Ce scénario, c’est précisément celui de la dernière élection présidentielle où Emmanuel Macron a été plébiscité très tôt parce qu’il incarnait une forme de consensus chez les commentateurs. Cette chronique a pour but de révéler les stratégies, les procédés qui se répètent alors que la campagne des municipales s’amorce. Analyse du jeu de l’épouvantail au pays de la démocratie médiatique.

Créer l’angoisse et l’arrière-plan anxiogène

Tapissée de faits divers anxiogènes et de débats agitant les peurs les plus élémentaires, l’actualité relatée par les médias entretient une impression d’insécurité et de menace. Cette « menace » est très vite incarnée par l’immigration, pointée du doigt, indirectement, à travers des faits divers ou encore par l’islam. Les deux sont d’ailleurs confondus au moins par laxisme si ce n’est de manière délibérée. L’ennemi extérieur, celui grâce auquel se solidifie l’identité nationale est désigné. En matière de chiffres, il reste difficile d’établir une affirmation. En faisant le tour des « Unes » des magazines d’actualité, on trouve tout au plus 5% de ces-dernières en moyenne consacrées à l’islam. En revanche, le ton, l’ambiance développés sont anxiogènes. Ces couvertures sont inquiétantes, sombres, effrayantes. Les sujets sont racoleurs.

Les multiples Unes sur l'islam dans la presse française.
Les Unes sur l’islam sont nombreuses dans la presse française, mais elles sont surtout anxiogènes.

Il en va de même sur les plateaux TV où le débat annuel concerne le burkini. Bien sûr, les médias montrent toujours des éléments de la réalité. Ils les sélectionnent. Mais en amplifiant des phénomènes, en choisissant un angle d’attaque, un point de vue, une approche plutôt que d’autres, ils postulent d’un parti pris qui participe de l’influence et même de la constitution de l’opinion publique. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce système médiatique crée des circonstances et un climat moral favorables aux idées de l’extrême-droite. Les médias banalisent certains sujets en invitant sur les plateaux des infréquentables, les chroniqueurs de comptoirs comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut injustement appelés « intellectuels ». Cette banalisation des idées d’extrême-droite dévoie la norme morale qui condamne certains propos ou certaines postures politiques. Ici, Marine Le Pen et ses amis font figure de visionnaires et de courageux qui disent tout haut ce qui se trame tout bas, proposant des solutions radicales mais nécessaires au vu de la gravité de la situation.

Pour le buzz, instrumentaliser le débat : le FN au secours de l’audience

Dans cette analyse des médias en période électorale, il s’agit surtout de situer des processus à l’œuvre et mettre en évidence des systèmes et des tendances. Comme souvent, je répète qu’il n’est pas question de complot. En revanche, et c’est tout de même une nuance, le système médiatique favorise certaines tendances politiques. Et c’est précisément de cela dont il est ici question. Installées les conditions de possibilités dans lesquelles prospère l’extrême-droite, les médias vont multiplier les invitations à l’égard du Rassemblement National et de leurs alliés, favorisant leur exposition médiatique. Or, on sait pertinemment que des temps de parole dans les médias découlent les résultats des élections. Selon Marianne qui avait fait les comptes, Marine Le Pen, François Fillon et Emmanuel Macron arrivaient très largement en tête des temps de parole lors de la campagne présidentielle de 2017 avec un score d’environ 18% chacun du temps total de parole. Mais encore une fois, au-delà des chiffres, ce sont les façons d’interroger la candidate du Front National qui disaient beaucoup de l’angle choisi par les médias. Entre interviews complaisantes, fausses polémiques et recherche du buzz, le FN devient un client privilégié que l’on soigne. En effet, que seraient les interminables débats sur les grandes chaînes d’informations sans l’aboyeur Gilbert Collard, le polémique Robert Ménard, la vicieuse Marion Maréchal-Le Pen ou encore l’intraitable Eric Zemmour ? Spécialistes du scandale et de la polémique stérile, ils maintiennent l’audience en haleine et permettent aux médias d’engendrer toujours plus de profit. Car un média sans audience est un média qui ne peut survivre.

Manipuler l’opinion : la dictature des sondages

Après, les sondages enfoncent le clou. Le FN est crédité d’un score qui le place en tête, ou en seconde position, dépassant, de loin, ses meilleurs résultats antérieurs et illustrant de la sorte une dynamique en mesure de le mener à la victoire. Or, cette dictature des sondages trahit l’esprit républicain qui rendait le vote anonyme. Ils influencent considérablement le choix des électeurs. Ainsi, en plaçant aussi haut le Rassemblement National dans la théorie (car les sondages ne sont que des prospections qui se donnent l’apparence de projections), les sondages amplifient encore l’effet médiatique. En cela, ils sont performatifs : le FN est fort ; la preuve, il est très haut dans les sondages. Tout ceci n’est qu’un cercle vicieux qui participe du climat anxiogène qui s’installe. En outre, ils banalisent quelque peu ce vote jugé encore tabou il y a quelques années. Le vote extrême-droite devient un vote comme les autres, et les médias ne tranchent toujours pas une ambiguïté majeure qui consiste à décider si oui ou non l’actuel RN est un parti « normal » démocratique et républicain. Pire, ils le « normalisent » en dé-diabolisant, élection après élection, ses idées, ses positions et ses figures.

Susciter l’émoi et l’inquiétude : le FN aux portes du pouvoir

Les sondages sont des armes redoutables. Ainsi agités, ils prolongent le buzz et les débats : le RN peut-il accéder au pouvoir ? Alors que l’élection approche, les médias entretiennent désormais sciemment le doute pour perpétrer des audiences. Cela tient à ce que le RN est en réalité très minoritaire en France. Et même si son plafond électoral semble monter un peu, il n’en reste pas moins trop bas pour envisager sereinement une victoire électorale. Le procédé ne s’arrête pas là. Après avoir ouvert la voie au FN pendant des mois, entretenu ses sujets favoris et banalisé ses idées en même temps que normalisé son influence de premier plan, les médias vont changer de braquet et tirer la sonnette d’alarme : danger, le FN est aux portes du pouvoir. Par conséquent, les médias jouent avec le feu, l’alimentent en petit bois sec voire franchement avec de l’essence, puis se présentent soudainement comme des moralisateurs, des lanceurs d’alerte sur un phénomène qu’ils ont eux-mêmes amplifié. Le modèle économique est cependant implacable : dans ces conditions, le buzz est porté à son paroxysme. Cette mauvaise foi sans pareil sert toujours la même rengaine.  Là où les médias sont tenus d’informer, ils se convertissent au spectacle. Alors, les éditorialistes font mine de s’inquiéter : comment se fait-il que le RN soit si fort ? Que s’est-il passé ? Ils font comme s’ils étaient étrangers à une telle progression. Néanmoins, ils ne précisent en rien que leur rôle dans cette progression est de premier plan : les médias font, de fait, la publicité des idées d’extrême-droite avant de feindre de les combattre et de moraliser les électeurs : attention, danger, Marine Le Pen peut gagner. Réagissez !

Introniser un sauveur : le principe de l’élection jouée d’avance

Aussitôt, une frange entière d’éditorialistes dit qu’il faut lui barrer la route. C’est ce qu’on appelle vulgairement le « barrage républicain ». En théorie, il a lieu au second tour des élections concernées. Cependant, il se constitue en réalité dès la campagne et sous l’influence des sondages. Le second candidat le mieux placé est alors propulsé comme favori car le mieux armé pour battre l’extrême-droite. Pendant la présidentielle, tout était réuni pour que François Fillon endosse ce rôle de sauveur de la République. Plutôt amusant pour quelqu’un qui glanait le soutien, en autres, de Sens commun et de la Manif pour Tous (d’où la relative définition du « barrage républicain »). Très vite empêtré dans des affaires (il se dit que Nicolas Sarkozy n’est pas étranger à ces révélations polémiques), François Fillon s’est vu talonné puis dépassé par un inconnu, Emmanuel Macron. Propulsé sur le devant de la scène, incroyablement médiatisé alors qu’il n’avait au départ ni soutien de l’opinion publique, ni parti, ni légitimité, l’ancien Ministre a été brossé dans le sens du poil, révélé sous l’angle de la nouveauté mais surtout du consensus, « ni droite ni gauche ». Dès lors, dans un effet de communication bien maîtrisé, il a commencé à drainer les électeurs, convaincus par la forme, moins par le fond dont on n’aura jamais vraiment la teneur. Mieux, il s’est mis en scène, et a été mis en scène par les médias, comme le grand opposant en mesure de battre Marine Le Pen. Adepte des magazines people et inspiré par les traditions américaines en matière de campagne, Emmanuel Macron a occupé l’espace avec une communication bien huilée et le tout sans programme à quelques semaines de l’élection.

Cet effet médiatique a eu pour conséquence de convaincre une grande frange de l’électorat de gauche – qui craignait de devoir voter François Fillon au second tour dans le cas d’un duel avec Marine Le Pen – de voter Macron dès le premier tour. Présenté comme un héritier du socialisme et un homme venu de la gauche, l’actuel Président a bénéficié d’un portrait flatteur dans les grands médias. Fans de lui, certains éditorialistes en ont fait des caisses en insistant sur sa jeunesse (comme si c’était gage de nouveauté) et la pertinence de ses idées. Ils ont cependant bien caché aux électeurs qu’Emmanuel Macron était un néolibéral (il en a le droit cependant), c’est-à-dire tout le contraire d’un socialiste qui se respecte. En cela, il y a eu tromperie de l’électorat de gauche. Je crois que le travail des médias est d’expliquer, analyser, décrypter et pas de participer à la publicité d’un parti. Mais ici, Macron a été intronisé, adoubé, plébiscité : avant même l’élection, on le savait gagnant. Les médias ont tué la démocratie alors qu’ils devaient en être une pierre angulaire. Ici, l’élection, par leur action, est jouée d’avance et les sondages font office de premier tour. Ils annihilent l’incertitude et organisent le résultat avec une marge d’erreur qu’ils avaient eux-mêmes pris en compte. L’élection devient, dès lors, un exercice statistique et de prospection. Emmanuel Macron est élu, les sondages l’avaient annoncé. Quelle est l’influence de ceux-là sur les intentions et les choix de chaque électeur ?

Fausser le débat : dévoyer le référentiel de la norme politique et déplacer le curseur

Passée l’élection, il est temps pour les médias de commenter l’action du Président. Il en ressort une constante assez évidente : puisque Macron a vaincu l’extrême-droite, alors il est le sauveur de la démocratie. Tout ce qu’il fait, est au mieux incroyablement bon, au pire, toujours moins grave que ce qu’aurait fait Marine Le Pen. Pourtant, dans les faits, cette-dernière serait-elle allée aussi loin sur la Loi asile immigration qui durcie considérablement le droit à l’asile ? Sur la loi anticasseurs, qui est une loi autoritaire qui substitue, pour partie, l’autorité administrative au pouvoir judiciaire ? Sur la loi « fake news » qui introduit une forme de censure sur internet avec un contrôle de l’Etat sur les contenus en ligne ? L’arsenal de lois déployé par les gouvernements Philippe est profondément liberticide, mais l’indignation qui serait née par de telles mesures prises par un gouvernement RN est tamisée par la tromperie médiatique qui consiste à employer le RN comme référentiel politique pour analyser les tendances politiques. Les médias donnent à Macron une certaine centralité dans le paysage politique. Comme je l’avais expliqué dans une précédente chronique, le langage fait état d’un paysage politique. Macron est « central », là où Le Pen est « extrême ». Mais lorsqu’on rentre dans l’analyse des actes, des décisions, on peut être surpris. Marine Le Pen n’aurait-elle pas subi une fronde avec de telles mesures ? Aurait-elle pu seulement disposer d’une majorité à l’Assemblée Nationale pour les enclencher ?

Alors, revient souvent l’argument qu’En Marche a fait rempart face au FN, et qu’il a été le seul parti à lui prendre des voix. Mais une autre analyse, celle-ci en lien avec le système médiatique, suggère, au contraire, que le parti d’Emmanuel Macron s’est nourri de la défiance à l’égard du RN et de la peur que les médias ont créée pour glaner le pouvoir. Macron est devenu l’homme providentiel, en se postant à la manière d’un Charles de Gaulle. Dans ce cas de figure, Le Pen a servi d’épouvantail, de répulsif qu’il faut maintenir suffisamment haut pour être certain de gagner face à elle au second tour. Le RN devient une variable d’ajustement dans un grand jeu politico-médiatique dont ce qui compte n’est jamais que le résultat. Et pour ce faire, les médias ont posé le cadre, donné les moyens et arbitré le match en favorisant certains plus que d’autres. Le hargneux Jean-Luc Mélenchon, lui, a été dépeint comme un dangereux révolutionnaire, Benoit Hamon comme un doux rêveur sans charisme, Jean Lassalle comme un amuseur de galerie pas sérieux, François Asselineau comme un animateur de passage complotiste qui plus est, l’idiot utile des européistes en définitive. Emmanuel Macron était pragmatique et brillant. Dont acte.

Dans tout ça, la question est de savoir combien de temps le stratagème va encore fonctionner. L’analyse des procédés médiatiques révèle que le rôle des médias est essentiel. Ils sont friands de buzz pour gonfler les ventes et les audiences. Les sondages aiguisent leur appétit. Et à chaque fois, l’électeur est tenu de faire barrage à l’extrême-droite une fois que les médias lui ont donné du temps de parole à outrance et des sujets pour dérouler ses idées sur tapis rouge. Beaucoup l’ont compris et ne veulent plus jouer à ce jeu. Quand la digue va-t-elle céder ? A force d’infantiliser et d’abrutir les électeurs, des Trump, Bolsonaro et Orbán sont arrivés au pouvoir. A force de jouer avec le feu, ne va-t-on pas installer l’extrême-droite au pouvoir ? Les médias ont aussi un devoir moral de conscientiser par le décryptage, l’analyse et l’investigation. Détournés de leur rôle d’informateurs par la course au profit, ils ont accepté la dictature du buzz qui favorise les grandes gueules et les scandaleux plutôt que les gens brillants et bienveillants. Et si Marine Le Pen semble encore trop faible, rien ne nous fera oublier que 34% des suffrages se sont portés sur elle en mai 2017. Le score devrait nous indigner. Mais qu’on se le dise, loin de nous l’intention de vous donner des leçons de morale, Désintox dans sa mission décryptage cherche simplement à vous montrer comment ça marche.

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