Une soirée en deux actes, donc, et une même sève qui court de l’un à l’autre. D’abord la jeune garde londonienne, groove en bandoulière et cuivres au zénith ; puis les vétérans californiens, reggae en fusion et flamme pour étendard. Le soleil déclinera entre les deux, comme pour mieux passer le relais. Que le voyage commence.

Kokoroko, l’afrobeat en pleine lumière

On se laisse très vite conquérir par la formation sur scène. L’assise basse, batterie, percussions séduit autant qu’elle en impose : un groove cadencé, des lignes de basse bien funk, bien grasses, bien années 80. Et par-dessus, la section cuivre sert des notes acidulées qui répondent aux synthés dans une danse soul divine.

Un octet londonien, des racines nigérianes

Il faut dire que Kokoroko ne doit rien au hasard. Le nom du groupe, emprunté à l’urhobo, une langue du Nigeria, signifie « être fort », voire « impossible à briser » : tout un programme. Né dans le sud de Londres au mitan des années 2010, porté par la trompettiste Sheila Maurice-Grey et le percussionniste Onome Edgeworth, l’octet est de ceux qui ont fait de la capitale britannique la nouvelle place forte du jazz. On avait découvert son groove hypnotique sur la compilation We Out Here, puis sur Abusey Junction, ce titre devenu viral aux dizaines de millions d’écoutes. Digne représentant de cette scène londonienne éclose voici une dizaine d’années, Kokoroko puise sa sève dans l’afrobeat de Fela Kuti et le highlife nigérian, quelque part entre Lagos et la Tamise.

Et ce soir, il y a comme un air de retrouvailles : c’est sur cette même scène du théâtre antique que le collectif s’était présenté en 2019, en lever de rideau, encore auréolé de la fraîcheur des débuts. Sept ans et deux albums plus tard, on retrouve un groupe qui a grandi, mais dont la joie communicative n’a rien perdu de son éclat.

Kokoroko ouvre la soirée au théâtre antique de Vienne, le 30 juin 2026.

Le chant en étendard, la communion pour horizon

Tantôt soul, tantôt R&B, plus souvent simplement groove, Kokoroko met le chant en valeur. Avec Tuff Times Never Last, paru l’été dernier et nourri d’épreuves intimes plus que de démonstrations savantes, le collectif a laissé la voix prendre le pas sur les cuivres, la soul et le R&B gagner du terrain, sans jamais renier ce groove qui reste sa signature.

Et dans ce spectacle chaleureux et étincelant, on remarque tout de suite la communion avec le public. On danse, on chante, on se prend à sourire, surtout. Car sous cette chaleur estivale, le groupe distille une musique à la fois entraînante et pure, consciente aussi : exactement ce qu’on était venu chercher.

Quand Kokoroko quitte la scène, le soleil a lui aussi entamé sa descente derrière les gradins. Les cuivres londoniens se taisent, la lumière décline, et le théâtre antique retient son souffle : place à la seconde traversée de la soirée.

Groundation, la flamme qu’on se transmet

La lumière se rallume et en voilà une entrée en matière fracassante ! Les dernières lueurs du jour accompagnent les premiers instants sur scène de ce groupe à l’allure tranquille et à la jovialité contagieuse. On apprécie d’emblée ce soin donné aux nuances, cette fusion singulière entre jazz et reggae qui ne ressemble à aucune autre.

De Sonoma à Vienne, vingt-cinq ans de flamme

Pour comprendre l’objet, il faut remonter à la fin des années 1990, sur les bancs du programme de jazz de l’université de Sonoma, en Californie. C’est là qu’un étudiant nommé Harrison Stafford, fils et petit-fils de musiciens de jazz biberonné à Ellington et à Miles Davis, fonde Groundation en 1998 avec quelques camarades de promotion. Le nom n’est pas anodin : il renvoie à la « grounation », cette cérémonie communautaire de la tradition rastafari où la musique tient lieu de prière. Tout Groundation est déjà là, dans ce mot : le reggae comme rite collectif, le jazz comme langue de l’improvisation. De Hebron Gate (2002), disque-culte qui les propulse sur la scène internationale, jusqu’à leurs enregistrements les plus récents, toujours captés en analogique comme on refuse une facilité, le groupe n’a cessé de tisser ce mariage improbable et addictif.

Et pourtant, malgré vingt-cinq ans de carrière, plus de trente pays traversés et le statut de collectif parmi les plus emblématiques de la scène reggae des années 2000, c’est une grande première à Jazz à Vienne pour les Californiens : ce théâtre antique qui a pourtant vu défiler tant de légendes ne les avait encore jamais reçus. Ils viennent y présenter Candle Burning, leur onzième album, dont le titre dit déjà tout du programme : une lumière qui guide, un feu intérieur qui nourrit le chemin, une énergie qui relie toutes choses, comme aime à le rappeler Stafford. Un disque paru l’an dernier, éclairé de quelques flambeaux invités (Alpha Blondy, Mutabaruka, Mykal Rose), et qui donne à la soirée son fil rouge : la flamme, encore et toujours.

Groundation embrase la scène du théâtre antique à la tombée de la nuit, le 30 juin 2026.

Harrison Stafford, la transe en partage

Chaque musicien sur scène y va de son moment de gloire : solo de guitare alternative, cuivres extasiés, basse et batterie couleur reggae. Et finalement, une harmonie qui n’a rien d’un hasard quand chaque titre s’étale sur de longues minutes, comme pour laisser à l’alchimie le temps d’opérer.

Alors bien sûr, on parlera volontiers de cette énergie communicative du leader et de sa voix puissante. Mais ce soir, on remarque aussi qu’elle est bien soignée par ce rouleau compresseur rythmique basse batterie en arrière-plan, qui plante le décor sans jamais faire dans le détail. Et puis que dire des deux choristes qui l’encadrent sur scène, et de la section cuivre et bois qui lui déroule le tapis rouge ? L’harmonie trouvée, on ne désemplit pas de bonheur et, surtout, on ne le boude pas. Des moments planants, presque psychédéliques, donnent encore davantage d’épaisseur à cet ensemble pour le moins original.

Pour l’anecdote, Harrison Stafford s’est formé au jazz à l’université de Sonoma, où il a aussi enseigné l’histoire du reggae. Cela explique assurément ce mélange d’influences addictif qui nous emporte, lui qui décrit volontiers ses concerts comme une conversation spirituelle, une transe et une unité par le son : d’un côté la communion du reggae, dans la tradition rastafari, de l’autre le dialogue des musiciens hérité du jazz.

« Please rock, move et groove ! » lance alors Harrison Stafford à un public acquis à sa cause. Ce soir, la fosse est pleine et danse comme un seul homme, portée par les airs entraînants arrosés de groove ; la clameur enfle au fil du concert. On sent une énergie commune, une symbiose dans laquelle le groupe et le public ne forment plus qu’un : une grande messe. Le mot n’est pas trop fort pour une formation qui doit son nom, précisément, à une cérémonie.

Entre airs connus et moments suspendus, Groundation assoit une certaine idée d’un jazz enrichi de toute une palette de couleurs chaudes, douces, tranquilles mais puissantes. Les envolées de Darren Johnston à la trompette sont acclamées par le public : c’est tranchant, mais tout aussi délicat et soigné. Il y a là une forme d’élégance musicale, une humilité qui se cache derrière chaque note sereine. Et toujours ce contraste entre le récital intense, emporté par un élan vif, et la poésie minimaliste et pudique. Mais dans cette soirée délicieuse, le jazz trouve toujours son chemin : celui qui le conduit depuis ses racines lointaines vers des ailleurs pluriels, nourris d’influences en perpétuel mouvement.

À l’heure où la nuit caresse les gradins du théâtre antique, on se laisse aller une dernière fois pour une ultime transe, guidé par la voix rassurante de Harrison Stafford. Une brise légère caresse doucement la nuque ; à moins que ce ne soit encore l’une de ces mélodies qui bercent les soirs d’été de Jazz à Vienne.