Une fois n’est pas coutume. On le voit souvent en ce moment, et les médias en sont un révélateur assez intéressant : les thèmes sociétaux prennent le pas sur tout le reste de l’actualité. Cette résurgence contemporaine de la morale dans l’espace public est assez insidieuse. Déjà, parce qu’elle se présente comme avangardiste et humaniste et en cela ne dit pas son nom (la morale ne peut pas être imposée de manière unilatérale), mais ensuite parce que il devient difficile de la dénoncer. En effet, parler de « dictature de la bienpensance » est un discours généralement attribué aux extrêmes, aux racistes, aux homophobes, etc. Bref, sur le modèle du « On ne peut plus rien dire », cette phrase appartient au vocabulaire des réactionnaires. Alors, on doit prendre des pincettes pour évoquer le problème. Ma théorie, c’est que, sous couvert de bonnes intentions (ce que je ne conteste pas), on réduit le champ des libertés fondamentales, celle de l’expression mais aussi de la pensée. Et que quand on juge quelque chose, on le fait forcément en fonction d’une certaine morale. Or, la morale n’est pas systématiquement « juste » ou « meilleure » selon les vues de l’esprit sur lesquelles on se fonde. Se faisant, on observe une « moralisation » latente sur tous les sujets, qui opprime l’humour, la satire et qui, souvent, se dessert. L’humour et la satire ne sont pas les ennemis des causes multiples. Il va par là une idée assez simple à mon sens : on ne peut pas imposer sa morale à tout le monde. D’ailleurs, la morale dominante n’est qu’une vision des choses, une part de l’expression d’un projet de société. Ce que je veux dire par là, c’est que le mariage homosexuel, pour prendre cet exemple, n’est pas une bonne chose parce que la morale le considère comme tel (c’est un non-sens) mais parce qu’il rétablit une égalité fondamentale entre les citoyens. La morale est toujours sujette à désaccords, à des combats culturels et à des affrontements. Or, depuis quelques années, des groupuscules multiples essaient d’imposer leur morale à tous les autres. Surmédiatisés, ils expliquent comment nous devons vivre, comment et quoi nous devons manger, ce que nous devons trouver normal et à quoi nous ne devons plus rire. Ces gens-là sont ressortis de leur cachette à la sortie de la Une polémique de Charlie Hebdo (pléonasme). Or, la morale c’est précisément ce dont se moque le journal satirique. Ce qui est acceptable ou tolérable pour Charlie Hebdo, c’est ce qui est possible. Par conséquent, tout ce qui est possible est publiable. La culture du scandale, celle qui a fait la renommée de Canal + notamment, le droit de rire de ce qui est scandaleux, le droit d’être irrévérencieux parce que c’est marrant est sans cesse attaqué. Il faut parfois se demander ce qui se passerait si ces gens attaquaient ensemble Groland. Et ça fait froid dans le dos.

La Une de Charlie Hebdo sur la Coupe du Monde féminine (crédit photo : Courrier International)

Pourquoi le débat est symptomatique

C’est un combat causes sociétales contre liberté d’expression. Les causes sont en train de ronger les libertés de l’intérieur. Elles oppriment en faisant obstacle à la pensée. C’est le moment où on a basculé de l’éducation et de la sensibilisation vers la stigmatisation et la culpabilisation. Cette moralisation de la pensée, qui est contradictoire tant la morale est mouvante, tend à devenir la norme. On ne peut plus penser, on ne peut plus débattre, on ne peut même plus se planter et éventuellement rallier la cause, on nous l’impose parce qu’elle est présentée comme « juste » et « universelle » (ce qu’elle est peut-être d’ailleurs). Elle réprime ceux qui ne pensent pas pareil ou pire encore, elle prête à tout le monde une morale qu’elle interprète et condamne lorsque beaucoup, et ici Charlie Hebdo, n’ont en fait que la satire comme intention.

Et les femmes dans tout ça ? Pourquoi cette illustration ? Elle-elle misogyne ?

Le débat n’est pas là. A sa façon, Charlie Hebdo est en train de donner plus d’audience au foot féminin et d’en parler bien plus encore que tous les autres médias cumulés. Or, c’est tout ce qui compte dans l’effet médiatique : la portée et l’audience. Le reste ne vaut rien. Et précisément, Charlie Hebdo choque ceux qui d’autres fois applaudissent lorsqu’un prêtre est tourné en dérision, quand François Hollande est humilié ou encore lorsque Mahomet est souillé. C’est la preuve manifeste que la morale est personnelle et qu’on serait bien arrogant de penser que des causes peuvent passer au-dessus d’un des principes les plus précieux de notre démocratie. Prêter des intentions à cette couverture obscènes ou machistes, c’est ne rien comprendre à ce dont il est question ici. La morale, Charlie Hebdo n’en a que faire. Et d’ailleurs, n’est-ce pas le contraire de ce que la Une voulait porter comme message ? Ne se moque-t-elle pas plutôt des hommes  et de toute cette société machiste qui domine ? Et en un sens, c’est assez positif de se dire que toutes les interprétations sont possibles et poussent à réflexion et débat.

Pourquoi le féminisme contemporain fait le jeu des mass media ?

Ce jeu effréné de l’opposition généralisée ne sert rien d’autre que le lobby qui l’instrumentalise. Derrière tout ça, il y a des intérêts différents et multiples mais qui convergent sur les méthodes et les moyens. En créant cette ère du soupçon généralisé et de la culpabilité à outrance, les médias apportent de l’eau à leur moulin. C’est toujours la même chanson. Pour faire de l’audience, encore faut-il qu’il y est matière à débat. Et puisqu’on a cessé d’élever le niveau du débat public (attention, on ne vulgarise pas, on abrutit sciemment), alors on tire vers le bas en proposant des sujets racoleurs, abscons et profondément navrants. Pour les libertés publiques, c’est une occasion rêvée d’exercer plus de contrôle sur le peuple. En justifiant par un impératif moralisateur la nécessité de sanctionner certains propos, voire certaines prétendues intentions (le crime de la pensée de 1984) comme cette Une de Charlie Hebdo à qui on prête une dimension sexiste, on donne mandat au législateur pour réduire le champ des libertés. Là où il serait besoin d’éduquer (et tout le monde, car la tolérance c’est l’écoute et l’esprit critique avant la morale), on réprime. En conséquence, une partie de la population impose sa morale (qu’elle croit supérieure) à tous les autres en grignotant par gros morceaux la liberté d’expression, celle de dire ou de ne pas dire, de penser ou de ne pas penser, de choquer ou de s’offusquer. En réalité, cette Une de Charlie Hebdo révèle les contradictions qui nous traversent. Comment réduire l’intention à un énième combat des sexes ? Pourquoi vouloir sans cesse trouver des oppositions là où il est simplement posé un dessin censé nous faire réfléchir sur ce coup de projecteur franchement artificiel et hypocrite sur une compétition qui n’a ni les moyens, ni le niveau ni le prestige de son pendant masculin ? Et pour autant, est-ce si dramatique ? Notre combat en faveur de l’égalité doit-il déboucher systématiquement sur un combat des sexes et une hystérie égalitariste ? Le football féminin, c’est sans doute très bien, mais chacun aura son avis là-dessus, ce n’est pas le sujet. Il est en développement et chacun s’en réjouira puisqu’il y a de la demande. Mais transformer une compétition en une nouvelle effigie de la lutte armée féministe quand il n’est qu’un tournoi joué par des femmes mais du même sport que les hommes (le football féminin n’existe pas, il n’y a que du football, c’est le premier pas vers l’égalité et la fin des affrontements stériles), c’est non seulement malsain, mais peut-être plus encore navrant. Et le traitement médiatique s’en accommode pleinement, grâce à lui, il vend de la publicité.

Finalement il faut prendre tout ça avec beaucoup plus de légèreté. Ce n’est qu’une caricature, ce n’est ni une insulte, ni un plaidoyer, ni une attaque. Et puis la Une cache peut-être davantage une attaque virulente à l’égard de tous ces hommes qui prennent la femme pour un être-humain de second plan qu’une simple intention sexiste provocante, et alors la couverture prend un tout autre sens. Certains ne rigoleront peut-être pas, mais ils auront sans doute l’humilité de se taire quand on sait que certains sont morts pour des dessins. Il est parfois question d’indécence chez ceux qui se croient plus vertueux par la pensée. Ce qui est certain, en revanche, c’est que Charlie Hebdo n’aime pas le football, et c’est bien la seule chose que Désintox peut affirmer à l’heure qu’il est.

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