Déjà sanctionnée pour les JO de Pyeongchang 2018, la Mère Patrie ne verra pas flotter ses étendards aux JO 2020 et 2022, ni à la Coupe du monde 2022. Cette récidive occasionne un nouveau scandale, dans un pays gangrené par l’institutionnalisation du dopage depuis 10 ans.

Un dopage institutionnalisé

Les premiers faits remontent à fin 2014, lorsque Liliya Shobukhova, marathonienne Russe, est suspendue à sa grande surprise, pour dopage. Peu avant, elle avait été invitée à donner une somme d’argent à la Fédération russe d’athlétisme (ARAF) pour falsifier ses contrôles. Par ailleurs, L’Equipe qui dénonce ces extorsions, fait également état de corruption entre l’ARAF et l’IAAF (la Fédé internationale d’athlétisme) pour faciliter la supercherie. Mais l’élément qui va lever le voile sur ce scandale, c’est une série de documentaires de la chaîne TV allemande ARD. Ceux-ci divulguent des témoignages de sportifs ayant bénéficiés d’une couverture par les autorités russes et mettent en avant la présence de 5000 test sanguins anormaux sur 12 000 échantillons testés. L’AMA lance dans la foulée sa première commission d’enquête à l’encontre de la Russie pour vérifier ces allégations.

Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire de Moscou, déclare en 2015 :

Les athlètes dopés ne font pas ça seuls. Des docteurs, des entraîneurs et des agents leur fournissent des substances dopantes, les conseillent et les protègent.

Entre novembre 2015 et décembre 2016, l’AMA publie les trois rapports menés par le professeur canadien Richard McLaren. Ceux-ci apportent les preuves irréfutables d’un dopage d’Etat en Russie de 2011 à 2015 impliquant plus de 1000 sportifs dans 30 disciplines différentes, s’appuyant sur les déclarations de Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire de Moscou devenu lanceur d’alerte. Il déclare avoir détruit 1417 échantillons et dévoile ainsi un système d’échanges, de destructions et de manipulations des échantillons des athlètes mêlant Fédé, laboratoires, ministères et même service secrets russes (FSB). C’est notamment la présence de ces derniers dans les laboratoires d’analyse pendant les JO de Sotchi 2014 qui aurait alerté l’AMA. Si l’on s’attendait à découvrir de nombreuses anomalies en Athlétisme, c’est en fait toutes les fédérations sportives russes qui sont impliquées. Selon le rapport McLaren, on retrouvait ces pratiques sur l’ensemble des compétitions organisées sur leur sol durant cette période (Mondiaux d’Athlétisme de Moscou 2013, de natation en 2015 à Kazan, d’escrime en 2014 et 2015, et Sotchi évidemment) mais également hors du pays, comme aux JO de Londres en 2012. Et les 151 médailles raflées par la Russie sur ces différents événements passent mal.

Nouveau manque de transparence

La question des sanctions se posent alors. Si les anciens présidents de l’IAAF et l’ARAF, respectivement Lamine Diack et Valentin Balakhnichev, se sont vus mis en examen, les répercussions semblent d’avantage toucher le milieu sportif, négligeant quelque peu le rôle joué par l’Etat russe. 43 athlètes contrôlés positifs à Sotchi sont exclus à vie mais 28 d’entre eux sont blanchis après appel auprès du tribunal arbitrale du sport (TAS). La délégation russe parvient tout de même à participer au JO de RIO en 2016 malgré la suspension de 111 de ses représentants et une stigmatisation grandissante dans le monde du sport. L’enquête suit son cours et, en 2017, la Russie apprend son exclusion des JO de Pyeongchang 2018. Les athlètes jugées « propres » sont autorisés à participer sous bannières olympique. Mais le pays du Caucase doit maintenant se montrer irréprochable pour réintégrer le noyau du sport mondial. La RUSADA (agence russe antidopage), devait fournir les données électroniques de son laboratoire de Moscou afin d’établir les dernières conclusions. Mais, nouveau ricochet, le 23 septembre, l’AMA constate des « incohérences » et ouvre une procédure pour pousser la Russie à se justifier.

Concernant cette affaire, voilà ce qu’a déclaré le Président Vladimir Poutine un peu plus tôt dans la semaine (10/12) :

Choisir une sanction collective, ce n’est pas œuvrer pour le bien global du sport, c’est une décision politique qui n’a rien à voir avec le mouvement olympique et l’intérêt majeur du sport.

Ces évènements nous ramènent alors au début de semaine, où la Russie n’ayant pu clarifier les faits, a appris sa suspension pour les 4 prochaines années. La pilule passe mal pour les institutions russes qui déplorent une sanction collective injuste et politique. Dimitri Medvedev, premier ministre, y voit la « poursuite d’une hystérie anti-russe devenue chronique ». Or, de leurs côtés, Iouri Ganous, directeur général de la RUSADA, et Pavel Kolobkov, ministre des Sports, jugent la sanction logique au vu de l’importance des faits reprochés à leur pays même s’ils ne sont pas d’accord sur un point. Kolobkov pense que le pays pourrait gagner en appel, tandis que Ganous estime qu’il n’a « aucune chance » après de nombreuses tentatives infructueuses ces dernières années. Le fossé qui sépare ces déclarations met en lumière l’ubiquité de la gestion du dopage dans les différents échelons politiques du pays et des intérêts qui divergent. Certains réclament coûte que coûte le droit de défendre les couleurs du pays ou d’organiser des compétitions en son sein. D’autres se veulent garant de la fin d’un chaos qui pourrit leur sport.

Une sanction indulgente pour les athlètes ?

Ailleurs sur la scène sportive internationale, on déplore une sanction trop légère pour un pays récidiviste, estimant qu’il était temps de frapper un grand coup, par une interdiction totale. C’est le cas de Beckie Scott, présidente sortante du comité des athlètes de l’AMA : « En bannissant la totalité des athlètes russes, on aurait envoyé un message de tolérance zéro pour ce genre de fraude et de manipulation ». Pour le président de l’USADA (équivalent américain de la RUSADA), Travis Tygart, « Permettre à la Russie d’échapper à une exclusion totale est un autre coup dévastateur porté aux athlètes propres ».

Mais lorsque l’on évoque la condition des athlètes, difficile d’imaginer qu’une exclusion totale eut été la meilleure décision. Car, si le rapport McLaren faisait état d’un dopage de grande ampleur, il n’en reste pas moins des athlètes russes, propres, qui obtiennent des résultats légitimes. Et nul doute que ce sont les plus grandes victimes de ce scandale. Selon les préconisations actuelles, ils pourront participer aux compétitions internationales sous une bannière neutre et seulement après avoir montré patte blanche. De plus, profitant des incohérences de la législation anti-dopage, ils ne sont pas exclus des compétitions estimées « mineures », comme l’Euro 2020, pour lequel le Russie accueillera 4 rencontres. Un moindre mal pour les athlètes, résolument priorités de l’AMA et de son principal pourvoyeur, le CIO.

Un combat déséquilibré contre le dopage

En effet, l’AMA est financée à 50% par le Comité Internationale Olympique, l’autre moitié provenant des autorités publiques, entendez par là les fédérations nationales. Son budget, d’à peine 32 millions de dollars en 2018, est souvent jugé grotesque au vu des travaux entrepris. Comment assurer le contrôle de l’ensemble des compétitions mondiales lorsque l’on a le budget d’un club de Ligue 1. Ce manque de financements freine considérablement l’avènement d’un sport propre. La conspiration russe, porté par une manne financière incomparable, témoigne malheureusement des limites actuelles de la lutte antidopage.

Si les prévisions lui confèrent un budget de 50 millions de dollars à l’horizon 2022, l’AMA doit s’appuyer davantage sur les fédérations et agences de lutte nationales pour venir à bout d’un fléau aussi vieux que le sport. La mise en place récente du passeport biologique, qui suit les valeurs sanguines de l’athlète sur la durée, et la multiplication des contrôles, permettent une réduction des cas, lorsque la fédération n’est pas elle-même complice. La récente affaire de la française Claude-Boxberger, soi-disant dopé à son insu à l’EPO, ou celle du nageur chinois Sun Yang, qui a détruit son propre échantillon, rappelle que le dopage est aussi fait de cas isolés.

Mais tant qu’il y aura des médailles à gagner, il y aura des champions dopés, si l’on ne met pas de réels moyens sur la table. La sanction de la Russie, bien qu’elle semble minime au vu des récidives, doit servir d’exemple pour les fédérations comme pour l’AMA. Quant à eux, les athlètes doivent se rappeler que, comme le soulignait l’ancien fondeur canadien Alex Harvey cette semaine, « Ce n’est pas un droit d’aller aux Jeux olympiques. […] C’est un privilège et ça vient avec certaines obligations que l’on doit respecter »

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