Le discours célèbre du Général au lendemain de la débâcle militaire contre l’offensive allemande est à l’origine de nombreux mouvements de résistance intérieurs et extérieurs français (FFL et FFI). Mais ça vous le savez, c’est la Grande Histoire, celle que raconte les livres ! Qu’en est-il du souvenir des civils ? Comment l’Occupation a-t-elle vécue ?

Témoignage vivant de Louise Dumas épouse Valour, ma grand-mère, que je remercie pour ses réponses.

Où te trouvais-tu lorsque tu as entendu l’appel du 18 Juin pour la première fois ?

« Sur la place de l’Hôtel de Ville (de Saint-Étienne, ndlr) si je me souviens bien, beaucoup de personnes s’étaient rendues sur la place pour l’écouter. Par la suite, on a pu le réentendre à la radio. Nous arrivions à capter la BBC, mais tout doucement pour ne pas se faire prendre ! »

As-tu connu des personnes qui se sont engagées dans la résistance à ce moment-là ?

« Je n’ai connu personne ayant rejoint la résistance en Angleterre. De toute manière, ces choses-là ne se disaient pas. Par exemple un jour, j’ai appris qu’un jeune collègue âgé de 18 ans avec qui je travaillais à l’usine, a été abattu dans les bois car il appartenait à la résistance du côté d’Estivareilles. C’était un petit gars gentil. Ça m’avait beaucoup peinée… »

Pour info, la petite commune d’Estivareilles (à environ 40 km de Saint-Étienne) fut un haut lieu de la résistance dans le département de la Loire. Le site a par exemple connu de rudes combats au cours du mois d’août 1944 juste avant la Libération de Saint-Étienne. Les maquisards de l’ « Armée Secrète de la Loire » y arrêteront une colonne allemande souhaitant reprendre la capitale ligérienne en passe d’être définitivement libérée.

Aujourd’hui, un petit musée est dédié à ce combat dans la commune.

Et à l’inverse, connais-tu des gens qui se sont engagés dans la collaboration ?

« Parmi nos voisins d’immeuble, nous avions un agent de police qui était rentré dans la collaboration. Mais ça, nous ne l’avons su qu’après la guerre ! Nos enfants allaient à la même école… À la Libération, nous avons aussi vu un camion de femmes avec les cheveux tondus, dont une que nous connaissions. Elle était devenue messagère pour l’ennemi durant le conflit. C’était triste à voir, ces femmes tondues que tout le monde insultait. »

As-tu déjà été arrêtée durant l’Occupation à Saint-Étienne ?

« Oui, mais pas par des allemands, c’était bien des français. À cette époque, ma mère habitait à la campagne et pouvait nous envoyer de la nourriture par un car. J’allais récupérer les colis, souvent du beurre, du fromage et des œufs, qui se faisaient rares dans les villes avec le rationnement. Les miliciens m’ont tout fait ouvrir pour vérifier si je ne cachais pas d’armes. Ça m’a paru très long mais à la fin, ils m’ont quand même laissé la nourriture. C’est des souvenirs que l’on n’oublie pas… »

Lorsque les allemands arrêtaient quelqu’un, où l’emmenaient-ils ?

« Ils avaient plusieurs endroits qui servaient pour leurs interrogatoires. Je me souviens du cinéma Kursaal, situé à côté du Grand Hôtel. Les officiers étaient là-bas et y interrogeaient les résistants avant de les emmener à Lyon ».

Effectivement, la Gestapo installe sa Kommandantur à Saint-Étienne en 1942 dans les locaux du Grand Hôtel situé Avenue de la Libération (Avenue du Président Faure à l’époque). Elle avait bien entendu des annexes dans la ville et dans le département mais utilisait également les différents cinémas de la ville.

Ce fameux cinéma Kursaal situé avenue de la Libération survécut à la guerre puisqu’il ne fermera ses portes qu’en 1973, remplacé par l’enseigne Tadduni au rez-de-chaussée avant l’installation il y a quelques mois d’une salle de sport. L’entrée se faisait par le 3, rue des Martyrs de Vingré. À noter que l’entrée de l’actuelle salle Basic Fit s’effectue toujours à cet endroit, comme quoi même votre lieu de sport peut avoir une histoire !

Le Grand Hôtel de Saint-Étienne

Saint-Étienne a été durement touché par le bombardement du 26 Mai 1944, t’en souviens-tu ?

« Oui. J’habitais dans le quartier de la Plaine Achille, il y avait beaucoup de jardins. Un jour nous avons entendu les sirènes, et un monsieur nous avait dit de rentrer dans son cabinet pour s’abriter. Parfois, lors des alertes, on descendait dans la mine pour se mettre à l’abri mais cette fois nous n’avions pas eu le temps. On a vu arriver les avions et j’ai vu tomber les bombes. Nous, on ne savait pas que c’était les américains à ce moment-là. »

Le 26 mai 1944, la United States Army Air Forces (USAAF) planifie une opération de bombardement aérien sur le sud-est et le centre-est de la France, visant des lieux stratégiques afin d’affaiblir l’occupant nazi. Près de 900 bombardiers décollent d’Italie et bombardent Nice, Grenoble, Lyon, Chambéry et Saint-Étienne. Ce bombardement, bien que décisif, fut marquant par son imprécision et par le nombre de civils tués dans les villes touchés. À Saint-Étienne par exemple, près de neuf bombes sur dix ont raté leur cible. Délicatesse américaine…

L’après bombardement devait être un cauchemar ?

« Oui mais curieusement je me souviens aussi que des allemands étaient venus nous voir après le bombardement pour nous aider à relever les blessés. Ils n’étaient pas tous si méchants, certains n’étaient que sous les ordres. J’ai vu des choses qu’on n’oublie pas : de partout, les rues étaient jonchées de personnes mortes mais le pire que j’ai vu est une mère tenant son enfant décédé dans ses bras. Après, nous vivions dans la peur d’entendre les sirènes retentir dans la ville. Une gamine que l’on connaissait, dont le père travaillait à la mine, avait perdu sa jambe durant le bombardement. »

Au total, ce sont près de 912 personnes civiles qui perdirent la vie dans le bombardement de Saint-Étienne dont 24 élèves et 8 maîtres de l’école du quartier de Tardy. Outre Tardy, les zones les plus durement touchées furent celles des quartiers de Châteaucreux/Saint-François et du Soleil. Ces derniers ont été littéralement dévastés.

Ruines de l’église place Saint-François – Crédits : Archives Municipales de Saint-Étienne

Pour voir plus de photos d’époque, voici un article du progrès.

Cela doit marquer à vie, je suppose…

« Depuis cela, j’ai un traumatisme partagé par de nombreuses personnes de mon âge : j’ai une peur bleue de l’orage. Je l’ai toujours gardée même si elle s’est estompée avec le temps. Avec mes enfants, nous nous enfermions dans une chambre, j’en rigole aujourd’hui ! »

Le jour du débarquement, où étais-tu ?

« Nous étions allés voir Pétain qui faisait un discours sur la place de l’hôtel de Ville de Saint Étienne ce jour-là, le jour même du débarquement de Normandie. On ne comprenait pas comment un grand soldat de la guerre de 14 avait pu devenir un traître comme ça ! Parce que oui c’était un traître ! »

Le maréchal Pétain en visite à Saint-Étienne – Archives Municipales de Saint-Étienne

Sur son site, l’INA propose une vidéo très intéressante de la propagande de l’État Français sur le voyage de Pétain à Lyon et Saint-Étienne ce jour-là. À voir !

Sinon, il y a quand même eu une bonne nouvelle durant cette période, n’est-ce pas ?

« Oui (rires) : je me suis mariée avec ton grand-père le 14 février 1942… au moins une belle histoire dans tout ça. »

Comment la Libération a-t-elle été vécue à Saint-Étienne durant l’année 1944 ?

« La libération a eu lieue après celle de Paris. Tout le monde descendait dans les rues, c’était la fête de partout, l’euphorie et la liesse générales ! C’était beau. Nous étions heureux que tout cela se termine enfin. De Gaulle était venu à Saint-Étienne quelques temps après… »

Et de conclure sur des mots simples mais aisément compréhensibles :

« C’est sûr que c’est quelque chose que nous n’avons pas envie de revivre… »

Merci d’avoir lu, j’espère que ce témoignage touchant vous a plu et vous a intéressé. A bientôt dans les Flâneries de l’Histoire !

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