Nous avions déjà mis les pieds au Festival Paroles et Musiques en 2014 avec une rencontre avec Lady H. En 2018, nous décidons de revenir aux sources en amont de la dernière soirée à la Grande Prairie, la grande nouveauté de cette édition. Nous arrivons dans une petite clairière aménagée pour l’occasion pour retrouver deux frères, Raphaël et Théo Herrerias dans le cadre de leur nouveau projet musical intitulé Terrenoire. Les deux musiciens s’apprêtent à ouvrir la soirée avant Eddy de PrettoJain et Nekfeu. Une montée en puissance incroyable alors même que le groupe n’a que quelques mois d’existence. Nous nous installons pour une interview passionnante avec deux passionnés talentueux qui parlent de leur art comme on parle avec tendresse de l’enfant chéri. Terrenoire, c’est au moins autant d’amour que de singularité et alors que la musique tapisse un arrière-plan onirique, les mots nous bercent. Tout sourires, Théo et Raphaël se prennent au jeu de la discussion.​Alors, quand on leur demande ce qu’évoque pour eux le fait de choisir le nom de leur quartier d’enfance pour un tel projet, la réponse est au moins aussi sincère que l’est leur musique. « On s’est toujours amusés avec le nom Terrenoire » déclarent-ils, un nom qu’ils trouvent simplement « beau ». S’ils concèdent que ce n’est pas pour autant un quartier « beau » de prime abord et qu’il est très classique, ils y retrouvent cette « fierté un peu hip-hop » de le représenter. Ils se souviennent alors de leur première soirée organisée à la Clé d’Voûte (salle emblématique de la scène associative stéphanoise récemment fermée en raison de normes insuffisantes), par la même la toute première scène de Théo, 14 ans à l’époque. Raphaël insiste lui sur un conte, co-écrit avec son grand-frère et qui s’intitulait « Au-revoir Terrenoire ». De son propre aveu, la volonté de « poétiser ce départ du lotissement vers un ailleurs » était déjà présente et en gestation. Les deux frères, assurément bercés par la culture depuis tout petits évoquent le thème de l’Odyssée, ce thème « infini à raconter ». Leurs chansons ne sont pas déracinées, mais elles évoquent bien leur réalité, quelque chose de très « terre à terre ». Dès lors, leur démarche prend tout son sens : Terrenoiren’est plus seulement un quartier mais aussi un projet artistique. C’est une « manière d’interroger l’art » précise Raphaël.​L’enfance est un des thèmes qui revient le plus dans leurs bouches. Les mots revêtent une certaine nostalgie, mais elle est créatrice et inspire leurs chansons dont découle une certaine bienveillance. S’ils parlent volontiers d’une certaine « re-connexion à l’enfance », ils nuancent en indiquant que c’est dans le même temps une « acceptation qu’elle est morte » ; « on veut amener vers soi cette enfance tout en acceptant qu’elle est morte » concluent-ils.

(crédits photo : Le Petit Bulletin)

Mais Terrenoire, ce n’est pas que de la nostalgie en musique, c’est avant tout un imaginaire riche et ambitieux également capté par l’image. Leur art est aussi visuel, presque cinématographique. Il faut dire que les deux frères sont complets puisqu’ils réalisent eux-mêmes leurs clips, leur permettant d’en « tenir les tenants et les aboutissants » comme le précise Théo. D’ailleurs, Raphaël concède qu’il rêvait d’être réalisateur de films plus petit. Et c’est encore un clin d’œil à l’enfance quand ils parlent de récit et de narration dans leur projet. Si leurs chansons provoquent un flot d’émotions chez chacun, elles sont d’autant plus lumineuses qu’elles inspirent aussi des images : « La musique évoque des films plus que des images » se corrige Raphaël. « Il faut qu’une chanson soit un petit monde dans lequel on rentre ». Les mots leur manquent parfois pour exprimer ce qu’ils souhaitent dire, mais on comprend très vite l’authenticité qui les habite à s’imprégner de leur musique, à écouter les mots résonner, ces mots choisis qui forment une poésie délicate à l’oreille mais puissamment communicative. La peinture revient alors dans leur discours dans la force évocatrice qu’elle peut générer. Mais Raphaël va plus loin en expliquant son désir de trois dimensions dans sa démarche. On comprend vite que ce sont les mots qui induisent les notes et pas le contraire. Leur musique est très littéraire et les sons subliment leurs textes. « Il faut que ça fasse vivre quelque chose » assènent-ils.Mais composer à deux n’est pas une évidence. Aussi, c’est Raphaël qui initie le processus de création avec « un bout de chanson » et Théo poursuit. La composition apparaît alors sous la forme de jeux de « vases communicants », « on prend de l’un et de l’autre » explique Théo. Les deux frères sont très fusionnels. Ils mettent de « l’intime » dans leur art, l’un des mots clés assurément quand on veut les définir. Raphaël s’empresse d’évoquer aussi la « sincérité » qui, pour lui, n’est pas forcément la réalité. Ce qui compte, c’est de pouvoir prendre cette réalité pour en faire une histoire dont ils seraient des acteurs. Et quand on leur demande si leurs six ans de différence ne créent pas un écart entre eux, ils répondent qu’ils ont écouté les mêmes musiques, qu’ils sont sensibles aux mêmes choses.

On vit tous ces moments comme des petits moments d’histoire.

Lauréats des Inrocks Lab, les deux frères prennent cette récompense comme un encouragement, un signal positif dans leur projet. La reconnaissance les touche assurément mais ce qui leur plait plus encore est l’amour de leur public, ses messages et ses sourires. On saisit toute l’ambition qui les porte mais l’humilité est palpable. Rien ne les déloge de leur démarche, rien ne semble les perturber, tout est propice à créer et à poétiser le réel comme ils aiment tant le faire.Sur la scène de la Grande Prairie du Festival Paroles et MusiquesTerrenoire fait en réalité sa première véritable date, et devant 6 000 personnes. Il y a quelque chose du terroir, comme un retour aux sources, « quelque chose de touchant, quasiment d’irréel ». Ce soir, Terrenoire se produit avec dignité et bienveillance, avec humilité et talent. Mais ce qu’on voit surtout, ce sont leurs sourires sur leurs visages illuminés de fierté et de passion. Alors, quand on leur demande de garder un seul mot par rapport à leur projet, Théo parle de « fraternité » et Raphaël de « courage », comme un symbole de leur énergie créatrice pétrie dans des souvenirs d’enfance communs.

Terrenoire est un songe éveillé, un moment hors du temps, d’apnée salvatrice qui conquiert les âmes. C’est un recueil sonore aux inspirations sincères et partagées que tout à chacun peut explorer différemment selon ses propres expériences mais qui ne laissera personne sur le carreau : un voyage émotionnel.

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