Pour les honorer, le festival a imaginé un programme en forme de relais : en ouverture, Terence Blanchard et Ravi Coltrane saluent la mémoire des deux jazzmen ; en clôture, le grand Marcus Miller, abonné des lieux, a réuni les membres originaux du groupe qui accompagna le retour inespéré de Miles en 1981, « We Want Miles ! ». Les vieilles pierres, ce soir, savent qu’elles vont vibrer.
Terence Blanchard et Ravi Coltrane, l’héritage en mouvement
Que les amateurs de jazz se rassurent : ils ne sont pas seuls. À voir le monde massé en ce samedi soir, on devine déjà ce qui nous attend : un hommage vibrant, incandescent même, à deux figures légendaires.
« Miles / Coltrane – Legacy » : deux noms, deux mémoires
Pour cette première partie, Terence Blanchard et Ravi Coltrane donnent le ton avec « Miles / Coltrane – Legacy ». On parle là de deux géants, dont chacun incarne un pan entier de l’héritage de ses figures tutélaires. Qui d’autre que Terence Blanchard, trompettiste virtuose passé par les Jazz Messengers d’Art Blakey et auteur d’une quarantaine de bandes originales pour Hollywood (dont « Mo’ Better Blues » de Spike Lee, où il double Denzel Washington à la trompette), pour saluer la mémoire de Miles Davis ? À ses côtés, Ravi, fils d’Alice et de John Coltrane, compagnon de route de McCoy Tyner, de Jack DeJohnette et de Kenny Barron, héritier d’un nom qui rime avec la grande et noble histoire d’un jazz visionnaire. Qu’on se rassure : ni l’un ni l’autre n’est venu se contenter d’un hommage écrasant, à l’ombre d’un héritage immense. Bien au contraire, ils viennent tous deux en prolonger l’histoire sur scène, quelque part entre « A Love Supreme » et « Kind of Blue », ces deux bibles qui appellent encore le présent.

Une relecture tranchante, massive, virtuose
Cadences enflammées, trompette iconique, saxophone épatant, guitare brillante, basse et batterie tonitruantes : la recette magique d’un jazz hors du commun, de ceux qui coupent le souffle, est respectée. Même quand on perd la pulsation, ces gens-là savent parfaitement où ils en sont, et où ils nous emmènent. On se régale face à un talent aussi fascinant qu’insolent. On note l’audace de ces envolées jazzy en équivalences, qui font perdre le fil aux moins initiés mais qui épatent l’auditoire. Bluffant. Et puis il y a cette section rythmique, David « DJ » Ginyard à la basse et Oscar Seaton à la batterie, qui éclabousse chaque mélodie de son talent déconcertant. On ne peut qu’applaudir. C’est dans ces conditions idéales que les deux héritiers font éructer trompette et saxophone : pas dans un simple récital, mais dans une relecture ambitieuse d’un pan entier de l’histoire du plus fécond des courants musicaux. Ce n’est pas la première fois pour Blanchard, qui pose ici sa septième étape sur l’emblématique scène du festival ; à ses côtés, Coltrane endosse son costume d’explorateur d’un jazz libre parce que radicalement ambitieux. La soirée ne fait que débuter, et pourtant on assiste déjà à l’intention intacte d’un jazz tranchant, massif, sacrément virtuose. On n’imagine pas un instant pouvoir être déçu lorsque s’achève cette première partie et qu’est annoncé l’immense Marcus Miller.
Marcus Miller, la piété filiale d’un compagnon de route
L’illustre Marcus Miller va faire rugir sa basse. La session groove est ouverte.
La bande de 1981, reformée pour le centenaire
D’abord bassiste de Miles Davis au début des années 1980, il en deviendra ensuite le compositeur et le producteur : s’il n’est encore, en 1981, qu’un tout jeune musicien appelé dans le groupe du retour, c’est lui qui façonnera bientôt la renaissance tardive du trompettiste, de « Tutu » à « Amandla ». Ce soir, il a rappelé autour de lui les compagnons de cette aventure : Bill Evans au saxophone, Mike Stern à la guitare, Mino Cinelu aux percussions, épaulés par Russell Gunn à la trompette, Brett Williams aux claviers et Anwar Marshall à la batterie, pour réinterpréter et revisiter l’œuvre de Miles, plurielle et protéiforme, celle dont aucune branche du jazz ne semble absente. Comme à son habitude, Miller ne se contente pas d’affirmer la basse dans le rôle principal : il sait aussi se mettre au service des autres. Quand il lance un « Happy Birthday Miles Davis » en évoquant le retour de 1981 et ces « jeunes musiciens comme moi », le sourire au coin des lèvres et du haut de ses soixante-sept ans, on mesure le chemin parcouru, et l’affection intacte.

« Catémbe », le slap et la grâce
On alterne entre moments intenses qui groovent et instants suspendus aux cymbales, portés par une trompette quasi lyrique. Il y a des percussions, des mélodies réconfortantes et, à tous points de vue, de la grâce. On se tait, tant la poésie est noble et sereine. La basse et la trompette offrent un singulier mariage de circonstance : elles prennent le contrôle, étirant le fil d’un hommage tenu en fil rouge, alternant transes exploratoires, jazz cadencé et résurgences d’un groove aliénant. Le tout sans accroc, sans impair, avec un soin délicat et une pudeur qui se révèle comme une forme de piété filiale. Vient alors « Catémbe », que Miller composa pour Miles sur l’album « Amandla » en 1989, et que Mino Cinelu, déjà présent sur l’enregistrement d’origine, reprend ici comme on retrouve un vieux compagnon. Le morceau s’ouvre sur une ambiance de percussions, avant qu’une basse et une batterie ne répondent aux synthés : on ressent pleinement le jazz. Le solo de trompette à la sourdine est énergique, mais ce sont les percussions qui lui répondent, avant que le saxophone et la basse de Miller ne se donnent tour à tour la réplique, dans une battle aussi plaisante qu’addictive. Miller n’oublie pas son célèbre slap : il se délecte de cordes grattées et claquées comme personne, dans un petit jeu avec son batteur et son percussionniste, tous deux enflammés. Et dans ces derniers instants, rien ne faiblit. On se dit qu’on en reprendrait bien encore un peu.
Au terme de cette nuit, on repart avec la certitude d’avoir assisté à autre chose qu’un anniversaire. De Blanchard à Miller, de Coltrane fils aux fantômes heureux de 1981, la soirée aura tenu sa promesse : celle d’une histoire qu’on ne commémore pas, mais qu’on continue d’écrire. Ce soir, les cœurs sont conquis, et la mémoire de Miles Davis et de John Coltrane est bel et bien honorée.



