À l’heure où les fake news sont légions, où les médias sont présentés comme manipulateurs, hostiles ou incompétents, il serait de salut public de glorifier la fausse information revendiquée, la célébration d’une éthique journalistique tellement prégnante qu’il est possible de la détourner avec humour. Il est alors comme prérequis l’incrédulité de celui qui lit un article du Gorafi ou de Francheinfo par exemple. Les informations sont absurdes, grossières, lunaires, et tout le monde rit bien. Pourquoi aujourd’hui plus qu’un autre jour ? Sûrement car la désinformation par l’auto-information fait presque autant de mal que l’automédication non contrôlée, imaginez si tout le monde prenait de la chloroquine spontanément, même encouragé par le président, menant à plusieurs décès. Ah. On me dit dans l’oreillette que ça s’appelle les États-Unis, au temps pour moi.

Le paradoxe, c’est bien que par manque de confiance dans les médias, l’audience trouve son information, sa vérité, dans des sources dans lesquelles subsiste la suspension de crédulité, dans lesquelles on croit, parce que l’on a eu le sentiment d’avoir été dupé, d’être déçu des autres médias. Seulement pour être déçu, pour en tomber de haut, il faut déjà accepter de monter si haut avec les médias, de leur faire confiance. Il y eu une confiance aveugle dans les médias, particulièrement dans les médias audiovisuels, une confiance qui permit de s’informer, de mettre les territoires du monde en relation, de manifester à la mémoire de Georges Floyd à Strasbourg, de contester la guerre du Viet Nâm à Berlin, ou de simplement savoir ce qu’il se passe à Tijuana. Que reste-il de cette confiance ? Est-il encore possible pour les médias d’en abuser ? Le principe des « documenteurs », n’est-ce pas au fond un moyen de s’assurer que l’on croit toujours en ce qu’ils disent ?

L’émergence de nouveaux sens informationnels

En 1938, est diffusé sur les ondes radiophoniques américaines le premier « mocumentaire », c’est-à-dire une œuvre relatant de manière sérieuse et réaliste un fait qui n’est jamais arrivé. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’adaptation de La Guerre des mondes de H.G Wells par le jeune Orson Wells, le soir d’Halloween sur la station CBS. Diffusée le soir d’Halloween, la pièce radiophonique raconte l’invasion fictive des États-Unis par les martiens. Pour rendre son histoire plus réaliste, Orson Wells entrecoupe sa narration par de faux bulletins radio annonçant l’arrivée des hommes verts. Le lendemain, les journaux racontent le vent de panique provoqué par le programme sur les auditeurs crédules qui auraient pris en cours de route la fiction apocalyptique.

En réalité, l’impact de La Guerre des Mondes fut moindre sur les américains, déjà peu nombreux à avoir écouté la station le soir où les stations concurrentes émettaient leurs émissions phares. Surtout, le « vent de panique » est une exagération médiatique de la presse papier qui craint ce qu’elle raconte ce lendemain-là. La radio est toute neuve dans l’industrie des médias, entrée dans la plupart des foyers une petite dizaine d’années avant seulement. Nouveau média de masse, la radio concurrence la presse papier par un flux quotidien d’informations bien plus rapide. Ceux-ci, par souci de préserver leurs parts de marché et par méfiance éthique profitent de l’anecdote de la pièce de Wells pour prévenir et démontrer les risques de manipulation des foules par la radio.

« Le pays dans son ensemble continue de faire face au risque d’informations incomplètes et mal comprises, sur un média qui n’a pas encore prouvé qu’il est compétent pour raconter l’actualité »

Editer And Publisher, 5 novembre 1938

Entendre quelque chose, c’est déjà très différent que de le lire. Il est plus simple d’analyser une phrase, d’en douter, d’interrompre sa lecture pour réfléchir tandis que, face à un flux sonore l’auditeur n’a aucune prise (du moins à l’époque). Toutefois, il ne faut pas négliger les capacités d’interactions entre le producteur et le receveur de l’information. Si effectivement certains américains ont cru à l’invasion extraterrestre, c’est parce qu’en 1938 l’Allemagne nazie affiche ses velléités belliqueuses. Le contexte international global est fait de tension, les citoyens américains s’attendent à entendre à la radio une nouvelle fracassante, une invasion, une guerre. Que ce soit une guerre contre les nazis ou contre les martiens, le contexte est favorable à un émoi collectif.

Faisons maintenant un bond dans le temps. Au début du XXIème siècle, les médias audiovisuels se sont installés comme mass media traditionnels, eux même en voie de dépassement par les réseaux sociaux et les e-media. S’ajoutent en plus des sons, des images, des vidéos, des montages, des bandeaux d’information en continu sur des chaînes où la diffusion ne s’arrête jamais. Dès le début du siècle, plusieurs chaînes de télévision se penchent sur l’histoire d’Orson Wells et sur la confiance et l’esprit critique face aux nouveaux médias.

De la blague au complot

C’est dans cette optique qu’Arte commande en 2002 un faux documentaire nommé Opération Lune, qui étaye les naissantes théories du complot selon lesquelles les images des premiers pas sur la Lune de 1969 ne sont qu’un film tourné par Stanley Kubrick et commandé par l’administration Nixon. À coup de montage, d’extraits d’interview n’ayant aucun rapport avec la lune mais d’éminences de la présidence Nixon (Henry Kissinger, Secrétaire d’État par exemple), et de faux témoins comme la prétendue secrétaire de Nixon, le réalisateur William Karel réussit à rendre crédible une théorie mille fois démontée, et atteint son but initial ; démontrer le pouvoir des images. Contrairement à Orson Wells, il y a là l’intention de faire croire à une histoire présentée non seulement dans la forme mais aussi dans le fond comme une vérité. Karel comptait sur l’intelligence des téléspectateurs quant aux contextes de diffusion de son film : une première fois en 2002 dans une soirée Thema d’Arte consacrée au pouvoir des images, et une deuxième fois toujours sur Arte, le 1er avril 2004. Il fallut pourtant un certain temps avant qu’Opération Lune ne devienne une référence du faux-documentaire, nourrissant allègrement les thèses conspirationnistes. Ces mêmes thèses qu’il s’agissait pourtant de dénoncer en premier lieu. D’après plusieurs enquêtes, le nombre d’individus doutant de la véracité de l’alunissage ne fait qu’augmenter, passant de moins de 5% des américains en 1969 à 6% en 1999 (Gallup). En France, en 2019, selon l’IFOP, 9% des Français adhèrent à ces théories, probablement du fait de William Karel.

En février 2014, la chaîne espagnole La Sexta réitère l’expérience, en diffusant le tout aussi faux documentaire Operacion Palace. Le réalisateur, Jordi Evole, est un journaliste, humoriste, présentateur, et surtout une personnalité médiatique de l’Espagne contemporaine, connu pour ses interviews contestataires contre une industrie médiatique devenue consensuelle et proche des pouvoirs politiques. Il veut donc bousculer l’establishment en rappelant le rôle social des médias et de la télévision. Comme le Gorafi, c’est en parodiant et en critiquant les médias et leur éthique qu’on en rappelle le mieux les principes. Evole décide donc de monter de toutes pièces un documentaire dans lequel il révèle que la tentative de coup d’état du 23 février 1981 par des nationalistes franquistes aurait été organisé par les dirigeants du nouveau régime, dans le but d’asseoir la légitimité et la popularité du roi Juan Carlos. Ce dernier a en effet bénéficié d’une image de protecteur de la constitution, en s’élevant contre les putschistes et défendant tant symboliquement que militairement le Parlement et les démocrates. Le « 23 F » fait partie des éléments fondateurs du régime démocratique et parlementaire espagnol contemporain. S’y attaquer, précisément le 24 Février 2014, c’est émettre le doute sur ce qui fait le récit national, la longue marche vers la démocratie. Le documentaire utilise les mêmes méthodes qu’Opération Lune, le lien se retrouvant jusque dans le titre. De nombreuses personnalités de l’époque témoignent avec plus ou moins conscience de l’œuvre à laquelle elles participent, le montage et l’ambiance sont anxiogènes, le ton sérieux. Le résultat est le même, pour ceux qui ne sont pas allés jusqu’à la fin du documentaire, qui affiche alors : « Nous aurions aimé raconter la véritable histoire du 23 février, mais cela n’a pas été possible. Le Tribunal suprême n’autorise pas à consulter les archives du procès jusqu’à ce que 25 ans se soient écoulés après la mort des personnes poursuivies ou 50 ans après le coup d’Etat ».

Rire pour dénoncer

Opération Palace rappelle ainsi quelque chose d’essentiel : laisser la porte totalement fermée aux « experts » de la vérité, les historiens, les journalistes, c’est ouvrir dans le même temps la porte aux chercheurs individuels de sens. Chercher le sens, c’est un exercice qui nécessite beaucoup d’entrainement pour ne pas tomber dans les pièges de la sur-interprétation, le premier et le plus grand étant évidemment le complotisme. Opération Palace, c’est dire au second degré qu’il est possible d’aller jusque-là, jusqu’à tout remettre en cause si on nous cache la vérité, toujours beaucoup moins fantasmagorique qu’un complot politique. Le risque, c’est celui de laisser de côté ceux qui veulent croire seulement à ce qu’ils veulent croire. La source finie par importer peu tant qu’elle abonde dans le même sens que ce que l’imaginaire créé déjà. Au final ce n’est pas tellement un problème de confiance abusée que dénoncent les tenants de la vérité alternative, bien plus un effort de rationalité forcenée des médias, qui à la moindre entorse éthique et méthodologique deviennent parias de la vérité. Dès lors, on ne peut plus croire que soit même, et ceux qui disent la même chose. On en vient alors à croire CNB, Arte, ou La Sexta, ceux-là même qui nous avaient pourtant trahis.

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