Perdus au milieu des friches industrielles, des maisons abandonnées et des terrains vagues désolés, Malik Yakini et Kadiri Sennefer s’affairent, sous un soleil de plomb, à une tâche des plus ardues. Ils creusent, retournent la terre et trifouillent le sol, afin de donner un environnement favorable aux jeunes pousses qui pointent déjà le bout de leur nez. Une bonne dose d’huile de coude donc, c’est le prix à payer pour faire vivre leur projet de ferme urbaine, baptisé D-Town Farm, qui s’étend déjà sur près de 2,8 hectares dans une zone périurbaine de Detroit. Entre deux coups de pioches, Kadiri s’amuse de l’image « sexy » de l’agriculture urbaine, sans omettre toutefois, de rappeler que les fermes urbaines « ça a l’air génial sur une présentation PowerPoint ». Car si ces deux fous de la truelle se sont lancés dans un tel projet, c’est certes, par conscience environnementale, mais aussi et surtout, par nécessité. Mais faisons un petit saut en arrière.

Histoire d’une ville-reine déchue

Années 1960s, en pleine période des Trente Glorieuses, Detroit fait figure de modèle de réussite à l’américaine. Avec ces 1,8 millions d’habitants, soit la quatrième ville des Etats-Unis, la capitale du Michigan tient son attractivité de son industrie automobile, qui assure le plein emploi. Les « Big Three », à savoir, Ford, Chrysler et General Motors, s’y sont largement implantés, et le secteur automobile emploie près de 300 000 personnes, contre 25 000 en 2015.

Mais Detroit, c’était aussi  une effervescence culturelle remarquable. Une effervescence dont l’identité se trouve à la croisée des chemins entre la mythique maison de disque Motown Records, connu pour avoir marqué au fer rouge la scène soul des années 60s-70s, et l’avant-garde de la techno indus’ incarnée par le célèbre dj, Jeff Mills, dit le Wizard. Le son des cloches, que l’on peut entendre au détour du plus fameux titre de ce dernier, The Bells, paru en 2006, rappelle avec amertume le glas ayant sonné sur la ville de Detroit, à partir de la fin des années 70s.

Le déclin de ce qui fut le fleuron de l’industrie automobile mondiale et par la même occasion, de Detroit, s’explique par divers facteurs. Les émeutes de 1967 ont dans un premier temps entrainé  la fuite de certains capitaux, détenus par une population à majorité blanche, vivant dans les banlieues cossues. S’en est suivi le courant insurmontable de la désindustrialisation et par conséquent, des délocalisations à répétition qui ont vidé Detroit de sa source principale d’emploi. Enfin le coup de grâce a été porté par la crise des subprimes de 2007-2008. La dette s’élevant à 18,5 milliards de dollars, la municipalité n’a pas d’autre choix, en juillet 2013, que de se déclarer en faillite.

En 2014, le chômage atteint 18,5%, soit un taux plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale. Aussi, 36% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. A cela s’ajoute un taux de délinquance et de criminalité qui compte parmi les plus élevés du pays. Enfin, en près de 60 ans, le nombre d’habitants est passé d’1,8 millions à 750 000, laissant ainsi, entre 80 et 90 000 maisons et autres bâtiments à l’abandon. Cet exode a eu pour conséquence directe un appauvrissement de la ville. En effet, les personnes restées à Detroit n’avaient pour la plupart, pas les moyens de partir. De fait, « Motor City » a délaissé son sobriquet d’antan pour désormais se faire appeler « Ghost City ».

Renouveau

Un tableau bien sombre me direz-vous. Pourtant, la relative désolation des premières heures a rapidement laissé place à un vent nouveau. Tantôt par l’excitation du « tout reconstruire, tout rebâtir », tantôt par absolue nécessité – par exemple quand il vient à manquer de produits frais pour nourrir la population – les citoyens se sont organisés afin de créer un véritable bouillonnement d’initiatives.

Comme évoqué précédemment, la réaction est d’abord venue d’un constat simple. Detroit ne dispose pas d’assez de denrées alimentaires, en particulier de produits frais, pour nourrir toute la population. C’est ainsi que les fermes urbaines et autres potagers ont commencé à sortir de nulle part, et en même temps, de partout. Ils s’appellent Shane, Trish, ou encore Ashley, et sont volontaires pour entretenir un projet de grande envergure : Keep Growing Detroit. Avec 20 000 bénévoles et 1400 fermes et jardins bio éparpillés dans toute la ville, l’objectif est ambitieux mais assumé : nourrir la moitié de la ville en produits frais et respectueux de l’environnement. Toutes ces initiatives reposent sur l’adage : « Do It Yourself ». Concrètement, les citoyens sont lassés d’attendre une action politique de grande ampleur et décident de s’organiser sur un modèle communautaire. L’autonomie est ainsi le maitre mot. Tout le monde met la main à la patte et récolte les fruits de son travail. On dénombre en 2016 plus de 1600 fermes urbaines à Detroit et de nombreux autres jardins bios et potagers.

Des initiatives « contagieuses »

Ce type d’initiative est largement répandu dans Detroit et ses alentours. En présenter une liste exhaustive serait cependant bien trop long et quelque peu rébarbatif. D’autant plus que les idées sont loin de toucher uniquement la question environnementale. Les murs industriels laissés à l’abandon, par exemple, sont devenus le terrain de jeu favori de nombreux artistes urbains. Par ce biais, la ville reprend des couleurs petit à petit. Aussi, les initiatives à but social, notamment dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et le mal-logement se développent considérablement.  

Citons tout de même un autre projet de grande envergure qui s’inscrit dans la continuité de ces fermes et potagers urbains. Afin de permettre une circulation facilitée des produits frais et bios, un grand marché public a vu le jour : Eastern Market. Ce centre de commerce peu commun, assure la vente et la distribution d’une partie des fruits, légumes et autres plantes bio certifiés, issus des cultures locales et régionales.

Réponse pragmatique

Figure majeure d’un gigantisme américain déchu, Detroit brille désormais par la pugnacité et la persévérance de ces habitants. Où étaient les pouvoirs publics quand la ville tombait en lambeau ? Où étaient-ils pour faire face à ce néolibéralisme décomplexé qui n’a pas hésité, par ces logiques violentes et sélectives, à mettre à genou une ville de l’ampleur de Detroit ? Les citoyens semblent avoir trouvé la réponse : nul part.

Les fermes urbaines ne sont que la partie visible de la révolution qui a secoué Detroit. Derrière, une philosophie de vie tout à fait nouvelle, basée sur l’entraide, l’autonomie et la solidarité. En mettant à l’honneur les circuits courts et les petits potagers citoyens, ils apportent une réponse politique à une mondialisation qui se veut adepte du « toujours plus grand », « toujours plus loin », « toujours plus rapide ». Rappelons qu’aux Etats-Unis, un produit alimentaire parcours environ 2400 kilomètres entre son lieu de production et son lieu de consommation. Les habitants de Detroit s’inscrivent eux dans une réflexion à long terme. En 2050, quand la Terre sera peuplée par 9 milliards d’habitants et que 70% d’entre eux habiteront en zones urbaines, il sera alors absolument nécessaire de rapprocher l’aliment de la personne.

Refonder bien plus qu’une ville

Entre deux plants de salades à Detroit, c’est bien plus qu’une question de subsistance alimentaire qui se joue. C’est une question politique. Ici, on refonde le lien social et la manière dont une société s’organise. Ces initiatives se veulent participatives. En proposant une autre manière de vivre, en réaction à des maux passés, ces individus proposent une nouvelle façon de faire de la politique, qui elle, cependant, s’abstient de beaux discours et de belles promesses. La citoyenneté retrouve ainsi son sens premier, c’est-à-dire, la participation à la vie de la cité. Tout désigne l’enjeu environnemental pour devenir la base d’une refondation sociale, économique et démocratique, qui sied parfaitement à la ville, de par son échelle. En prenant toute la mesure de ce potentiel, les habitants de Detroit font figure de pionniers et ouvrent le champ des possibles pour construire le monde de Demain.

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