21% des Français croient au moins à 5 thèses complotistes

Voici le résultat d’une étude de la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch qui est très inquiétante. Ainsi, 43% des sondés croient que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». Difficile ici de dire que c’est absolument faux, encore plus difficile de dire que c’est vrai. Tout le monde sait que les lobbies existent, qu’il y a des pressions et que l’industrie pharmaceutique est très puissante. Mais ce qui est révélateur, c’est le fait de penser qu’il existe un « complot », ce qui a pour effet de sortir de l’analyse de « systèmes », de « sphères d’influences », de faits et d’actes et de glisser vers le sensationnel, le fantaisiste et l’absolu : s’il existe un complot de la sorte, alors cela signifie qu’il y a un plan machiavélique de l’Etat et de l’industrie pharmaceutique clairement réfléchi pour faire du business. Bien sûr, cela est absurde, et ce pour plein de facteurs qu’il serait bien trop long de développer ici. En effet, il est bien plus rapide d’asséner une contre-vérité que d’expliquer pourquoi c’en est une (c’est la loi de Brandolini ou le « principe d’asymétrie du baratin »). On ne peut rien, en revanche, pour les 15% qui croient aux « chemtrails », cette drôle de théorie conspirationniste (qui me fait personnellement mourir de rire). Pour l’anecdote, c’est la théorie selon laquelle les traînées blanches des avions dans le ciel sont la trace de produits chimiques répandus délibérément pour des raisons bien mystérieuses (en fait, ces trainées blanches sont simplement de la condensation). Il suffisait de demander à des scientifiques.

Éduquer les citoyens pour combattre la bêtise

En fait, le problème n’est pas le complotisme. En tout état de cause, c’est l’absence de sens critique, de bon sens et d’analyse qui ressurgit. En fait, tout le monde sent bien que ce qu’on voit est instrumentalisé. Le terrorisme est instrumentalisé par les médias pour une histoire de buzz et d’audience. Mais le geste médiatique est ressenti comme une forme de complotisme. Ainsi, au lieu de comprendre que les médias ont une influence sur la réalité telle que nous la percevons, beaucoup pensent que l’Etat nous cache des choses, et qu’il y aurait un complot derrière tout ça. Là encore, il est plus prudent de réfléchir autour de systèmes. Oui, parfois, l’Etat ment, les politiquent mentent, les médias omettent, manipulent, truquent même des images, parfois. Mais dans 99% des cas, il n’y a aucun complot d’envergure avec un plan diabolique pour faire je ne sais quoi. De façon plus rationnelle et scientifiquement recevable, on pourra chercher à mettre en évidence des systèmes, des luttes de pouvoir, des rhétoriques politico-médiatiques, des feuilletons instrumentalisés et des reportages très orientés, cela permet de comprendre ce qui se trame, quels sont les procédés à l’œuvre et la pensée dominante, ou bien les lobbies influents. Mais pour cela, il faut de quoi réfléchir, il faut creuser, chercher des preuves, lire, croiser les sources, décrypter les images et analyser la rhétorique. L’enjeu se trouve donc à l’école, dans la culture et dans les médias, dans tout ce qui est fait pour enrichir intellectuellement et affiner l’esprit critique de chacun. D’autant que 27% des électeurs de Marine Le Pen croient à une théorie du complot. Le sondage révèle que ce sont les plus jeunes et les moins diplômés qui sont les plus réceptifs à ces théories. On apprend, en outre, que la majorité de ces jeunes s’informe sur internet, et surtout sur les réseaux sociaux. Là encore je dirais qu’il est un formidable outil de diffusion du savoir et d’expression citoyenne mais qu’un tel espace de liberté d’expression requiert de grandes responsabilités auxquelles chaque citoyen doit s’incomber. Le problème d’internet, c’est qu’il transforme le premier pilier de comptoir du PMU d’en face en expert en climatologie.

Méthodiquement, autant dire que les complots existent, car prendre conscience que ça existe, c’est apprendre à raisonner, à décrypter, à déconstruire, à comprendre les procédés à l’œuvre et finalement conclure qu’ils sont bien peu nombreux. A l’arrivée, bien souvent, on comprend qu’il s’agit surtout d’image, de rhétorique, d’omissions ou d’amplifications d’une réalité qui est ainsi déformée, voire dévoyée. Car il est bien évident que derrière les médias se cachent des sensibilités politiques qui cherchent à imposer leur projet de société et des intérêts aussi particuliers que puissants. L’image est un bien précieux et quiconque sait la lire peut s’en protéger, alors que ceux qui la construisent ont le pouvoir sur les masses. Je crois que le complotisme résulte d’une intuition que dans les médias, et dans le monde politique, dans la société en général, se trame des choses qu’on ne montre pas comme elles sont. Cette intuition, qui est plutôt juste, car tout passe par un filtre au minimum (déjà celui du langage puis de l’image), accouche de théories conspirationnistes lorsqu’elle pourrait être féconde et motiver une curiosité saine et fructueuse en terme de compréhension, de savoir et d’esprit critique.

Comment faire la part des choses ?

Finalement, rejeter toutes les théories du complot sous prétexte qu’elles sont ce qu’elles sont n’est pas plus gage d’intelligence que de les valider en bloc. En réalité, ce qui est prégnant, c’est la façon qu’on a de réfléchir aux motifs, au contexte, pour faire simple, aux tenants et aux aboutissants d’une situation précise pour discerner le vrai du faux. Par exemple, je ne peux pas affirmer que je sais que la Terre est ronde, rien ne me dit, en l’état, en ouvrant la fenêtre, qu’elle n’est pas plate comme le croient certains. Aussi, j’essaye d’appliquer une méthode rationnelle consistant à mettre en balance des arguments, ou simplement en réfléchissant par l’absurde. Je ne balaie donc aucune théorie du complot par un quelconque argument d’autorité ou bien par refus de débat. Au contraire, je procède par argumentation. C’est de cette façon que les historiens prouvent en quelques instants la bêtise profonde des négationnistes comme Robert Faurisson. Enterré à Vichy, ce menteur professionnel, falsificateur et faussaire de l’histoire, ainsi que la justice m’autorise à le qualifier[1], a malgré tout suscité l’adhésion de nombreux personnages, pas toujours illettrés, souvent infréquentables et toujours bornés. Mais pour ceux-là, le rapport à la vérité est tout à fait relatif. Le négationnisme est toutefois un exemple intéressant. Si une loi l’a rendu répréhensible au titre de la contestation de l’existence de crimes contre l’humanité (loi Gayssot du 13 juillet 1990), elle a pu faire le jeu des complotistes eux-mêmes. Si elle s’avère sans doute nécessaire, je serais tenté de dire que le vrai combat qu’on doit mener contre les négationnistes est sur le terrain des faits, de la vérité historique, donc de l’éducation et qu’au contraire la répression peut les renforcer. Oui, les chambres à gaz ont existé. C’est un fait historique indiscutable, prouvé et documenté preuves à l’appui par de très nombreux historiens qui y ont consacré leur vie. Alors, ensuite, il faut bien séparer cet aspect du terrain des lobbies et des sphères d’influences, comme le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) qui abuse sans doute de cet atroce événement de l’histoire récente à des fins politiques. Et c’est sans doute ici que se mêlent les enjeux historiques (raconter les faits) et les enjeux d’image et de mass media (manipuler les foules, mettre en scène un récit, exciter les antagonismes, subjuguer l’audience). Par conséquent, il faut séparer le fait, la vérité (qui est toujours unique) et son interprétation, son instrumentalisation plus encore. Si la Shoah ne peut pas être contestée, libre à chacun de juger qu’elle occupe trop de place dans les manuels d’histoire ou qu’on joue trop sur la corde sensible. Mais à aucun moment on peut légalement déjà, et même rationnellement dire que les chambres à gaz n’ont jamais existé. Récemment, plusieurs médias ont parlé d’un possible complot américain quant à la maladie de Lyme, transportée par les tiques. Si, depuis, plusieurs scientifiques ont expliqué à quel point c’était aberrant, la théorie a suscité beaucoup de débats, preuve en est que les complots peuvent exister et qu’il faut s’armer d’arguments pour les récuser… ou les confirmer, après tout. Et alors que les médias sont devenus le nouveau canal de contrôle des masses et que les politiques sont empereurs au royaume de l’image, les théories du complot vont bon train. Les lois liberticides pour tenter d’endiguer les fake news sur internet se multiplient, en France également, la censure (appelons un chat un chat) s’institutionnalise démocratiquement tandis que les moyens conférés à l’éducation, à l’enseignement supérieur et à la recherche, à la culture et aux médias stagnent voire baissent. Une société qui n’apprend pas est une société qui court à sa perte, d’autant qu’il faut des têtes bien faites pour que la démocratie fonctionne. A force d’abrutir sciemment et de manipuler politiquement pour avoir le contrôle sur les masses, les citoyens deviennent dangereux pour le système. Donald Trump et ses amis peuvent dire merci à ceux qui, depuis bien trop longtemps, ont fait de la désinformation et du buzz un instrument au service du système. Le voici qui s’enraye et qui atteint son paroxysme, la fin d’une ère où la presse avait le monopole, le début d’une autre où chacun est un média. Désintox se tient en éveil pour éclairer vos lanternes médiatiques.


[1] https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/06/06/les-methodes-du-negationniste-robert-faurisson-examinees-a-la-loupe-par-la-justice_5139702_1653578.html

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