Johan Cruyff Arena, 8 mai 2019, 22h53. L’Ajax Amsterdam, la fabuleuse et grande Ajax, tombe. Un scénario inimaginable 45 minutes auparavant, alors que les Néerlandais filaient vers une finale attendue par toute l’Europe du football, confirmant sa victoire du match aller par deux nouveaux buts qui, on le croyait, enterraient les espoirs de son adversaire du jour, Tottenham.

Inimaginable ? Pas vraiment en fait. Lorsque Lucas Moura, en disgrâce toute la saison dernière de Paris à Londres, inscrit au bout du temps additionnel son troisième but personnel, envoyant les siens à Madrid le 1er juin prochain, la planète football tressaille, certes. Elle pleure son Ajax, sa belle Ajax, qui l’a émerveillée de semaine en semaine, match après match. Une Ajax jusqu’ici touchée par la grâce des Dieux, et qui a tout perdu en l’espace d’une mi-temps. Une Ajax que l’on croyait prédestinée à ne s’arrêter qu’une fois arrivée au sommet. Mais finalement, n’était-elle pas le symbole de la magie qui s’est emparée de notre sport depuis quelques semaines ?

Ce qui s’était passé la veille en fut la manifestation la plus limpide. Anfield Road, 7 mai 2019, 22h54. Liverpool vient d’en coller 4 au Barça et réalise l’un des plus beaux exploits de l’histoire du football, en remontant la défaite par trois buts à rien subie à l’aller au Camp Nou, la faute à un Messi étincelant. Tout cela, sans Salah et Firmino, tous les deux blessés. Magique. « You’ll never walk alone » vibre dans les tripes de tous les amoureux de ce sport à travers le monde. Il ne peut en être autrement : ce club a quelque chose que les autres n’ont pas. Le tout inséré dans le contexte d’une saison pas comme les autres, et vous obtenez une soirée de sport qui marquera à vie ceux qui l’ont vécue.

Une saison qui rend au football tout le romantisme qu’on souhaiterait y trouver lorsqu’on l’aime véritablement. Le grotesque est devenu sublime, remettant au goût du jour la notion d’exploit, si rare dans un univers devenu froid, réaliste, presque scientifique. Un univers écrasé par le Real Madrid d’un Cristiano Ronaldo régnant en monarque absolu. Las, le roi s’en est allé conquérir de nouvelles terres, s’établissant à Turin où on lui prédisait une destinée victorieusement similaire.

Tout avait bien commencé pour celui qui s’empressa d’écrire une nouvelle page de son propre mythe : un triplé face à l’Atletico Madrid en huitième, après une défaite 2-0 au match aller et le voilà déjà porté aux nues. On l’imagine repousser encore un peu plus les limites de sa légende et truster une sixième Ligue des Champions, la quatrième consécutive, la cinquième en six ans. Que nenni.

Car pendant ce temps-là, un coup de tonnerre surgit en son ancien fief de Santiago Bernabeu. Le temps semble s’arrêter au gré des coups de pieds de génie du numéro 10 batave, Dusan Tadic, divin ce soir-là. Le Real Madrid, triple tenant du titre, explose à la surprise générale face à la jeune garde amstellodamoise, dont on découvre toute l’étendue de la puissance. Tadic, Neres, De Jong, Van der Beek, De Ligt et compagnie sortent de l’anonymat du grand public : l’Europe s’émerveille. La Juve est mise en garde.

Trois des quatre clubs Anglais encore en lice viennent eux aussi secouer le cours de la compétition. Liverpool réalise une grosse perf – pas un exploit – en s’imposant à l’Allianz Arena face au Bayern, et se hisse aussi en quarts. Manchester United, qu’on imaginait éliminé à l’aube de son déplacement au Parc des Princes, rend une bien pâle copie face au PSG… mais profite de la remontada aigüe dont souffre le club parisien pour se qualifier dans une stupeur généralisée et même partagée par les principaux intéressés.

En parallèle, Tottenham, sorti des poules de justesse grâce à un but de… Lucas en toute fin de match au Camp Nou lors de l’ultime journée de la première phase, terrasse le Borussia Dortmund, leader du championnat d’Allemagne et favori de la confrontation, dans un relatif anonymat. Les Spurs n’enthousiasment pas par leur qualité de jeu, et on se dit que face au quatrième club anglais en lice, qui n’est autre que l’ogre Manchester City, au prochain tour, ça ne passera pas. Que nenni².

Que nenni, ouai. Car le football en avait décidé autrement. Après avoir fait mieux que résister à l’aller au Juventus Stadium en revenant au score malgré un but de CR7, après avoir concédé l’ouverture du score au retour sur un coup de tête du quintuple ballon d’or, l’Ajax retombe dans la féérie. Deux buts de Mathijs De Ligt, capitaine du haut de ses 19 ans, et de Dony Van de Beek, 22 ans, envoient les hommes d’Erik Ten Hag au firmament, tout en haut de l’affiche, dans les cœurs comme dans les livres d’histoire.

Que nenni, car Tottenham s’est imposé à l’aller, pour l’inauguration de son nouveau stade, face au leader de son championnat, le Manchester City de Pep Guardiola. Le retour est dingue : Sterling ouvre la marque, Son égalise puis donne l’avantage aux siens, Bernardo Silva remet les équipes à égalité avant que Sterling n’y aille de son doublé. 3-2, on joue depuis… 21 minutes. Aguero marque le but de la qualification au retour des vestiaires. Llorente lui répond 15 minutes plus tard et requalifie virtuellement les siens. Au bout du temps additionnel, Sterling croit envoyer les siens dans le dernier carré. Mais il y a un nouveau venu dans le football cette année : introduit par la coupe du Monde, le VAR sévit, douchant les émotions, positives comme négatives, tentant (en principe) de redonner justice au jeu. Le VAR l’a vu : Aguero, passeur décisif, est hors-jeu. Chacun prend l’ascenseur émotionnel dans le sens opposé à l’autre, venant ajouter une nouvelle touche de dramaturgie à ce feuilleton européen qui n’en finit plus de nous éblouir.

En demi-finale, l’Ajax affronte Tottenham, Liverpool le Barça. La suite, on l’a déjà racontée. Enfin, pas totalement. Car les héros ne se sont pas appelés Messi, Salah, Mané, Kane ou Ziyech, mais Origi et Lucas Moura.

Le premier est plus paria que supersub. A Liverpool depuis 2015, il ne s’y est jamais vraiment imposé, ne marquant que 6 buts en 20 apparitions toutes compétitions confondues cette saison, et serait parti cet été ou cet hiver s’il avait trouvé preneur. Tout en bas de la pyramide offensive des Reds, l’international Belge n’aurait jamais disputé ce match sans les absences de Firmino et Salah. C’est pourtant lui qui est venu sonner la révolte en ouvrant la marque. Et c’est surtout lui qui a permis aux siens de réaliser quelque chose d’unique dans l’histoire du football : jamais une équipe n’était parvenue à se qualifier pour la finale de la coupe aux grandes oreilles après un revers de trois buts à l’aller.

Le second a connu une saison compliquée l’année dernière. Sous-utilisé à Paris, il n’a guère gagné en temps de jeu en signant chez les Spurs. Mais il s’est accroché, profitant de son absence à la Coupe du Monde pour doubler temporairement Son, qui lui, en revenait, et être élu joueur du mois d’août en Premier League. Sans être titulaire indiscutable, l’ailier auriverde a su tirer son épingle du jeu des blessures de ses coéquipiers, Harry Kane en tête. Face à cette pénurie offensive, Mauricio Pochettino n’a eu d’autre choix que d’en faire un titulaire en puissance pour cette double-confrontation. Il n’a été incisif qu’une mi-temps sur les quatre mais cela fut amplement suffisant. A lui seul, il a totalement renversé la meilleure équipe européenne du moment, l’enfant chéri de tous les observateurs, en trois temps.

Trois coups de butoir qui, disons-le, ne viennent pas rendre justice au football, tant cette bande de jeunes Néerlandais avait comblé de bonheur quiconque fut inspiré de poser ses yeux sur son football chatoyant. Néanmoins, si on a bien appris quelque chose cette année, en dépit du fait que le beau jeu pouvait (presque toujours) triompher de n’importe quelle puissance et au-delà de ce constat, c’est bien que Shakespeare avait raison : le football a ses raisons que la raison ignore.

A Tottenham, Liverpool, Manchester United et surtout à l’Ajax. A Ziyech, Neres, Van de Beek, de Ligt, de Jong, Tadic, Son, Lucas, Origi, Mané, Messi, CR7 et tous les autres. Pour ceux qui vibrent au rythme de vos exploits : MERCI. Rendez-vous le 1er juin à Madrid.

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