Si au Chili on danse sur les braises et on marche sur celles-ci au Venezuela, en Bolivie aussi brûlent des feux de joie. Evo Morales, président sortant, a été confirmé ce samedi 26 octobre comme reconduit dans ses fonctions, qu’il occupe depuis 2006. Vu comme ça, on pourrait se dire que la présidentielle n’est qu’une mise en scène d’un pouvoir à la dérive, devenu fasciné par son propre reflet. Oui et non. La Bolivie aime et soutient vraiment Evo Morales, mais ce dernier peine à accepter que son pays ne l’aime pas assez pour le réélire président au premier tour, comme d’hab. Alors, par faiblesse, par hubris, il fraude, et annonce calmement lundi sa réélection, puisqu’il aurait obtenu assez de voix pour se passer de second tour. Indignation et contestations populaires, condamnation internationale. Quelle mouche a donc bien pu piquer Morales ?

Arrangements constituants

Les règles, Evo les connait, puisque c’est lui qui les a écrites, dans la Constitution de 2009 qu’il a porté en oriflamme de son engagement politique. Si elle a pour objet premier la reconnaissance des communautés amérindiennes dont il fait partie, cette nouvelle constitution prévoit quelques dispositions qui semblent être calibrées exactement pour garder leur rédacteur au pouvoir : « Le Président et Vice-Président doivent être élus par un suffrage universel, obligatoire, direct, libre et secret. Les candidats ayant reçu 50% + 1 des votes valides, ou le candidat qui a reçu un minimum de 40% des votes valides, avec une différence d’au moins 10% par rapport au candidat en 2ème place, sera proclamé Président ou Vice-Président. » (Art. 166.1), « Le mandat présidentiel dure cinq ans, le Président ou Vice-Président peuvent être réélus une fois de manière continue. » (Art. 168). Tout bon pour Morales, qui pérennise et son pouvoir et sa popularité, qui a son tour pérennise son pouvoir. Seul petit problème, il faudra bien lâcher le pouvoir après son deuxième mandat. En 2016, le MAS (parti présidentiel), qui a bien compris qu’il ne pourra conserver le pouvoir sans Morales, organise un référendum à l’initiative du président, portant sur une révision constitutionnelle mettant fin à la limitation des mandats. Les boliviens, certes grands fan de Morales, mais pas pour autant nés de la dernière pluie, votent à une majorité toutefois faible pour le non (51%). Premier échec pour le clan présidentiel, première vexation égotique, première réaction chaotique. L’année suivante, le Tribunal Constitutionnel juge inconstitutionnel l’Article 168 de la Constitution, supprimant de fait la limitation des mandats. Même si les citoyens ont décidé autrement, Evo Morales pourra se représenter en 2019. L’interprétation du texte constitutionnel par la justice rend la justice et le texte intrinsèquement politiques, partisans. Il semble presque facile de contourner les règles que l’on s’impose à soi-même.

Ridicule tragique

Evo Morales assoit sa légitimité sur son action politique salvatrice pour le pays. Il est le responsable du développement économique magistral de la Bolivie, du grand mouvement d’ouverture et de tolérance envers les amérindiens, chose rare en Amérique du Sud. Il ne simule pas sa légitimité politique auprès du peuple. Mais il s’arrange avec les règles, avec le texte, pour toujours pouvoir se maintenir. Les boliviens se rendent bien compte qu’ils sont mis à l’écart de l’arrière cuisine lorsqu’on leur demande de s’extasier sur le plat. Quand la victoire au premier tour du président sortant a été annoncée, la rue s’est embrasée. Pourtant, selon tous les sondages Evo Morales aurait été réélu à la suite du second tour. Mais depuis l’annonce des résultats, c’est bien « Evo, tu as perdu » que scandent les boliviens. Douce ironie. La menace d’être mis en ballottage a sans doute été la source d’une deuxième vexation égotique. Tout comme le Général de Gaulle, Morales refuse que sa posture soit désacralisée au profit du jeu démocratique normal, qui met des individus comme tout le monde en concurrence, et rappelle les liens de responsabilités que les élus ont au peuple. Mais le Tribunal suprême électoral a validé ce vendredi 25 octobre les résultats de l’élection présidentielle : 36.51% des suffrages pour le centriste Carlos Mesa, contre 47.07% pour Morales. Le palier des 10% d’écart étant dépassé, Evo Morales est bien le nouveau président de la Bolivie.  

Chercher le coup d’Etat

Le Président s’est congratulé d’un « nouveau triomphe ». Le reste de la Bolivie s’insurge d’une fraude électorale claire et évidente. Le président dénonce un « coup d’Etat » mené contre sa personne par la Droite et les puissances capitalistes mondiales. En effet, les premiers à avoir contesté les résultats de l’élection et à avoir émis des soupçons de fraude électorale, c’est l’Union Européenne, les gouvernements de droite d’Amérique du Sud et la droite bolivienne. Il est vrai que c’est plutôt arrangeant pour ses détracteurs de voir un modèle économique alternatif au néolibéralisme (plutôt en vogue en Amérique) faillir dans ses plus hautes instances. Comme si toute économie interventionniste tendait irrémédiablement vers le vice, le libéralisme pur serait le seul protecteur de la démocratie. C’est en réalité surtout une bonne occasion pour Morales de ressortir sa bonne vieille rhétorique du « coup d’Etat », qu’il utilise dans tous les contextes, simplement pour capter l’attention, rendre tragique toute situation qui mettrait en danger sa légitimité. Il n’est ici pas question des puissances du capitalisme, mais d’entités gouvernementales qui constatent une atteinte à la démocratie, par le non-respect de la condition de liberté du suffrage prévu par la constitution, par le non-respect de l’avis populaire après le référendum de 2016, et après la vague de contestations d’octobre 2019. Il se trouverait peut-être ailleurs, le coup d’Etat.

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