique de Vienne, le 29 juin 2026.

Du Wizard de Détroit à l’explorateur de tous les ailleurs

Derrière les machines se tient une légende. Avant d’être Jeff Mills, il fut The Wizard, magicien des platines sur les ondes de Détroit dans les années 1980, puis l’un des fondateurs du collectif militant Underground Resistance, avant de lancer son propre label, Axis Records, en 1992. De là, il n’a cessé d’élargir le territoire : performances avec orchestres symphoniques, relectures de classiques du cinéma muet, installations, une œuvre qui se joue des frontières entre musique, art contemporain, design et science-fiction. Vienne le connaît, du reste : près de dix ans après son passage de 2017 aux côtés du saxophoniste Émile Parisien sur cette même scène, le revoilà au Théâtre Antique. Au moment de présenter ses musiciens, il ne boude pas son plaisir, les décrivant comme des artistes uniques, d’une spontanéité et d’un talent rares. Il faut dire qu’il est bien entouré. Et lorsque surgit une mystérieuse protagoniste, Rasheeda Ali, qui s’empare de sa flûte traversière, on comprend que l’expérience est loin d’être finie.

Tomorrow Comes The Harvest, l’héritage de Tony Allen

Le projet qui le ramène ici a une histoire, et une filiation. Tomorrow Comes The Harvest est né de la rencontre entre Jeff Mills et Tony Allen, batteur nigérian et co-inventeur de l’afrobeat : deux maîtres de la pulsation décidés à jouer sans répétition ni partition, dans la pure spontanéité de l’instant. Le claviériste Jean-Phi Dary (Français aux racines guyanaises, complice de longue date d’Allen, passé par les univers de Papa Wemba, Sly & Robbie ou Phoenix) complétait le trio. À la disparition de Tony Allen, en 2020, Mills choisit de prolonger l’aventure et d’en garder l’esprit ouvert, invitant d’autres musiciens au gré des concerts. L’album Evolution, paru en 2023 sur Axis Records et capté en public à Bruxelles, en garde la trace incandescente. Ce soir, le vaisseau accueille la flûte de Rasheeda Ali et la guitare de Kad Hamza : l’afrobeat, le free et la techno de Détroit s’y rejoignent en un même flux.

Dans sa palette d’expériences sonores, l’explorateur de Détroit n’est jamais à court d’idées, naviguant dans les eaux d’un jazz dont il retire la substantifique moelle. Son beat est pur, ses intentions sont groove. Avec ses machines, il décompose les rythmes et les mesures, se joue de la pulsation, installe un terrain de jeu sur lequel ses acolytes greffent ce qu’ils ont de meilleur : lignes de basse grasses et bien piquées, synthés aux sonorités spatiales. Tout l’ensemble répond au beatmaker, qui s’adonne minutieusement à manœuvrer la rythmique. Le clavier s’emballe, la basse assure le show, le rythme en impose. La formation s’amuse à casser la cadence, à décaler la pulsation au gré de l’improvisation : changer de mesure, glisser vers un drôle de ternaire friand de triolets.

On se laisse aller, parce que ça fonctionne. L’expérience est totale. Trois actes, trois pulsations venues d’un même royaume (le piano-trio de la relève, le cosmos pailleté de l’Arkestra, la transe machinique de Détroit), et la boucle se referme là où elle a commencé : sur ces pierres chaudes que la nuit a fini par envelopper. Il est minuit passé, on devrait déjà dormir, mais on peut le dire : ce soir, à Vienne, ça a touché en plein dans le Mills.