En matière de décryptage médiatique, le mouvement des Gilets Jaunes est un cas on ne peut plus intéressant. Initié sur le web, au départ par ras-le-bol de l’augmentation des taxes sur le carburant, le mouvement s’y est développé puis cristallisé avant d’envahir le terrain, dans les villes. Il est la démonstration la plus impressionnante de la force d’internet dans la constitution des luttes tout en apparaissant comme une alternative et un concurrent redoutable aux médias traditionnels. Les réseaux sociaux, devenus des médias sociaux, catalysent les aspirations et diffusent largement les idées et les colères. Internet ne fait pas que se confondre avec l’espace public : il le devient.

D’abord, précisons que nous parlons ici aussi bien des grands médias connus (BFMTV, CNEWS, TF1, L’Express, etc.) que des médias sociaux (Facebook, Twitter, etc.). L’analyse que nous proposons est toujours générale et concerne certains grands médias avec des nuances. Ce sont des lignes directrices, des axes d’analyse qui ne s’appliquent pas à tous les médias. Cela dépend aussi de leur ligne éditoriale et de leur orientation politique. En fin de compte, Désintox révèle des phénomènes à l’œuvre, des procédés, des causes et des conséquences pour mieux saisir les tenants et les aboutissants de l’action médiatique dans ce qui la constitue en « système » sur lequel personne n’a la main et tout le monde (public comme sociétés) est complice. Un médias qui parle des médias, et donc de lui, un peu aussi.

La nouveauté tient dans la fin du caractère indispensable des médias traditionnels pour mettre un sujet sur la place publique. Leur rôle change, il pourrait relever de l’analyse et du débat d’idées, mais il tient plus à un tour de force qui consiste à sans cesse reprendre la main pour conserver leur prégnance : sans monopolisation de l’espace public, les grands médias ne sont plus écoutés et leur audience baisse en même temps que les revenus. Il faut donc faire le buzz, entretenir le feu qui permet de survivre, se rendre indispensable quitte à en oublier sa mission première. Les grands médias adoptent la posture de l’arbitre. Ils décident du sort du mouvement à l’aune de leurs intérêts qui sont toujours d’ordre économique. Puisque les médias traditionnels ne décident plus de ce qui fait l’actualité, alors ils imposent leur vision, leur grille de lecture, nécessairement l’œuvre d’une minorité d’éditorialistes. Cependant, s’ils ne sont plus seuls, leur canal fait encore autorité et officialise, en quelque sorte, l’existence de ce mouvement.

Au cœur du grand jeu médiatique, les Gilets Jaunes révèlent les procédés à l’œuvre dans la course à l’audience. Décryptage sans les règles.

(crédit photo : Charente Libre)

Comment les médias orientent-ils le traitement du mouvement pour diviser l’opinion publique ?

Le temps médiatique à propos des Gilets Jaunes s’est divisé en plusieurs phases. D’abord, la majorité des grands médias a cherché à minimiser l’engouement populaire dans ses éditions. Puis, face à l’ampleur du mouvement, ils ont tenté de le discréditer. Cela s’explique par la proximité politique de certains d’entre eux avec la majorité actuelle, mais aussi pour des motifs éditoriaux. La plupart des éditorialistes qui décident des sujets sont des néo-libéraux qui sont donc très critiques à l’égard du mouvement. Alors, certains n’ont pas hésité à user d’une arme redoutable : l’insinuation. On ne dit rien, on suggère, de sorte que le spectateur finit par considérer que ce qu’on lui dit est une sorte de norme, une réalité absolue, et parfois, il finit par se l’approprier pour forger son opinion. Par exemple, BFMTV titrait vers la fin novembre : « Pourquoi un tel soutien ? » lorsque les sondages annonçaient 84% des Français soutenant le mouvement. Après avoir vu que le mouvement continuait de prendre de l’ampleur malgré sa volonté manifeste de le nier, BFMTV a changé de braquet et a reconnu ce soutien populaire tout en orientant les débats sur l’incompréhension d’un tel soutien de façon subtile. Cela conduisait à une dé-crédibilisation du mouvement. La question ainsi posée induit, de manière subliminale, que ce mouvement n’est pas soutenable, qu’il n’est pas justifié, comme s’il y avait ainsi une hiérarchie des causes à défendre. De ce fait, l’accent est mis sur l’absence de motif réel de soulèvement populaire et pas sur le fond des revendications portées. Cela se ressent aussi dans les partis pris informationnels. Or, les Gilets Jaunes se distinguent précisément par l’apolitisme du mouvement qu’ils ont lancé et la valeur première de leur engagement en faveur de sujets de préoccupation quotidienne. Il s’agit de la résurgence de la question sociale sur la place publique, celle qui est constamment éclipsée par le reste de « l’actualité ». Le mouvement est le fruit d’une colère générale sans motifs précis ou isolables les uns des autres, cela même que les médias ne comprennent plus. Ils sont devenus les fossoyeurs des revendications citoyennes en décidant du sort d’un mouvement jugé à l’aune de leur prisme éditorial. Les médias ont un pouvoir performatif sur la réalité telle que nous l’interprétons et l’éprouvons.

En un sens, le dernier mouvement de cette ampleur a été la Manif pour Tous, lui-même médiatisé à travers des aspects négatifs. Cela veut bien dire que les grands médias ont une trame moralisatrice dans le traitement de l’actualité dictée par quelques éditorialistes devenus minoritaires mais dominant. Il ne s’agit pas de juger du bien-fondé de la Manif pour Tous, pas plus de celui des Gilets Jaunes, mais simplement de la manière dont les médias en parlent. Le paradoxe réside dans la couverture médiatique qui est faite des événements. Le reste du temps, des causes ultra minoritaires saturent les médias sur des thèmes sociétaux alors que les vraies questions qui préoccupent la société sont précisément portées par les « Gilets Jaunes ». Par exemple, les vegans, les « non-binaires » et toutes les autres « affirmations sociétales » sont médiatisées et deviennent des causes d’intérêt général simplement parce qu’on les a mises sur la place publique et non pas parce qu’elles constituent des aspirations collectives fondamentales. Ces thèmes sociétaux ultra minoritaires font écran aux questions sociales qui préoccupent tous les Français. Je reprends ici la théorie politique de Julien Freund lorsqu’il souligne la prégnance des mass media qu’ils mettent ou non telle ou telle affaire sur la place publique en lui conférant une importance politique. Freund resitue le pouvoir politique dans l’espace public, et c’est précisément cela qui est à l’œuvre pour les grands médias. Or, ici, on constate la fin de l’alignement entre opinion majoritaire, opinion publique et opinion dominante et cela parle de la cassure avec le système médiatique. Les Gilets Jaunes entérinent la fin d’une ère, celle où l’information suit le cours des préoccupations et des opinions du peuple. Il y a, sur bien des sujets, une rupture idéologique manifeste que les Gilets Jaunes ont fait éclater au grand jour.

Comment les médias créent la confrontation en inventant des contradicteurs ?

J’insiste sur le fait qu’il n’existe aucun complot, cela n’a pas de sens, mais je cherche ici à décrypter les procédés à l’œuvre et les systèmes qui se perpétuent. Il est toujours besoin, pour les médias, de maîtriser le débat public et d’alimenter la polémique. C’est une question de survie car il faut occuper le temps d’antenne et manipuler les consommateurs (car c’est bien de ça dont il est question) pour doper l’audience.

Alors, petit à petit, les médias créent la division en la mettant en scène à l’écran, en images. Ils font débattre les Gilets Jaunes entre eux, et montrent leurs désaccords en les scindant en deux groupes (les modérés et les révolutionnaires). La ligne éditoriale est claire : ils préfèrent chercher les désaccords et les sujets propices à division que de décortiquer les motifs collectifs de la colère exprimée.  D’ailleurs, leur volonté insatiable de trouver des porte-paroles à un mouvement qui répète ne pas en avoir et ne pas en vouloir montre leur désarroi à ne pas pouvoir orchestrer comme bon leur semble les débats.

En outre, ils inventent de nouveaux contradicteurs, et manipulent les sondages qui disent ce qu’on veut leur faire dire. Un jour, le mouvement est soutenu par 85% des Français, mais au lendemain des annonces de Macron, un sondage commandé par le JDD annonce que si la présidentielle avait lieu le jour-même, Macron aurait gagné 1 point. Tout ceci est contradictoire. Les médias servent leur soupe pour entretenir eux-mêmes cela dont ils parlent à longueur de journée, comme un feu de bois dans lequel il faut sans cesse jeter des bûches pour le garder vivace.

Le dernier exemple en date illustre à merveille cette instrumentalisation, ou comment les médias créent eux-mêmes les contradicteurs pour mettre en scène un affrontement : « la marche républicaine des libertés ». Rassemblement à peine masqué de soutien à Emmanuel Macron et à sa politique, l’événement Facebook a largement été amplifié par les médias, le propulsant de quelques participants à plusieurs milliers d’intéressés en quelques heures. Exemple flagrant de manipulation des masses, il démontre comment les médias usent de toutes les techniques pour organiser et mettre en scène les événements selon leur propre scénario éditorial, celui qui leur assure du buzz et des débats suffisamment longtemps pour occuper le temps d’antenne. Le plus dramatique reste que chaque « camp » pense que ces mêmes médias ont engendré l’autre camp. Macron pense qu’ils ont créé les Gilets Jaunes, les Gilets Jaunes pensent qu’ils soutiennent le Président, et ainsi de suite. De sorte qu’il n’y a aucun complot évidemment, mais une sorte de vieille méthode qui consiste à créer du conflit, des tensions, à éveiller des peurs, des soupçons, des angoisses ou des colères absurdes pour avoir ensuite de quoi alimenter « l’actualité » qu’ils créent ainsi. Il faut sans cesse mettre l’audience sous perfusion en proposant plus de spectacle, plus de clash, plus de sensations fortes : et finalement, les médias ont cessé d’informer pour éveiller les consciences ; ils créent l’actualité pour générer des revenus en délaissant l’investigation au profit du buzz.

Qu’est-ce que les médias choisissent de mettre au premier plan ?

Je parle toujours de partis pris car, comme au cinéma, il est question de choix et d’omissions. Alors, on voit très vite, comme souvent, que les médias mettent l’accent sur les violences matérielles engendrées par le mouvement en conférant au mot violence une connotation matérielle et une origine sociale. Et quand bien même ne dénoncent-ils pas les violences des Gilets Jaunes, ils assènent des banalités du type « les casseurs ne sont pas les Gilets Jaunes », et dès lors les deux idées sont tout de même associées dans l’esprit des spectateurs. C’est la théorie de la suggestion. Cette violence, en l’associant à des dégradations d’ordre matériel, les médias omettent sciemment la violence sociale, celle que le mouvement tente de remettre au premier plan. Et pendant que les chroniqueurs se lamentent sur les dégradations subies sur les Champs Élysées et sur les pauvres touristes étrangers qui ne peuvent pas profiter de leur séjour, les sinistrés de l’Aude attendent toujours qu’on s’occupe d’eux. Une question de choix.

Le 17 décembre, le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner déclarait, qu’au fond, « les Gilets Jaunes n’ont existé dans les médias qu’à travers les violences » et je lui donne raison. Sauf que cette violence a été mise en scène, elle est le résultat d’un parti pris éditorial. Il ne faut jamais oublier que les médias vivent du buzz et que nous sommes dans une société du spectacle, théorisée par un certain Guy Debord. Cette violence que le Ministre de l’Intérieur appelle à cesser, elle n’est donc un aspect essentiel du mouvement uniquement parce que les médias l’ont établie comme tel. Sans violence, le mouvement existe, mais il n’existe pas à ce point dans les médias qui n’ont eu de cesse que souffler sur les braises et d’amplifier les événements. C’est le même principe pour le terrorisme : un attentat terroriste n’a pas le même impact pas sans les médias, précisément parce que, sans les médias, l’effet recherché dans la terreur et la panique, l’effet à proprement parler « terroriste », n’existe pas, ou peu. Les médias contribuent, en effet, à largement amplifier l’impact dans les perceptions. Ce n’est plus qu’une attaque. Ainsi, les médias parleront volontiers d’un attentat terroriste lorsque un musulman ayant crié « Allahu akbar » commet une attaque au couteau non mortelle (Attaque contre des militaires au Carrousel du Louvre le 3 février 2017) mais parleront seulement d’une « attaque d’un forcené » si l’assaillant n’est pas de confession musulmane. Cela montre donc le point de vue des médias dans la représentation et l’effet terrorisme (celui de la terreur par définition). Mieux, si l’on raisonne par l’absurde, il ne s’agit là que d’un parti pris éditorial puisque les fastfoods tuent davantage que le terrorisme en France, et pourtant les médias n’en parlent que très rarement (1 décès sur 5 est lié à une mauvaise alimentation, et les fastfoods en ont largement leur part). C’est, en cela, une aubaine pour le gouvernement, lequel discrédite l’action et les revendications du mouvement en le renvoyant, directement ou non, à la violence qu’il emploie, ou en tout cas, qu’il génère bien malgré lui. En agitant le spectre de la violence, les médias servent sur un plateau les arguments et les éléments de langage qui sont ensuite repris par les responsables politiques au pouvoir. Là encore, il faut bien comprendre que tout résulte d’un parti pris éditorial. La « violence » elle-même est un choix, entendons une question de point de vue. Lorsque les grands médias décident d’axer sur les violences matérielles (qui rendent visible, de façon paradoxale et dommageable en un sens, le mouvement), ils le font en connaissance de causes. Leur ligne pourrait être toute autre. Ils pourraient, par exemple, décider de montrer les engagements citoyens des Gilets Jaunes et leur intérêt pour la vitalité de la démocratie ou encore les liens de solidarité qui se révèlent et se développent. Au lieu de ça, les médias font leur miel des « violences » qu’ils montrent à l’écran, parce que l’audimat en est friand, que l’image règne dans un monde accoutumé au spectacle : ils sont le syndrome de notre propre perversité.

Comment les médias permettent-ils la récupération par les partis politiques ?

Les médias ont joué un rôle prégnant pour immiscer dans le mouvement les figures politiques et partis traditionnels, lesquels avaient justement été mis de côtés dès le début. Cela constitue un paradoxe dans la mesure où le mouvement s’affirme comme apolitique et citoyen. De ce fait, les médias ont redonné la parole à tous ceux que les citoyens voulaient évincer dans leurs luttes et dans l’expression de leur colère. Ces partis parlent tous en étant tous d’accord mais finalement d’accord sur rien. On observe alors un mouvement spontané et apolitique qui subit les luttes d’influence par des partis qui, précisément, sont rejetés en bloc, avec la volonté d’un mouvement citoyen émancipé. Les médias remettent, de force, les partis au centre du jeu alors qu’ils ne représentent plus rien. C’est bien cette crise de la représentativité qui explique d’ailleurs que les gens sortent dans la rue massivement. Les Gilets Jaunes illustrent la gravité de la crise politique actuelle. Ce sont les médias qui modèrent le débat public et qui l’orientent donc sur les thèmes qu’ils souhaitent mettre en avant, souvent différents des thèmes que brandissent les manifestants. Les médias ne sont pas au service du peuple ; ils ne sont pas un reflet de ce qu’il se passe, mais bien de ce qu’on doit penser. Il n’y a aucun procédé d’objectivation dans le traitement médiatique des Gilets Jaunes, dans la mesure où les questions posées sont toujours les mêmes et qu’elles imposent, par la répétition, les thèmes et les réalités qu’on nous donne à voir. Cette récupération par les partis politiques (ou par le système politique) d’un mouvement qui s’est constitué en dehors du système est essentielle pour le contrôler que ce soit pour les médias ou pour les autorités politiques. Sans hiérarchie, sans structure, le mouvement est dangereux et imprévisible. A l’inverse, s’il se constitue en parti, en association ou en mouvement organisé, alors le gouvernement aura des interlocuteurs et pourra contrôler la base. Pour les médias, ce sera alors l’occasion d’instrumentaliser encore plus l’information en mettant en scène un affrontement et en permettant à un scénario clair de se dérouler en supprimant le côté imprévisible.

Les Gilets Jaunes, aubaine éditoriale

En conclusion, ce qui est dit et montré dans les médias EST la réalité parce que les médias décident encore de ce qu’on doit penser tout en organisant eux-mêmes la polémique, le conflit et le buzz. Les Gilets Jaunes constituent la consécration de la rupture dans l’alignement entre opinion majoritaire, opinion publique et opinion dominante mais aussi entre médias et peuple : la population se montre de plus en plus hostile au système médiatique qui ne se représente plus que lui-même et une minorité d’éditorialistes. Le début de la manifestation des Gilets Jaunes le 29 décembre 2018 devant le siège de BFMTV illustre non seulement cette hostilité accrue du peuple à l’égard des grands médias, mais est aussi et sans doute symptomatique d’une crise encore plus profonde que la seule représentativité politique. Elle parle assurément de la rupture entre les médias et les citoyens dans les préoccupations et les orientations des analyses, jadis pilier de notre démocratie. La liberté de la presse n’a pourtant de sens que lorsqu’elle informe le peuple et sert de contre-pouvoir démocratique. Et les Gilets Jaunes montrent qu’elle se perd dans les méandres de ses propres ambiguïtés sans lever les doutes quant à ses objectifs : un système médiatique désavoué, pris à contre-pied quand il s’agit de le décrypter. Bienvenue dans Désintox.

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