Une soirée en deux temps, donc, et un même battement qui les relie : d’abord le groove venu du Japon, celui de Kyoto Jazz Massive épaulé par l’Echoes Of A New Dawn Orchestra ; puis la fièvre disco d’une légende française, Cerrone et son Disco Symphonic. Entre les deux, la nuit gagnera doucement les gradins, comme pour mieux passer le relais. Que la fête commence.
Kyoto Jazz Massive, le groove venu du soleil levant
Il n’y a pas pareille expérience que de vivre l’intensité d’une claque musicale à Jazz à Vienne. Dès les premiers instants, l’énergie est bien présente, et l’on capte déjà, ici et là, les mille influences de la formation japonaise. On voyage, on vibre surtout, et l’on se délecte de ce miel jazzy aux relents de disco. Entre disco, house, électro-funk et acid jazz, le groupe s’illustre à travers de nombreuses expérimentations électroniques, à la rencontre du funk, de la soul et du jazz.
Trente ans de grooves, un retour longtemps espéré
Il faut dire que Kyoto Jazz Massive ne doit rien au hasard. Tout commence à Kyoto, à la fin des années 80, quand les frères Shuya et Yoshihiro Okino, biberonnés au rare groove londonien et à la fièvre de l’acid jazz, se mettent à mixer ensemble. C’est Gilles Peterson qui, au début des années 90, leur offre un nom : Kyoto Jazz Massive. La suite tient d’une ascension patiente : une première compilation en 1994, une signature sur le label allemand Compost, un single ( « Eclipse ») qui s’invite en tête des classements de la BBC, puis, en 2002, un premier album, Spirit Of The Sun, qui leur ouvre grand les portes du monde.
Le style est là, déjà : un jazz moderne et cosmopolite, à la croisée de l’électro, de la house, du funk et des broken beats. Chacun des frères mène aussi sa propre écurie (Shuya avec son club The Room à Shibuya, Yoshihiro avec Especial Records), mais c’est ensemble qu’ils inventent une scène, celle d’un crossover japonais qui essaime bien au-delà de l’archipel. Puis vient le silence : une longue éclipse loin des scènes européennes, plus de quinze années sans grand retour. Le duo réapparaît pour de bon avec un deuxième album très attendu, Message From A New Dawn (2022), rehaussé de la voix de Vanessa Freeman et de la présence tutélaire du légendaire Roy Ayers. On mesure alors le fil rouge, presque cosmique, qui court dans toute leur œuvre : d’une « Eclipse » à une « New Dawn », du soleil aux échos de l’aube. Trente ans après leurs débuts, c’est ce chemin-là que le groupe vient couronner à Vienne, pour sa toute première apparition au festival.

Sur scène, la déflagration annoncée
Pour ce live exceptionnel, Shuya Okino ne monte pas seul. À ses côtés se dressent les musiciens survoltés de l’Echoes Of A New Dawn Orchestra, formation funk parisienne également connue sous le nom de Jéroboam, devenue depuis le retour du groupe son écrin de scène, celle qui a fait salle comble au New Morning de Paris comme au Jazz Café de Londres. Au chant, la Britannique Vanessa Freeman, complice de la maison depuis plus de vingt ans, pose une voix habitée, chaleureuse, souveraine. Tout autour, cuivres claquants, claviers moelleux et chœurs en résonance dessinent une palette qui va du jazz-funk aux broken beats, de la soulful house aux grooves cosmiques.
La promesse est simple, presque insolente : transformer le théâtre antique en dancefloor géant. Sous les gradins qui frémissent, dans la lumière qui tombe et la nuit qui gagne, le ton est donné : la soirée sera dansante, généreuse, incandescente.
Quand Kyoto Jazz Massive quitte la scène, la nuit a gagné les gradins. Le groove nippon s’estompe, la lumière décline, et le théâtre antique retient son souffle : place au grand ordonnateur de la fête.
Cerrone, quand le disco se fait symphonie
Ce soir, le vétéran n’est pas seul sur scène. Il arrive en rock star, entouré des musiciens du Conservatoire à rayonnement régional de Lyon, et aussitôt, la vague de ce disco french touch, rétro à souhait, ambiance le public. L’ensemble de cordes, sous la baguette de Randy Kerber, cajole les mélodies et apporte ce contraste attendu à une basse qui groove et qui assure le spectacle, postée à la droite de Cerrone. Le maître, lui, entame la soirée aux platines, avant de gagner bientôt sa batterie.
Le grand artificier du disco tricolore
Puis vient l’heure du maître. Batteur, auteur et compositeur, Cerrone est de ceux qui ont inventé une époque. À l’aube de 1977, « Love In C Minor » enflamme les dancefloors new-yorkais, presque par accident, à la faveur de maxis expédiés outre-Atlantique. La même année, « Supernature » installe le tempo de ce qu’on appellera l’euro disco, et pave une voie royale à des générations de faiseurs de groove : jusqu’à cette French Touch dont il reste le pionnier incontesté, celle que revendiqueront Daft Punk comme Cassius. Trente millions de disques plus tard, le transfuge des Kongas est devenu, sans bruit et pour de bon, un patriarche.
On l’a mesuré une fois encore le 26 juillet 2024 : « Supernature », dans un arrangement symphonique signé Victor Le Masne et sous la houlette du metteur en scène Thomas Jolly, a résonné au pied de la tour Eiffel lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, portée par la danse en chansigne du danseur américain Shaheem Sanchez. Cerrone, lui, y était présent par sa musique : preuve que son groove appartient désormais à la mémoire collective.

La transe disco, un pont entre les générations
Entre airs connus et nostalgie seventies, on peut dire que la recette fonctionne : guitare funk, basse disco, beat et chœurs voluptueux. Les envolées ne manquent pas, fidèles au savoir-faire du maître en présence. Le mode opératoire reste intraitable : les mélodies s’installent, portées par des violons épiques, des envolées de cuivres, un beat racoleur, des synthés minimalistes et des guitares virtuoses. Il faut voir tout ce beau monde marquer les accents et retourner le théâtre. On prend une sérieuse dose de bon son. Ce mariage entre french touch disco et orchestre symphonique n’est pas pour déplaire, et l’on finit très vite par y prendre goût.
La soirée monte crescendo, puis débute l’hymne : « Supernature ». Le public se lève comme un seul homme, dans un théâtre antique en transe. Cerrone, à la batterie, garde les commandes d’une mélodie iconique qui fait désormais partie de la légende des Jeux. Et l’histoire s’écrit aussi sur scène, là où se rencontrent ces vieux acolytes du disco et ces jeunes apprentis du Conservatoire de Lyon.
Dans les gradins, un public multigénérationnel a pris place : des familles avec des enfants éduqués au bon son, des jeunes, des moins jeunes, des célibataires, des couples. C’est aussi pour cela qu’on aime ce genre de soirées. Cerrone est un pont entre les générations, un maître de cérémonie initiatique qui signe une entrée au panthéon du disco franche, mémorable et pure.
Se poursuit la démonstration de dextérité de Raoul Chichin à la guitare : solos exaltants, gimmicks funky, doigts habiles sur les cordes. Les voix chaudes se taisent pour laisser place aux accents de cuivres, de violons, de synthés, de basse et de batterie, avant que ne survienne un moment suspendu sur les bongos de Julien Favier, percussionniste discret mais largement à créditer de ce bon son qui s’échappe de la scène. Et dans ces derniers instants d’un spectacle grandiose, rien ne faiblit : on se dit qu’on en reprendrait bien encore un peu.
Cerrone, devrait-on dire Sa Majesté disco, a mis en élévation l’esprit d’une french touch qui continue d’irriguer la nouvelle scène. Et dans une époque qui aime célébrer la nostalgie, voilà un rappel salutaire : la musique est un matériau vivant, vibrant, qui traverse l’histoire en témoin d’une époque jamais tout à fait révolue, toujours prolongée. Une musique fédératrice, communicative, qui se ressent et nous inspire autant qu’elle nous dépasse.



