A Naples, il est possible de contempler une œuvre d’art au coin de la rue, dans une ruelle ou encore sur un immeuble abritant des logements sociaux. Telle une véritable épidémie, dont les graffeurs et autres artistes de rues seraient les propagateurs, le street art a envahi les murs de la ville du Sud de l’Italie, traditionnellement reconnue pour son savoir-faire en matière de pizza. Ainsi la ville est devenue un véritable terrain de jeu pour les artistes locaux et internationaux. Autant d’enjeux économiques, culturels et sociaux, se mêlent au cœur de cette réappropriation du territoire.

Naples, un laboratoire des pratiques artistiques et culturelles

Frappée par la désindustrialisation dès les années 1970s-1980s, Naples a connu des difficultés croissantes, tant sur le plan économique et social, que culturel. Ainsi, pour pallier la morosité ambiante qui régnait dans ses rues, le nouveau maire élu en 1993, Antonio Bassolino, se lance dans une politique de revalorisation du territoire par l’art. C’est le début d’une renaissance. A cette époque, l’art et la culture apparaissent indéniablement comme des leviers de développement et de changement d’image de la ville. Dès lors, on peut observer des expositions d’art contemporain dans l’espace urbain, notamment grâce au projet Gli Annali delle Arti. Les « station de l’art », mises en place sur la ligne 1 du métro ont également permis de mettre en valeur près de 200 œuvres. Enfin, en 2005, des infrastructures culturelles dédiées à l’art contemporain sont construites dans un quartier populaire proche du centre-ville.

Dans les années 1990s néanmoins, le street art ne bénéficie pas d’une reconnaissance égale à celle de l’art contemporain. Pourtant, l’effervescence qui entoure la ville de Naples va attirer des grandes figures, désireuses de laisser leur empreinte sur ce nouveau terrain de jeu. L’artiste et précurseur du street art, Ernest Pignon-Ernest, séjourne ainsi à Naples entre 1988 et 1995, afin d’y apposer tout un ensemble d’images sur murs. Les premiers bastions du street art ont émergé dans le même temps, au travers des centres sociaux occupés. L’objectif était de mettre en avant des productions artistiques contestataires, dans le cadre de modèles cultuels alternatifs. Le message lui, était assurément politique. Parmi ces centres, on retrouve l’Officina 99, créée en 1991, ou le SKA, crée en 1995. Les plus grandes figures de street art feront par la suite un tour par Naples, devenue définitivement incontournable. Parmi eux, on compte Alice Pasquini, C215, Mr. Chat, Zilda, ou encore le célèbre Banksy avec « La vierge au pistolet », située place Gerolomini. Le street art a dans un premier temps été vu comme une pratique marginale, voire comme du vandalisme. La municipalité a néanmoins compris peu à peu le potentiel de ces œuvres peu conventionnelles.

Madonna con la Pistola, Banksy

Le street art, moteur économique, fierté culturelle, et créateur de lien social

Le street art comme réponse partielle aux conséquences de la crise de 2007-2008 ? Pas si fou que ça. En effet, dans un mouvement de reconnaissance officielle de cette forme d’expression artistique, les pouvoirs publics ont mis en place un cadre favorable au développement de cette pratique. Ces derniers n’ayant pas l’argent public nécessaire pour soutenir les projets culturels et artistiques, en raison notamment des politiques d’austérité menées suite à la crise, ils ont donné en quelque sorte carte blanche aux associations et aux acteurs de la société civile pour se réapproprier et revaloriser le patrimoine urbain de la ville. D’anciens murs décrépis ont ainsi connu une seconde vie, à travers diverses œuvres, d’artistes locaux ou non. Cette dynamique positive a permis à la ville de Naples d’avoir un argument de poids pour vanter les atouts touristiques de ses rues et de ses quartiers. Des visites guidées sont même proposées par plusieurs organisations pour découvrir Naples à travers les grandes fresques ou petits graffitis qui jonchent les murs. Un tourisme alternatif s’est même peu à peu développé. En effet, des coopératives locales comme Arginalia vous proposent des visites guidées à la périphérie de la ville, dans des quartiers plus populaires, où le street art semble avoir pris ses droits sur l’environnement. L’un des lieux les plus emblématiques de ce nouveau tourisme est sans aucun doute le « Parc des Murales », véritable district napolitain du street art, implanté dans le quartier fragile de Ponticelli, marqué par un fort taux de chômage et de criminalité.

Fresque murale réalisée par les Siciliens Rosk & Loste dans le quartier de Ponticelli, dans l’est de Naples (photo Inward)

Le « Parc des Murales » est un projet mis sur pied en 2015 par l’Inward (International Network on writing art Research and development), observatoire napolitain crée en 2006 par l’association culturelle Arteca, ayant pour ambition de promouvoir le street art à Naples et en Italie. Huit fresques trônent ainsi fièrement dans le parc Merola, ensemble paupérisé en périphérie de Naples. Au delà de la plus-value touristique, et donc économique qu’apporte ce projet, l’Inward tente également d’utiliser le street art comme un outil de refondation du lien social. Le street art dépasse donc de loin sa qualité d’objet de contemplation pour devenir un morceau de solution d’une situation sociale qui ne semble plus acceptable. En intégrant les populations dans le processus de réalisation de l’œuvre, ces associations participent à créer du lien social et à fortiori à renouer ou nouer une culture du vivre-ensemble. Christine Salomone, enseignante en géographie à l’université de Lille, a notamment travaillé sur le sujet. Elle rapporte que les principaux acteurs à l’origine de ce projet le voit comme un objet de « requalification artistique et de régénération sociale ». Enfin, en recouvrant les murs de bâtiments ternes ou de ruelles laissées à l’abandon, on contribue à revaloriser le territoire sur lequel on vit, et sur lequel on partage un espace avec d’autres individus. Christine Salomone, lors d’un entretien avec Renata Cianella, membre de l’Assessorat à l’Urbanisme, recueille ces propos :« Dans l’idée que l’ensemble de la ville appartient à tout le monde, nous souhaitons qu’il y ait la participation de tous les citoyens à faire que les lieux, en particulier ceux plus dégradés et confrontés à des difficultés sociales soient pris en main parce qu’il faut donner cette dimension ; (…) puis se développe ainsi une plus grande identité, un plus grand sentiment d’appartenance au quartier et au territoire ».

Institutionnalisation et anti-institutionnalisation du street art

A travers ces exemples, qui ne sont que quelques-uns parmi tant d’autres, on observe que le street art, en sortant de sa forme originelle, bien souvent transgressive et clandestine, s’est donné pour mission de contribuer à créer une société meilleure. Mais paradoxalement, il y a un hic… Peut on toujours appeler cela du street art si il s’institutionnalise, à l’instar d’une structure comme l’Inward, qui se revendique elle-même comme telle ? Et surtout, en répondant à une demande émanant de structures institutionnalisées (municipalité, associations), le street art ne risque-t-il pas de perdre sa liberté totale de création ? En effet, un certain nombre d’artistes de street art n’hésitent pas à tirer à boulets rouges sur le mouvement d’institutionnalisation du street art, quitte à devoir nager à contre-courant.

Cyop and Kaf, également interrogé par Christine Salomone, ne mâchent pas leurs mots concernant cette tendance, qu’ils jugent, contraire à l’ADN du street art. Pour eux, l’attrait touristique pour le street art à Naples a certes, des côtés positifs, mais ne peut en aucun cas être une fin en soi. De plus, leurs productions artistiques s’inscrivent plus dans une démarche individuelle que collective. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils n’intègrent pas la population dans leurs créations. Par exemple, Christine Salomone explique que : « le choix du quartier influence souvent leur stratégie artistique (paysage urbain, lien avec la population). Ainsi, le duo d’artistes napolitains, Cyop and Kaf, réalise entre 2009 et 2013 plus de 223 œuvres dans les Quartiers espagnols, situés en bordure du centre antique, bénéficiant dans sa partie basse des effets de la requalification du centre historique. Une démarche ouverte sur l’histoire du lieu et sur le quotidien des habitants, réalisée avec leur accord voire leur collaboration, mais sans aucun lien institutionnel. À leurs yeux, il s’agit d’un véritable récit urbain et l’acte lui-même né du projet est aussi important que le résultat. » C’est ainsi sans détour qu’ils qualifient l’Inward de « bureaucratie du street art ». Peu flatteur, pour un art qui se veut sans chaînes. Ils opposent la valeur touristique d’une œuvre à sa valeur politique et sociale. Défendant leur liberté d’action dans un rejet de l’institutionnalisation, les deux agitateurs urbains napolitains s’intègrent dans une démarche subversive en lien avec une tradition contestataire très forte.

Œuvre de Cyop & Kaf, quartier espagnole, Naples

Force est de constater que le street art s’est trouvé une place de choix dans la ville de Naples. Même si des conceptions s’opposent, cette forme d’expression si caractéristique de nos sociétés urbaines a permis de redonner vie à une ville qui dut faire face à bien des difficultés. Ici pour éveiller les consciences à travers un message politique, là, pour tenter de renouer le lien entre les citoyens et l’environnement dans lequel ils vivent, le street art a prouvé une nouvelle fois le pouvoir de l’art sur la société.

Article de Christine Salomone, Le street art à Naples, entre pratiques informelles et instrumentalisation de l’art urbain : discours et stratégies d’acteurs : https://journals.openedition.org/echogeo/15640#ftn29

Article Courrier International : « Villes. Le street art conquiert Naples » https://www.courrierinternational.com/article/villes-le-street-art-conquiert-naples

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