A lire avant toute chose : la première et la deuxième partie.

La naissance d’un phénomène

Le premier ancêtre d’IAM s’appelle le Lively Crew. Lorsqu’en 1985, Philippe Fragione (Akhenaton) et Eric Mazel (Kheops) se rencontrent via Philippe Subrini, animateur de l’émission Startin Black sur la station marseillaise Radio Star, le coup de foudre est immédiat. En découle donc le fameux Lively Crew un an plus tard, aventure commencée avec Nasty Mister Bollocks (Laurens), MCP One (Philippe) Sudio (Didier). Les débuts sont confidentiels, le rap n’ayant pas encore droit au statut de genre musical à part entière. Les cinq larrons se lancent alors dans une aventure tant technique qu’humaine : se servir de nouvelles techniques de production, encore peu maîtrisées sur le vieux continent, pour structurer un domaine qui n’existe pas par lui-même. Ils ne sont pas les seuls, bien-sûr, mais ils ne sont surtout pas des moindres.

Deux séjours aux Etats-Unis en 1987 et 1988 auront une importance capitale pour les deux membres fondateurs. Ils y rencontrent des producteurs et des artistes, enregistrent, mais surtout, s’imprègnent du travail à la newyorkaise. A leur retour en France, et alors que l’aventure Lively Crew bat de l’aile, il leur faut relancer la machine. Le groupe, qui n’est plus qu’un duo, devient provisoirement le B Boys Stance. Il se mue en trio quelques mois plus tard avec l’arrivée d’un certain Geoffroy Mussard, qui se fera connaître sous le nom de Shurik’n. Si Akh et Kheops se débrouillent plutôt bien question prod’, les rappeurs français ne maîtrisent pas encore toutes les subtilités électroniques en vogue chez l’oncle Sam.

Ils font la rencontre de Pascal Perez, un des premiers beatmakers en France à s’initier à la boite à rythmes. Mais c’est aussi un enjeu matériel qui va lier le destin de l’homme qu’on appellera bientôt Imhotep et celui du B Boys Stance. Perez possède un sampler, un instrument de musique électronique qui permet de se servir de petits échantillons mélodiques pour composer. Une aubaine partagée : Imhotep permet au groupe de s’accomplir musicalement via l’introduction de sonorités orientales ou méditerranéenne, et à produire quelque chose d’unique en France, voir en Europe. C’est le début d’une success story qui marquera à tout jamais l’histoire de la musique francophone. IAM nait en octobre 1989.

Les premiers albums et les prémices du succès

Le premier album de ce qui n’est alors qu’un quatuor, intitulé Concept, sort en janvier 1990, dans un relatif anonymat (seulement 400 exemplaires vendus). Encore très emprunt aux influences funk et africaines, il est enregistré en une semaine dans la pièce à chauffe-eau de l’appartement d’Akhenaton. On y perçoit l’ébauche de la relation entre rap et contestation populaire sur le morceau « Soumis à l’Etat », notamment. Pour l’occasion, et afin de faire la promotion de ce premier album, deux danseurs intègrent le groupe : Kephren et Freeman viennent donner à IAM sa composition définitive. Six hommes pour écrire l’histoire du rap francophone, mais seulement deux rappeurs. Surprenant au regard des groupes que l’on connait aujourd’hui. Mais la danse est encore une affaire que l’on ne peut soustraire au hip-hop à l’époque.

Ce premier album va d’ores et déjà permettre de désenclaver le rap : la capitale n’en a plus le monopole, place à la province. En dépit d’un faible succès commercial, il permet à IAM de signer chez « Labelle Noir », le pendant expérimental de Virgin. Tout s’accélère alors. En juillet, les six larrons font la première partie de Madonna à Paris-Bercy, enchaînant ensuite avec celles de Public Enemy, Toure Kunda, Rita Mitsuko ou encore James Brown. Leur second album sort en mars 1991. Intitulé …De la planète mars en référence à la planète rouge mais également à leur ville d’origine, il devient alors le premier gros succès d’un album du genre, quelques mois avant la sortie d’Authentik, du groupe Supreme NTM. Là encore, sonorités afro et funk sont de sortie, mêlées aux morceaux contestataires et aux partis-pris politiques, notamment à travers le premier véritable réquisitoire du groupe contre la scène politique française, « Non soumis à l’Etat », qui se termine sur ces mots : « Je vous rappelle encore avant de virer de là, qu’on ne me traitera pas de soumis à ce putain d’État ». Un morceau annonciateur de la tonalité que prendra la musique d’IAM avec le temps.

Banlieue et contestation

Car si IAM n’est plus ce qu’était le Lively Crew, il n’oublie pas pour autant ses racines, malgré un niveau de vie qui évolue. Rap et banlieue, banlieue et rap. La thématique est authentique, autant que commerciale. Car par effet de ressemblance photographique, ceux qui font le rap de l’époque sont, tel qu’on l’avait dit, issus des quartiers et des périphéries pas forcément aisés. Assassin, NTM, MC Solaar, Le Ministère A.M.E.R, Lunatic etc. : tous ont une histoire mêlée à la cité, à l’immigration, à la galère, et n’ont jamais roulé sur l’or. Cette génération que l’Etat a perdu dans les années 1980 et qui manifeste son ressentiment de plus en plus massivement dans les années 1990.

IAM et les autres deviennent plus que de simples artistes. Ce ne sont pas non plus des témoins des contextes banlieusards (qui ne sont pas encore au paroxysme des tensions) mais des acteurs présents ou passé, l’ayant fréquenté avec assiduité. Ils sont même devenus des sortes de sociologues, dont l’analyse est beaucoup plus complète que celles des fast-médias, prompts à s’emparer de toute thématique sensationnaliste. Soly M’Bae, figure importante du rap et de la vie associative dans la cité phocéenne, le revendique à la perfection : en tant que rappeur, il est « chroniqueur du quotidien ». Il raconte ce qu’il voit, ce qu’il vit, sans artefacts, avec la maîtrise que lui confère sa position.

Les rappeurs ne sont pas des « voyous s’essayant à la musique », tel que le consacre la formule de Julien Guedj et Antoine Heimann, auteurs de « Sociologie politique du rap français : nouvelle approche du mouvement rap ». L’amalgame entre rap, banlieue et violence crée une image stéréotypée, un cliché qui continue de coller à la peau des rappeurs. Pourtant, si le rap est né et a grandi dans la dissidence, ce n’est pas par plaisir de cracher sur l’Etat ou par haine irrationnelle. C’est avant tout la manifestation d’une fracture sociale qui n’a cessé d’empirer, d’un fossé de plus en plus large entre plusieurs fanges de la société qui ne se connaissent plus. La réalisation de la définition première de la banlieue : un lieu mis au ban de la société.

Violence verbale, violences sociales

Mais au-delà du facteur dissident, une autre dimension, inhérente aux racines du rap, explique et relativise la violence qu’il affiche. En tant que musique noire, le rap est un mélange de plusieurs éléments, comme le blues, comme l’expliquent Guedj et Heimann : « boasting (vantardise), toasting (mise en boîte souvent très agressive, le toast revêt la forme d’une fable ou un conte bref), signifying (façon virulente et délibérément exagérée de dire son fait à l’autre dans laquelle « le meilleur « signifier » est celui qui invente les images les plus extravagantes, les mensonges les plus énormes), et surtout l’échange rituel d’insultes des dirty dozens (les douzaines dégueulasses), constituent autant de modèles traditionnels d’adresses entre membres de la communauté Noire où prime la violence verbale. »

Pourquoi tant de violence ? Tout simplement car celle-ci fait partie intégrante de l’histoire afro-américaine, marquée par l’esclavage et l’avilissement. Une violence routinière, assimilée, perpétuée mais souvent dissimulée. Quand l’industrie musicale blanche « édulcore » le blues ou le jazz, « la culture hip-hop jette bas le masque de civilité affable que les Noirs ont jusqu’à présent été contraints de porter face à leurs oppresseurs. » Et force est de constater que ce caractère est héréditaire.

IAM sort le premier double album de l’histoire du hip-hop mondial en 1993, avec Ombre est Lumière. 38 titres, et un succès commercial toujours plus grand, avec plus de 450 000 ventes et un single resté dans les anales de la chanson française : « Je danse le Mia ». Un pari qui a fonctionné malgré la prise de risques, et un projet présentant des thématiques aussi riches que diversifiées, de la vie de frime de jeunes de 25-26 ans à la géopolitique et à la critique vis-à-vis d’Israël, en passant, pêle-mêle, par l’isolement des mères des quartiers, la numérologie, ou encore la vie de quartier avec le morceau fondateur «L’aimant ». Un album un peu moins populaire que le suivant mais qui, pourtant, a laissé la trace d’un vrai témoignage de la vie que peuvent mener de jeunes adultes de banlieue à l’époque, et de leurs réflexions sur le monde qui les entoure.

L’Ecole du Micro d’Argent, l’école primaire du rap

La bombe atomique arrive quatre ans après. L’Ecole du Micro d’Argent installe solidement les six Marseillais dans la légende de la musique française. Manifeste social dépeignant avec une justesse parfaite le contexte de l’époque, la vie des quartiers et des affres qui l’entourent (la prostitution, le trafic, l’hérédité sociale, le racket…) mais également hommage aux racines et à l’essence du hip-hop, dont il est sans nul doute l’œuvre francophone la plus aboutie de l’histoire. Laissé en héritage aux générations qui ont suivi, il n’a jamais cessé d’inspirer tous ceux qui aiment le rap, mais également les hommes et femmes de lettre, qui n’ont pas tari d’éloges face à la puissance textuelle et interprétative de l’album. Point d’orgue : « Demain c’est loin », qui reste, d’un avis général, le plus grand morceau de l’histoire du rap français.

IAM n’a pas arrêté sa carrière en 1997, sortant six nouveaux albums, dont le dernier, Yasuke, qui paraîtra en cette fin d’année. Mais il a connu son apogée. La barre a été placée tellement haute qu’elle ne sera sûrement jamais plus atteinte : 1.6M de ventes, un disque de diamant, disque d’or en une journée (plus de 100 000 ventes) et une place garantie au panthéon. Mais surtout, un sillon creusé pour les générations futures via une réelle identité donnée au rap français. Les premiers successeurs s’appellent la Fonky Family, Marseillais comme eux, et qui sortent leur premier album en 1997, dans l’ombre de l’Ecole du Micro d’Argent, revenant en force avec Art de Rue, paru en 2001 et vendu à plus de 450 000 exemplaires.

Sans se restreindre uniquement à la pure ressemblance phocéenne, l’influence d’IAM (et des autres artistes et groupes de l’époque, dans une mesure forcément un peu moins forte) s’inscrit dans un cadre englobant le rap francophone dans son ensemble. Qu’ils soient issus des quartiers, des banlieues, ou non, les rappeurs y voient un thème presque imposé, qu’il paraît difficile à éviter.

Violence « américanisée » et violence « sociologique »

Le fait est que l’actualité de la première décennie des années 2000 y est aussi pour beaucoup : Zyed et Bouna, Sarko et son karcher, Hortefeux… La tension est à son comble. Sans le savoir, les pionniers ont créé un phénomène un peu artificiel, une substance initiatique pour quiconque veut rapper et vendre : la street cred’. Le boasting et le sinifying en sont les deux composantes principales, le rap devant scrupuleusement suivre cette base théorique.

Mais celle-ci s’est dénaturée : auparavant « sociologique », cette violence n’a cesser de s’« américaniser » et de vivre par elle-même, sans revendication explicite. Tel que l’expliquait Kool Shen, il y a quelques années, s’il ne renie pas l’influence d’outre-atlantique, « l’Amérique n’est pas un exemple. Ça en reste un au niveau du produit, mais pas de la démarche et de l’éthique. On ne parle pas d’éthique avec les américains, tu leur mets un billet, ils courent. » Cette violence pour la violence, érigée en étendard par un nombre croissant d’artistes, est symptomatique de la rupture totale du lien social, que beaucoup ne cherchent plus à expliquer, mais seulement à renvoyer dans la gueule de ceux qu’ils visent, à porter en insigne tribal. Elle est le fruit d’une réalité univoque qui ne prend plus la forme de revendications, mais d’une identité qui joue sur la dualité.

Le rap se retrouve donc tiraillé entre ces deux violences, sociologique et américanisée. Entre un Kery James, à qui l’on filerait volontiers un doctorat en science de la banlieue et les frangins de PNL, qui font exploser les charts en fantasmant leur vie de gangster, il y a visiblement un monde. Pourtant, beaucoup d’artistes naviguent entre les deux, laissant entrevoir deux facettes bien distinctes de leur personnalité, entre ego et véritables analyses socio-politiques. Mais que ce soit l’une ou l’autre, toutes deux sont bien réelles et issues de la première. Celle-ci est seulement en train de perdre sa dimension dialectique et sa nature revendicatrice. Demain, c’était loin. Maintenant qu’on y est, et tel que l’a dit Guizmo sur un air de voyage spatio-temporel, demain c’est mort ?

Ceci étant dit, bon anniversaire au seul groupe de rap qui a le don de mettre tout le monde d’accord sur la scène francophone et qui continue de marquer chaque amateur du genre, génération après génération. Et un dernier classique pour se quitter comme il se doit.

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