Prenons les choses dans l’ordre. Commençons par dire que l’information est le produit qui fait vivre les journalistes et que fabriquent les médias. C’est donc le produit de l’industrie médiatique de la même façon que l’électricité est le produit de l’industrie nucléaire. Au même titre qu’une boulangerie vend du pain, un média vend donc de l’information. Par conséquent, la question du financement des médias et de leur modèle économique a une prise directe sur le “produit” qu’ils fabriquent. Médias publics ou privés, financement participatif, financement de mécènes, médias associatifs ou médias par abonnements payants ; l’information produite est déjà dictée par des impératifs de rentabilité liés, souvent, à la consommation. Comme n’importe quel produit, il faut donc toujours vendre davantage pour garantir la croissance de l’entreprise et sa bonne santé financière. Ainsi, l’information n’est plus seulement une donnée brute offerte aux citoyens pour les informer mais aussi un bien de consommation courant auquel on applique des logiques marketing. Il s’agit du fait que les citoyens en redemandent, qu’ils consomment toujours plus, qu’ils achètent des revues et des journaux, qu’ils laissent leur TV branchée, qu’ils restent sur la bonne fréquence pour écouter ce débat rempli de clashs et de mots fleuris. Bref, l’espace médiatique apparaît, entre autre, bien que pas seulement, comme une arène, un grand cirque, un spectacle permanent.

Les médias au cœur de la société du spectacle

C’est bien vers Guy Debord que je me tournerai donc pour prolonger cette analyse. Avec son ouvrage absolument fondamental qu’est La société du spectacle, l’écrivain français a particulièrement bien mis en lumière le rôle central des médias dans la mesure où le spectacle apparaît aussi comme un « rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ».

La discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, est ainsi organisée par lui-même : on insiste sur les grands moyens du spectacle, afin de ne rien dire de leur grand emploi. On préfère souvent l’appeler, plutôt que spectacle, le médiatique. Et par là, on veut désigner un simple instrument, une sorte de service public qui gérerait avec un impartial « professionnalisme » la nouvelle richesse de la communication de tous par mass media, communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont des ordres ; et, fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également ceux qui diront ce qu’ils en pensent.

Extrait de Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord.

Cette tendance au “spectacle médiatique”, ainsi que le qualifie Guy Debord, est un excès de l’information à l’époque des médias de masse. Et l’écrivain est précurseur dans l’analyse du système médiatique qui se compose de l’information d’une part et du débat sur l’information d’autre part (Désintox fait pleinement partie de ce second aspect). Par ailleurs, Debord a anticipé l’infobésité qui caractérise le phénomène de multiplication des images, des informations, de contenus. Il s’agit de la surcharge informationnelle, c’est-à-dire le trop-plein d’informations qu’une personne n’est plus en mesure d’absorber sans se nuire à elle-même ou à son activité. Le sentiment qui en découle est souvent l’impression de dépassement et chacun a déjà pu faire l’expérience de se sentir noyé dans le flux incessant de contenus médiatiques. L’infobésité est donc le produit de deux facteurs qui ont crû en même temps que se démocratisait l’accès à internet, et donc à l’information : le flux incessant d’images en grand nombre et la vitesse avec laquelle circule (et donc est produite) l’information.

La concurrence de l’information gratuite, produite au rabais, pousse vers ces deux vices au détriment de la qualité. Le travail journalistique est éminemment important et fondamental pour garantir le fonctionnement de notre démocratie. Or, comme le rappelle le célèbre adage, vitesse ne rime pas avec précipitation et quoi qu’il arrive, le temps journalistique est forcément, et nécessairement, plus long que l’information elle-même, incontrôlable qu’elle est lorsqu’elle se répand avec une vitesse déconcertante sur les réseaux sociaux.

Et les nouveaux médias dans tout ça ?

En la matière, il y a deux façons d’envisager la place des médias numériques et des médias sociaux dans la critique de la société du spectacle de Guy Debord. D’un côté, ils ont une tendance manifeste à se construire contre le système médiatique des grands médias. Mais d’un autre côté, et malgré ce rôle critique, ils participent pleinement de la société du spectacle telle que Guy Debord l’avait décrite. Même s’ils refusent l’aliénation, ils poussent à toujours plus de contenus et confortent le phénomène d’infobésité.

Alors, dans tout ça, les journalistes doivent cultiver le goût des citoyens pour une information de qualité, étayée, fouillée, précise, rigoureuse pour combattre la tentation particulièrement dangereuse de la rapidité. L’essor de multiples chaînes Youtube de vulgarisation scientifique, consacrées à l’esprit critique, à l’analyse longue et rigoureuse, à l’actualité d’une façon générale, démontre, d’une part, l’attachement d’une frange de la population aux contenus de qualité et, d’autre part, le succès possible de programmes d’investigation et de rigueur intellectuelle. La chaîne Youtube La Tronche en biais est l’un de ces nouveaux médias faisant la part belle à la rigueur de l’esprit critique et scientifique.

Tentative de théorisation de l’information produite par les médias

Ici, je me risque à une analyse un peu cavalière de l’évolution de l’information médiatique. À mon sens, il y a désormais trois aspects qui composent une information.

En premier lieu, une charge informationnelle : c’est le fait relaté, l’information en tant que telle dénuée de sens, mais prise brute, sans artifices. On pourrait dire que “Une fusillade a fait 3 morts” est la charge informationnelle de notre information médiatique. Il n’y a qu’un fait qui éveille en chacun de nous une relative indifférence car il n’y a aucun artifice contextualisant susceptible de nous influencer.

Ensuite, on trouve une charge émotionnelle : c’est la dimension buzz, ce qu’elle suscite comme sentiments, comme émotions (souvent la peur, l’angoisse, la colère ou encore la révolte) ; c’est l’enrobage médiatique qui peut se juger en terme de degré d’intensité. Ainsi, on pourrait écrire “Une fusillade en plein cœur de Paris a fait 3 morts, dont un jeune handicapé de 10 ans”. Les éléments plus précis, choisis, sélectionnés par les journalistes, ajoutent une dimension émotionnelle à l’information brute. Elle éveille en chacun un sentiment d’injustice, de colère, de révolte ou au contraire d’adhésion, d’empathie, de soutien, etc. Cet aspect est susceptible de nous “fidéliser”, de nous rendre friands de médias. C’est précisément l’un des marqueurs essentiels des débats politiques à la télévision et à la radio.

Enfin, l’information médiatique est dotée d’une charge symbolique : c’est le contexte dans lequel elle s’inscrit et les références directes ou subliminales qu’elle évoque. Par conséquent, on pourrait écrire “Un attentat en plein cœur de Paris a fait 3 morts, dont un jeune handicapé de 10 ans. L’assaillant aurait crié “Allahu akbar” d’après plusieurs témoins.”. La charge symbolique permet d’amplifier la charge émotionnelle car elle fait généralement appel à un corpus de références communes, souvent à des marqueurs collectifs tels que l’identité, la nation, la république, etc. Elle suggère, sans le dire, l’ensemble des implications liées à l’information brute et s’illustre comme le contexte général que les médias déterminent dans un discours parfois performatif. La dimension symbolique a tendance à être subjective et imposée par la lecture de l’information par les médias. Elle se réfère à une expérience collective mais vécue différemment par chacun. À ce titre, il serait possible d’évoquer l’affaire du burkini qui démontre toute la pertinence d’une telle grille de lecture pour comprendre l’information à l’heure des médias de masse.

Toutefois, le cadre que je décris doit être considéré indépendamment de l’influence profonde du système médiatique sur nos consciences et nos systèmes de pensée, en dehors des réflexes que nous pouvons avoir. Il faudrait alors que nous soyons vierges de réflexes et de préjugés, et que notre esprit critique soit plus aiguisé. Mais force est de constater que l’éducation aux médias est encore bien trop marginale et l’infobésité combinée à des vies bien trop chargées conforte les citoyens dans un relatif désintérêt, en tout cas dans un laisser-aller. Chacun de nous avouera assez facilement sa paresse, parfois, peut-être trop souvent, qui conduit les médias à se contenter de peu pour toucher leur audience. Car ils sont peut-être le produit le plus proche de ce que nous autres, les consommateurs, demandons. En nous satisfaisant de peu et en oubliant l’exigeante qualité que les médias nous doivent, nous avons peut-être laissé cette société du spectacle nous infuser. Désintox sort de sa zone de confort pour s’interroger.

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