« Fils de Monsieur Wann, et de Madame Diallo, né en 89, à 16 heures, dans le quatorze. J’m’appelle Alpha Oumar, comme le père de ma mère, dans le 9.2 d’abord, j’ai usé mes paires de Nike Air. Svelte et agile avant de tester Paris, j’ai vu la chienneté de la vie, dans la tess des Blagis. Rien à démontrer aux autres j’suis complet au cro-mi. J’ai passé mes 10 premières piges, à Fontenay-aux-Roses. Phaal est sur Paris, j’débarque à Pernety. » Qui de mieux qu’Alpha lui-même pour introduire le Phily Flingo ? Cet enfant du XIVème arrondissement de la capitale d’origine Guinéenne commence le rap à la fin des années 2000 avec ses potes du lycée ou du basket. Des potes qui ne sont autres qu’Areno Jazz, avec qui il fonde le POS Crew (Porteurs Officiels du Sac à dos) en 2008, Nekfeu, Sneazzy, Fonky Flav et Hologram Lo’. Mais c’est sous le nom de 1995 que le quintète sud-Parisien connaîtra un succès international, du moins Francophone (faut pas déconner quand même). Tout cela, avec une production indépendante. Dans le même temps se forme un autre collectif : l’Entourage, dont font partie Alpha, Fonky Flav’ et Nekfeu, mais également bon nombre de rappeurs bien connus de la scène rap : Eff Gee, Framal, Mekra et 2zer, qui forment le S-Crew avec le Nek (encore un autre groupe, et on ne les a pas tous évoqués…) Deen Burbigo, Doums et Jazzy Bazz.

1995 et l’Entourage : le début de la fame

Avant cela, une longue route les aura menés à écumer les spots Parisiennes, d’open mics en scènes clandestines, faisant par la même occasion la rencontre de beat makers et réalisateurs qui leur permettront de se professionnaliser peu à peu. Leur participation aux premiers rap contenders ainsi que la sortie de leur premier succès Dans ta réssoi, visionné plus de 9 millions de fois sur Youtube, les feront sortir de l’anonymat des scènes clandestines. Le premier EP de 1995, La Source, paru en 2011, les portera aux portes du succès. Les deux projets suivant (le second EP La Suite, et leur premier album Paris Sud Minute, sortis en 2012 et 2013), les placeront définitivement dans les écouteurs de millions de lycéens. Car ouai, il faut le reconnaître, le ninety-five a davantage fait kiffer un public ado qu’un public adulte, à l’époque.

Au total, 1995 réalise plus de 70 000 ventes. En parallèle, chacun sort des mini-projets de son côté. Alpha sort le mythique En Sous-Marin en 2011 avec Nekfeu, et Mon Job avec Kyo Itachi l’année suivante.

Peu à peu, l’émancipation devient totale et 1995 disparaît lentement malgré la proximité toujours grande entre ses membres. Le Don a même semble-t-il douché les derniers espoirs de projet commun il y a quelques semaines, en déclarant sur instagram qu’il est « difficile de réapprendre à bosser en groupe, on n’a plus les mêmes goûts ».

Crédits: https://www.hiphop-spirit.com/news/alpha-wann-annonce-la-fin-du-groupe-1

De longs débuts en solo

Depuis 2014, Alpha s’est donc, à l’instar de ses compères, lancé dans une aventure solo, entrecoupée de quelques projets collectifs. Si certains se sont empressés de sortir leurs premiers albums, avec le retentissement que l’on connaît pour Nekfeu, Phaal a pris son temps, à nous en faire presque perdre la boule. Pour nous faire patienter, il a tout de même sorti une série de trois EP intitulés Alph Lauren I, II et III, à deux ans d’intervalle à chaque fois (2014, 2016, 2018). Et en quatre ans, on a pu admiré la montée en puissance d’un des MC les plus techniques du game.

Toujours plus fort dans ses placements, à l’aise sur n’importe quel beat, Alpha s’est construit un monde à part à travers ces trois projets, une sorte de « galaxie Alph Lauren » où seuls quelques rares privilégiés ont eu droit de s’inviter de temps à autre : Nekfeu sur « A deux pas », son morceau le plus streamé, Caballero pour deux interludes sur « Barcelone », S-Pri Noir sur « Lunettes Noires », Infinit’ sur « Parle-moi de bénef », Doums sur « Kim K »… Les producteurs sont nombreux mais on retrouve toujours ses deux acolytes de chez Don Dada (son propre label monté en 2013), Hologram Lo’, avec qui il bosse depuis l’époque d’1995, et VM the Don. On retrouve aussi Kyo Hitachi, ainsi que Hugz Hefner et Jay-Jay, proches de l’Entourage. On vous laisse découvrir quelques pépites tirées de cette trilogie : les prods folles de « Steven Seagal » et « Hydroponie » sur AL1, les clips et la maturité grandissantes de « Barcelone » et « 1,2,3 » sur AL2, la production plus raffinée et le luxe affirmé de « Louvre » et « R5 et Murcielago » sur AL3.


Au terme de cette lente maturation, de cette montée en puissance revendiquée par celui qui s’est longtemps dit « pas prêt », est arrivé l’eldorado tant attendu par une fan base pas aussi étendue que celle d’un Nekfeu, mais résolument connaisseuse : le premier album, intitulé Une main lave l’autre, sorti le 21 septembre dernier.

UMLA, avènement d’un artiste enfin mature ?

Un album éclectique, sur lequel Alpha switch entre morceaux à thèmes, avec une véritable dimension narrative, ce qu’on n’était pas habitué à le voir faire, et morceaux purement techniques, où les rimes et phases super chaudes s’enchaînent façon fusillade. A la prod, toujours les mêmes noms, rejoints par Diabi, grand ami de Georgio.

Dès l’écoute du premier morceau, on tombe directement dans « Le Piège » : Alpha y dépeint une société consumériste et attachée à des valeurs factuelles, société dont il admet faire partie malgré ses idéaux, parlant également de sa soif de reconnaissance. Une intro parfaite, symbolisant bien les thématiques dualistes souvent présentes dans ses œuvres. Et une punchline très politique qui aura d’ores et déjà marqué les esprits : « Ici, c’est racisme et vente d’armes, des clodos à chaque station. Tu l’appelles Mère Patrie, j’l’appelle Dame Nation (Damnation). »

Docteur Philly…

Schizo le Phaal ? Un peu. On a d’un côté le Docteur Philly Flingo, la Fusillade tout terrain, tireur d’élite sans escouade, ne voulant pas « gaspiller le feu » dans des featurings et s’affichant en « Arnold Schwarzenegro » comme il le revendique dans « Starsky et Hutch », proposant toutes sortes de laxatifs pour une concurrence visiblement constipée dans l’ultra-bouillant « Contrex », revendiquant un travail et un succès comparables à ceux d’un athlète portant la « Flamme Olympique ». Il faut également citer l’un des deux morceaux extraits de l’album en avant-première, « Stupéfiant et noir », porte-drapeau du projet. Une facette où la technique et les phases ont valeur de baromètre pour démontrer au miroir du monde du rap qui est le plus beau des kickers.

… et Mister Phaal

De l’autre, on a Mister Phaal, enfin adulte et mature, débarrassé de son sac à dos et de son style d’écolier. Un personnage qui n’a pas peur de s’adresser à la jeunesse, comme dans le morceau « Olive et Tom », construit autour d’un dialogue entre Alpha et un petit de son quartier de Pernety Plaisance, englué dans le trafic et la consommation de psychotropes. Une track très lucide, où l’on se rend compte que le rappeur, sorti des affres du tieks, a pris conscience de l’importance de la reproduction des schèmes et des déterminismes sociaux. Alpha décide ainsi de remonter dans le temps et d’exprimer sa repentance par rapport à la personne qu’il était avant mais aussi sur son manque de sex appeal à l’époque du lycée dans « Pour Celles », ode à ses histoires d’amour déchues et à son manque de confiance en lui, dont il arrive à parler aujourd’hui, ce qui est un très grand pas. Le nom de l’album, « Une main lave l’autre » (qui n’est autre qu’un proverbe Grec), exprime cette réflexion quant à ses regrets, la main salie par la luxure et toutes autres sortes de tares se voyant nettoyée par la main pure, c’est-à-dire la part de l’être dans laquelle les valeurs passées au second plan ressurgissent et reprennent le dessus. Le morceau éponyme exprime toute cette dialectique entre ses démons du passé et son envie de changer de cap. Dans « Cascade », un morceau plutôt calme voir lancinant, on a droit à une auto-critique d’Alpha quant à ses projets passés qu’il considère comme des échecs, mais on comprend néanmoins que ceux-ci l’ont rendu plus fort et que désormais, tel une cascade, il saute tous les obstacles.

Des paradoxes assumés

Mais la maturité n’est finalement pas vraiment acquise et les paradoxes continuent de tirailler Alpha. Justement, dans le morceau éponyme de l’album, il constate lui-même le conflit entre ses valeurs profondes et ses envies mimétiques et consuméristes : « Je rappe la gloire du matériel mais je vise le paradis ». Le rapport à la religion est très présent dans le projet, l’auteur se revendiquant comme très croyant. Il va « à la muscu pour le corps, (…) à la mosquée pour le cœur » (« Le Piège »), son père « veut qu’on fasse le pèlerinage à La Mecque » (« Fugees »). En fin de compte, c’est, de son propre aveu, son seul exutoire : « seule la prière peut recycler mon âme » (« Une main lave l’autre »). Paradoxal quand on affirme atterrir en « Parachute Chanel », « appeler l’avocat dès (qu’il a) fini le bain » ou « parler que sexe et maille » dans « Contrex ». Néanmoins, Alpha en a bien conscience et si ses démons le tiennent encore en laisse, il commence peu à peu à s’en éloigner.

« Pas d’featuring faut pas gaspiller le euf », ah bon ?

Aussi, Alpha affirme rejeter les featurings, à l’image de la suppression du couplet de Nekfeu qui a beaucoup fait parler dans « Langage Crypté » et de celle d’un morceau avec Ateyaba. On devine facilement pourquoi Ken, qui est pourtant l’un de ses meilleurs potes, n’apparaît pas sur l’album : Phaal veut mériter son succès. Tel qu’on l’a dit précédemment, son morceau le plus streamé s’appelle « A deux pas » et résulte d’un featuring avec son compère de toujours, qui est devenu la coqueluche du rap Français, repoussant largement les frontières de ce dernier, et de la gente féminine. Une recette empruntée par bon nombre de MCs, qui voient en Nekfeu un argument commercial de taille. Pas question pour Alpha, dès lors, de suivre la même route. Cependant, il a gardé quelques feats.

sale batard pourquoi tu leur dis pas que t’as enlevé mon couplet de l’album #askipJétaisPasDansLeTheme #monFeuEtaitMouillé #SentanceIrrévocable #DenisBrognAlph #NekfeuEtUMLACaVaPasEnsemble ???? https://t.co/4JMlSolzYI— Feu (@nekfeu) 30 août 2018

Tout d’abord, le très violent « Parachute Channel » avec Sneazzy, où l’auteur des différents opus de « DBSS » instaure une ambiance feutrée et luxueuse dont il a le secret. Ce bon vieux Doums apparaît lui aussi sur « La lumière dans le noir » pour son feat conventionnel sur chacun des albums de l’entourage, morceau ego-trip plutôt réussi et toujours très technique. Diabi place également sa voix dans le refrain de « Fugees », ode à la jeunesse mélancolique, aux amours perdues et aux artistes les ayant inspirés. On retrouve aussi OG l’Enf sur « 1500 », morceau en deux parties où le MC Parisien montre qu’il est très fort techniquement. Enfin, Alpha a laissé le morceau « Le Tour » tout entier à son pote Infinit’, n’apparaissant que sur le refrain. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une totale réussite, le rappeur Niçois faisant lui aussi étalage de toute sa technique et de son habilité au micro, se faisant l’auteur de phases très lourdes telles que la fameuse « j’écoute cactus de Sibérie dans le brabus de Ribéry », ayant donné lieu au #InfinitChallenge du très bon NoFunShow. Pas de tête d’affiche donc, laissant Alpha sous le feu des projecteurs, qu’il partage avec quelques privilégiés qui ne lui font pas d’ombre, malgré leur très bon niveau. Par ailleurs, malgré cet individualisme revendiqué, Alpha n’en oublie pas de mentionner un bon nombre de fois l’influence de son crew de l’Entourage, et son attachement au groupe qui l’a révélé, 1995, comme le font souvent les « anciens » membres de ces collectifs.

Les deux pépites

Pour terminer cette analyse, on va revenir sur les deux morceaux qui sont, objectivement, les plus réussis et les mieux reçus par la critique.

Le premier, «Ca va ensemble », paru en avant-première, est un morceau en deux parties. La première d’entre elles, aux sonorités et au beat trap (prod d’Hologram Lo’ et VM the Don), nous rappelle un peu le mythique « Mauvaise Idée » d’Orelsan : de nombreuses remarques sur la vie de tous les jours et la répétition d’un constat, le « ça va (pas) ensemble » d’Alpha se substituant au « mauvaise idée » d’Orel. Un son plus entraînant et presque humoristique, à l’image de la phase « Jack et Marie Jeanne sont comme Nico et Carla : ça va ensemble », et qui dénote vraiment du reste de l’album. Plus commercial aussi, il faut le reconnaître, donc moins personnel, mais pour autant pas le moins réussi, au contraire. Alpha revient davantage vers sa marque de fabrique en seconde partie, envoyant deux couplets proches du freestyle sur une instru plus simple et moins rebondissante. Plus de « ça va ensemble », mais une compilation manichéenne de toutes les thématiques énoncées tout au long de l’album :  le luxe, le succès, l’égo-trip d’un côté, la recherche de pureté, l’amour pour les proches et la vie de quartier de l’autre. Le clip est réalisé par Dissidence Production et Scotty Simper, qui avait déjà bossé avec Lomepal, entre autres. On ne va pas faire dans la redondance et parler de technique : on vous laisse en juger par vous-mêmes.

Enfin, chef-d’œuvre proclamé du chef-d’œuvre qu’est UMLA, « Langage Crypté » a mis tout le monde d’accord. Thème plus sombre, flow millimétré, Alpha affiche ici la quintessence de son talent, seulement armé de « 20 consones 6 voyelles ». Allitérations et assonances en pagaille, métaphores bien senties (« J’rêve d’indépendance comme un Corse Basque, j’ai aucune attache comme les Air Forces basses »), Phaal nous initie à son langage crypté, à sa manière de voir et de rapper les choses, à son expertise de la rime, tellement complexe qu’il faut un décodeur pour bien la comprendre. Et toujours ce rapport à la création personnelle, à l’indépendance, tel qu’on peut le voir dans la phase citée plus haut. D’ores et déjà unanimement reconnu comme un classique rapistique, agrémenté d’un clip très bien réalisé par Clifto Cream, le tout sur son lit d’instrumental produit par Diabi. Même sans Nekfeu, c’est une réussite totale, et entièrement personnelle.

Conclu

UMLA, premier album d’Alpha, est un véritable indicateur du chemin parcouru par ce gosse du XIVème, devenu artiste accompli, sûr de lui et de ses goûts. Le petit Alpha des RC, fébrile et peu charismatique malgré ses qualités, est devenu un vrai MC, au style affirmé. Ce n’est pas pour rien que bon nombre de ses confrères le citent comme étant l’un des tous meilleurs d’entre eux (si ce n’est le meilleur), reconnaissant pour beaucoup ce premier album comme le meilleur de l’année 2018 sur la scène rap. OKLM l’a d’ailleurs élu à cette place, devant les albums de SCH et Damso, pourtant beaucoup plus médiatisés. Plébiscité par ses pairs, loué pour sa science du placement, Alpha a cependant du mal à voir sa carrière réellement décoller dans les charts. 6221 ventes en première semaine, 25ème du top ITunes au bout d’une semaine commencée en 2ème position, 21ème des charts Français à sa sortie, 122ème deux semaines plus tard, Phaal est boycotté. Trop fort pour le grand public ? Réservé aux puristes ? Sans doute, car la qualité, elle, est bien présente. Un rap d’élite à démocratiser, pour un artiste à la création revendiquée et unanimement très personnelle qui dépasse difficilement le million de vues, quand Trois Cafés Gourmands en fait 74 en parlant de la Corrèze (avis personnel qui n’engage que l’auteur de cet article, mais je leur devais bien un petit tacle pour avoir pourri mon été !) Allez en bonus, un petit (monstrueusement énorme plutôt) freestyle paru chez nos confrères de OKLM quelques mois après la sortie de l’album. Et si là t’es pas convaincu, on ne sait plus quoi faire pour toi…

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