Aujourd’hui, chez Spectre, on a décidé de mettre notre casquette de guide touristique. Loin de moi l’idée de vous passer en revue toutes les belles choses à voir ou faire dans la capitale allemande. Un bon vieux guide du routard remplirait bien mieux cette tâche. Mais après avoir passé une journée (et une nuit) mémorable là-bas, j’avais comme ce besoin irrépressible d’écrire sur cette ville pleine de surprises. Hop hop hop, on enfile son sac à dos et une bonne paire de chaussures pour partir à la découverte de Berlin.

L’oignon

9H00 du matin. Nous voici arrivés à destination. Bon, il faut dire ce qui est, la première impression peut être un peu déroutante. Sur les pourtours du centre-ville s’étendent des barres d’immeubles uniformisées d’un gris morne. Ces dernières sont sorties de terre à toute vitesse au lendemain de la guerre, afin de reloger les dizaines de milliers d’Allemands mis à la rue par les bombardements. Dans certaines parties de l’ancien Berlin Est, ces écrasants bâtiments s’alignent sur des centaines de mètres, bordant ainsi les larges boulevards typiques de l’urbanisme sauce communiste. Ajoutez à cela une bonne dose de pluie (prévoyez un k-way si vous ne voulez pas finir comme une vieille madeleine qu’on aurait trop trempée dans son lait), et l’idée de vous jeter de la tour de télé – une grande pique située dans le centre ville qui pourfend le paysage par sa hauteur – pourrait bien vous traverser l’esprit. Ce serait une grave erreur, au cas où vous ne seriez pas déjà au courant. Parce qu’après, en fait, on est mort. Et surtout, vous n’avez encore vu que la première couche de cet oignon qu’est la ville de Berlin.

Un oignon. Voilà l’idée que je me fais de Berlin. Au premier regard, il y a de quoi être sceptique. Mais au fur et à mesure qu’on pénètre dans les entrailles de la ville, découvrant ainsi ses merveilles, le regard change indéniablement. Déjà, le paysage du centre ville est radicalement différent. De rue en rue, on voyage entre des édifices somptueux comme la célèbre Porte de Brandebourg, construite au XVIIIème siècle dans un style néo-classique, ou le quartier bien plus moderne de Potsdamer Platz, rappelant par certains égards la Défense. Le va-et-vient entre ces quartiers si différents visuellement et si proches géographiquement, nous ramène sans arrêt aux multiples mutations qu’a subies cette ville au cours de son histoire. Marcher dans Berlin, c’est un peu comme voyager à travers le XXème siècle.

L’Histoire au coin de la rue

L’un des exemples les plus marquants selon moi, se situe justement à Potsdamer Platz. Vous arrivez au milieu de cette grande place ronde, cernée de tours en verre et de centres commerciaux. Ces édifices sont si imposants qu’il semble impossible que cet endroit fut un jour différent. Pourtant, après un coup d’œil furtif à terre, je remarque une grande ligne qui traverse toute la place. J’y distingue une inscription : « Berliner Mauer, 1961-1989 ». D’un coup, je réalise qu’il y a trente ans, cette place n’était rien d’autre qu’une frontière entre deux mondes, que tout opposait. Cette dualité est frappante dans toute la ville.

Les heures passent et après avoir déambulé entre le Palais du Reichstag, la Humboldt Universität, ou encore la Cathédrale de Berlin, goûté aux multiples plaisirs gustatifs et visuels qui se présentent sous nos yeux et nos papilles, nous voici arrivés à East Side Gallery. Pendant quelques kilomètres, nous suivons la plus grande parcelle du Mur de Berlin encore debout. Si vous arrivez à vous frayer un chemin entre les essaims de touristes, nul doute que vous serez émerveillés par cette portion d’histoire. Les street artistes ont su la sublimer à coup de bombes et de pinceaux. Par ce geste, ils redonnent une nouvelle vie, un nouveau sens, à ce symbole d’une oppression passée.

On retrouve aisément les œuvres qui ont fait la notoriété de cet endroit. Au coin de l’œil j’aperçois Brejnev et Honecker. Ils ont l’air de bien s’amuser à se rouler des patins devant tout le monde. Un peu de pudeur tout de même… Sur deux kilomètres j’observe ce vestige du passé. J’ai été frappé par la diversité des couleurs, des styles et des messages immortalisés sur cette toile de pierre. Encore une fois, plus qu’un plaisir visuel, c’est le poids de l’Histoire qui vous gifle en pleine face. Le message est univoque : c’est celui de l’amour, de la fraternité et de la liberté retrouvée. C’est comme si tout ce qui avait été intériorisé pendant l’oppression – cette aspiration à la liberté – s’exprimait sans contrôle pour venir donner à ce mur une nouvelle signification. Un moyen de se rappeler d’où l’on vient pour savoir où on va.

Place à la nuit

Le temps passe et la nuit tombe. Les ventres commencent à gargouiller. C’est donc tout naturellement qu’on se dirige vers un petit restaurant. Au menu : la traditionnelle currywurst (une saucisse nappée d’une sauce au curry), agrémentée d’une grande bière de confection allemande. Estomacs sensibles s’abstenir. Personnellement, j’ai mis deux jours à digérer le tout. On ne peut néanmoins enlever à ce plat qu’il permet d’attaquer une nuit berlinoise sans se soucier de chercher un kebab à 4H du mat’, dans le cas où taper du pied vous aurait ouvert l’appétit.

Quand la nuit tombe, c’est un nouveau Berlin qui s’offre à vous. Comme si vous enleviez encore quelques couches de cet oignon, afin de découvrir le cœur, l’ADN, de cette ville. Si vous aimez faire la fête, nul doute que l’offre ne manque pas. Néanmoins, je choisis d’arpenter les clubs techno qui ont en partie fait la notoriété de la ville. Car oui, rappelons qu’avec Détroit, Berlin est l’endroit qui a vu naître la musique house / techno. Si certains ne peuvent s’empêcher de voir dans la techno un interminable et incompréhensible « boom boom » n’ayant ni queue ni tête, ce style musical est en réalité chargé d’histoire, de sens, et ne peut se comprendre indépendamment de l’histoire de Berlin.

Berlin et la techno, une longue histoire d’amour

1989, le mur tombe, et la jeunesse de Berlin Est est libre. Cette étrange musique venant de Détroit squatte déjà quelques radios clandestines. Si la mère biologique de la techno est Detroit, on peut dire que Berlin a élevé le gamin. Le paysage presque post-apocalyptique de Berlin Est, avec ces dizaines d’immeubles fantômes, laisse place à un véritable terrain de jeu pour une jeunesse désireuse de rattraper les années perdues. La musique électronique se répand comme une traînée de poudre dans les raves illégales organisées un peu partout. Les possibilités infinies de la musique électronique sont le reflet de cette quête de liberté. On retrouve d’ailleurs cet ADN tant dans les danses désarticulées que dans les endroits choisis pour faire la fête. Peu de temps après, ce mouvement sans bornes trouve une première place pour sédentariser ses nuits sauvages. Dimitri Hegemann inaugure en 1991, dans une ancienne banque juive allemande désaffectée, le Trésor. L’endroit fait office de référence encore aujourd’hui. Si la techno tend à s’institutionnaliser de plus en plus à Berlin et ailleurs, il est certain que cet aspect alternatif, véritable signature de la ville une fois la nuit tombée, est toujours bien présent.

Une nuit au Trésor

Malgré le grand choix de clubs à notre disposition, nous choisissons de tenter notre chance au Trésor. Après une petite heure de queue et un léger interrogatoire par la physio, nous finissons par rentrer dans ce temple de la musique électronique. Néanmoins, si vous venez pour prendre des selfies devant le dj, je vous conseille de rebrousser chemin. D’une part, car il fait tout noir dans la salle du bas (vraiment tout noir). D’autre part, des pastilles noires seront collées sur vos objectifs afin d’éviter toutes photos, interdites à l’intérieur du club. Si cela peut surprendre au départ, cette pratique fait néanmoins partie intégrante de la culture clubbing de Berlin. Le lieu, bien qu’assez grand, se revendique d’une ambiance intimiste. Surtout, on retrouve encore et toujours cette même atmosphère, qui plane sur la ville jour et nuit, celle de la liberté. Si vous rentrez dans ce club, vous savez qu’il n’y aura pas de photos, pas de traces. A partir du moment où vous franchissez la porte, vous pouvez être qui vous voulez, faire ce que vous voulez. Dans la mesure où vous respectez les autres, vous êtes libre.

Reste maintenant à vous laisser emporter par le rythme endiablé de la musique qui fonce à plus de 120 bpm. Les gens dansent, s’amusent, se sourient. Le système son absolument phénoménal donne même l’impression que la musique vous habite parfois. Les grosses têtes de la soirée jouent dans la salle du bas, rendue mythique par sa grande grille qui entoure le dj et qui contribue au style underground présent dans absolument toutes les pièces de ce labyrinthe. Oui, si vous y allez avec des amis, faites attention, vous risquez de vous perdre dans le dédale des salles et des couloirs.

Fin de parcours

Vers 7H00 du matin, les jambes commencent à se faire lourdes. En passant la porte de sortie, nous découvrons la lumière du soleil. Elle perce la rosée du matin. Un peu abasourdi par ce qui vient de se passer, nous rentrons dans notre petite auberge de jeunesse non loin de là.

Je ne vous ai pas raconté tout ce que j’ai pu voir à Berlin. Comme je l’ai dit au début, un guide du routard fera l’affaire. J’ai essayé de transmettre cette atmosphère, cette sensation que j’ai éprouvée, de jour comme de nuit. C’est une ville aux ressources culturelles formidables. L’Histoire y est presque toujours cachée au coin de la rue, prête à vous sauter à la figure quand vous vous y attendez le moins. La valeur de la liberté est tellement omniprésente qu’elle semble devenir physique. Cela donne presque envie de la toucher du bout des doigts. La métaphore de l’oignon semble décidément bien confortable car sans mentir, en partant, j’avais presque la larme à l’œil. Une chose est sûre, n’attendez plus pour répondre à l’appel de Berlin.

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