Qu’est-ce que la mémoire ?

Le « devoir de mémoire » est un concept relativement récent. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les États se promirent de ne plus jamais revivre de telles horreurs. Progressivement, la paix et les droits de l’Homme (à quelques écarts près car faut pas déconner) purent s’installer en Europe.

La volonté commune des États de renouer avec la paix et le dialogue leur permit de se souvenir ensemble afin d’aller de l’avant. Cela fut, en partie seulement, une réussite.

Aujourd’hui, société ultra-médiatisée et contexte politique obligent, ce travail de mémoire semble devenu un instrument idéologique des pouvoirs en place contre un retour des extrêmes et notamment du nationalisme. Dans un tel contexte, certains sites patrimoniaux deviennent des points de crispation, tiraillés entre politiques, médias et opinion publique.

Comment aborder la question ? La facilité m’aurait obligé à prendre des exemples français et allemands, tant ils sont nombreux. Mais j’ai préféré aborder des cas plus méconnus de par le monde.

Par commodité et afin de ne pas assommer mes pauvres lecteurs, cette étude sera composée de deux parties, dont voici la première. Enjoy !

En Espagne, la vallée de la discorde

Ce titre fait bien évidemment allusion au Valle de los Caídos. Mais d’abord, de quoi s’agit-il ? El Valle de los Caídos (comprendre « La vallée des tombés ») est un gigantesque monument religieux situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Madrid, sur la commune de San Lorenzo de El Escorial. Le complexe, très vaste, comprend une basilique semi-enterrée dans la montagne, un monastère bénédictin et la plus haute croix au monde, mesurant pas moins de 150 mètres de haut.

Source : RTVE

L’ensemble fut commandé par le Général Francisco Franco au début des années 1940 pour honorer la mémoire des soldats nationalistes décédés durant la guerre civile espagnole de 1936 à 1939. Le décret du 1er avril 1940 évoque le début de la construction du site pour « perpétuer la mémoire de ceux qui sont tombés dans notre glorieuse croisade ». De beaux monuments et de belles tournures de phrases : rien de plus banal pour un régime fasciste d’honorer les soldats décédés pour sa cause. Là où la question devient ambiguë, c’est à partir de 1958.

Conscient du caractère fratricide de la guerre, le gouvernement franquiste décide de dédier le monument à la totalité des soldats de la guerre civile, incluant de fait les combattants républicains. Fait relativement rare au sein d’un régime militaire anti-démocratique. Dès lors, les différentes régions d’Espagne doivent envoyer les dépouilles des belligérants fascistes comme républicains à la basilique du Valle afin que ces derniers y reposent « en paix », sans distinction politique. Près de 34 000 soldats furent ainsi inhumés sur le site.

À la mort de Franco en 1975, le nouveau roi Juan Carlos, pourtant futur instigateur du retour de la démocratie dans le pays, ordonne qu’El Generalissimo soit inhumé au sein de la basilique. Tout un symbole : il devient le dernier mort de la guerre civile.

La tombe du Général Franco en 2005 © AFP/Archives

Sur le fond, on pourrait se dire pourquoi pas ?  

Cependant, depuis les années 2000, le Valle revient très souvent au centre des débats en Espagne. En effet, si le mausolée gigantesque est sensé être dédié à l’ensemble des morts de la guerre civile, il fut néanmoins construit par des « républicains en rédemption ». En effet, des prisonniers républicains pouvaient se porter volontaires et participer à la construction du site. Deux jours de travail correspondaient à un jour de réduction de peine pour le détenu.

Pour la gauche espagnole, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’esclavage déguisé au service du dictateur et de sa démesure. En mars 2006, le Conseil de l’Europe recommandait la mise en place d’une exposition permanente concernant le franquisme et les souffrances des prisonniers, afin de donner une valeur pédagogique à ce site et ne pas le condamner à des visées touristiques malsaines.

En 2019, la dépouille du général Franco reste un sujet très tabou en Espagne et le consensus semble de plus en plus écarté. Certains refusent catégoriquement de voir transféré le corps de l’ancien dictateur tandis que d’autres se mobilisent pour la destruction pure et simple du site, ce à quoi le gouvernement s’oppose vis-à-vis des morts inhumés.

Plus modérés, certains proposent des solutions alternatives. Procéder à l’exhumation des corps de Franco et de Rivera (fondateur de la Phalange espagnole, organisation politique nationaliste fondée en 1933) sans détruire le Valle est une des propositions les plus soutenues.

Certains collectifs proposent également d’instaurer une nouvelle scénographie innovante permettant une meilleure visibilité des soldats républicains enterrés. Car il est vrai que le site et ses plaques commémoratives conservent encore aujourd’hui un caractère idéologique fort, délaissant de fait les soldats républicains.

Début de réponse ?

Depuis plus d’un an, le gouvernement espagnol socialiste avait pris la décision d’exhumer le corps de Franco, sous l’impulsion de Pedro Sanchez qui déclarait : « Aucune démocratie ne peut se permettre d’entretenir des monuments qui exaltent la dictature ».

L’objectif est de transférer la tombe sur un site plus discret mais des procédures juridiques sans fin, engagées par les descendants du Caudillo, freinent la procédure. Les espagnols, quant à eux, sont très divisés. Le 10 juin dernier, Juliette Campion rapportait une vive division de l’opinion publique espagnole à ce sujet. Le Valle de los Caídos est une excellente démonstration des difficultés liées au souvenir du fascisme en Espagne. Cette affaire connaîtra sans doute un grand nombre de rebondissements dans les mois et les années à venir.

Le « patrimoine sombre » aux Pays-Bas

Nous quittons l’Espagne, direction les Pays-Bas. J’ai appris l’existence du « mur de Mussert » lors d’un colloque d’Histoire organisé par l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne en décembre 2018 : « Les silences et les dissonances de la mémoire européenne aujourd’hui ». L’intervention de Roel During, chercheur néerlandais, y fut très enrichissante de ce point de vue-là.

Pour rappel, Anton Mussert fut un homme politique d’extrême-droite néerlandaise, fondateur du NSB (Nationaal-Socialistische Beweging) en 1931. Ce parti, à sa création fasciste, glisse vers le nazisme par la suite. Mussert rencontre Hitler en 1936 puis collabore durablement avec l’Allemagne à la suite de l’invasion des Pays-Bas en 1940. Il fut fusillé en mai 1946, pour collaboration. Et bien sachez que dans la petite commune de Lunteren au Pays-Bas se dresse encore une grande partie du mur devant lequel Anton Mussert prononçait ses discours à ses partisans. Ce mur faisait partie d’un immense complexe qui accueillait notamment le QG du parti NSB et tous les grands rassemblements du parti.

Un discours de Mussert à Lunteren dans les années 30 © architectenweb.nl

Laissé à l’abandon pendant plusieurs décennies, la végétation semblait prendre la pleine possession du site.

Une partie du mur de Mussert aujourd’hui. © Piroschka van de Wouw – ANP

Le devoir de mémoire souhaité par le gouvernement des Pays-Bas le remit sur le devant de la scène. Effectivement, en mars 2018, le gouvernement néerlandais prit la décision, malgré les réticences, d’inscrire le mur sur sa liste des monuments nationaux.

Mais pourquoi ce choix ?

Le gouvernement néerlandais tente par-là de faire face à son passé en assumant la collaboration avec les nazis. Si l’idée peut paraître ambiguë et surprenante au premier regard, c’est pourtant un collectif de chercheurs et d’historiens qui est à l’origine de la procédure de classement de ce site. Le but n’est pas, comme les opposants le sous-entendent, de glorifier un passé nazi mais de pouvoir se souvenir des années de guerre et éviter un retour de ce genre d’évènements.

Dans son intervention, Roel Durig, chercheur à l’Université de Wageningen, située non loin du site, évoquait durant son intervention les différentes propositions qui entourent la restauration de ce dernier. Plusieurs idées sont en cours d’étude comme la construction d’un centre de mémoire pour l’Histoire du pays, lequel organiserait des conférences avec des interventions de chercheurs et d’étudiants de toutes disciplines. Certains étudiants avaient des propositions originales mais difficilement réalisables sur un monument classé : enlever certaines briques, faire dessiner des enfants sur les briques pour atténuer son côté robuste et menaçant, etc…

Je tenais à faire connaître un peu mieux ce site patrimonial car la décision du gouvernement néerlandais, très peu médiatisée en France, est pourtant relativement intéressante. Elle nous permet de découvrir une autre approche du souvenir douloureux et nous situer par rapport à cela : avons-nous réellement fait le deuil de notre passé ?

Le concept de conserver un « patrimoine sombre » n’existe pas dans tous les pays, il est inconcevable en France par exemple. Certains lui préfèrent la damnatio memoriae (mémoire interdite si vous préférez), prônant de fait la destruction de monuments qui pourraient rappeler un passé peu glorieux.

Dans la seconde partie de ce diptyque, on passera à l’Est pour évoquer le cas de la mémoire en Pologne avant de s’envoler pour les states et découvrir les (vifs) débats entourant la mémoire nationale.

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