“Laurent et Sophie font appel au service Gagu, le spécialiste du montage de meubles à domicile, pour monter en une heure chrono le berceau de la petite Léa qui est attendue dans quelques semaines. Mais Laurent et Sophie n’ont pas opté pour l’option départ automatique, et leur « GaguMan » va finalement passer un peu plus d’une heure chez eux…” Le décor est planté, et la suite n’est qu’une interminable attente transformée en comédie improbable et satire de notre époque.
“Veuillez patienter”, c’est un court métrage particulièrement drôle dont les ressorts comiques reposent sur la banalité du thème et des personnages ancrés dans une époque hyper connectée et fortement urbanisée.
L’attente comme expérience universelle
Alors que le “GaguMan” aurait dû rester 1 heure, le temps de monter le berceau, le voilà qui s’apprête à rester beaucoup plus longtemps que prévu. En principe, le monteur de meuble doit partir à la fin de sa mission. Mais seulement si on a souscrit à l’option “Départ automatique”. Quand Laurent et Sophie contactent le service client, ils sont loin d’imaginer qu’ils vont devoir patienter 3 ans, 4 mois, 6 jours, 23 heures et 16 minutes. C’est là que le film transforme une situation banale, un imprévu, en scénario quasi métaphorique. Ce gag, le fait que le GaguMan reste, aurait dû durer 5 minutes. Au lieu de ça, il devient le pivot narratif du film. Le comique de situation provient de l’écart considérable entre l’attente promise et la durée réelle, comme une trahison de la promesse de la société Gagu rappelée sur le t-shirt du travailleur et dans le message du standard téléphonique “Et si la vie devenait facile ?”. Et finalement, ce temps d’attente complètement farfelu donne lieu à une cohabitation forcée et plonge les personnages dans une expérience de l’attente profondément introspective.
L’intrusion prolongée de cet étranger transforme le foyer en micro-société contrainte et cette sphère privée qui s’apprête à accueillir la petite Léa n’est plus un refuge mais un lieu d’épreuve.
Mais dans “Veuillez patienter”, le temps n’est pas seulement un thème : il devient un outil comique et dramaturgique. Sa suspension rapproche presque le film du conte ou de l’absurde théâtral. Ici, ce qui saute aux yeux, c’est l’inconfort qui s’installe très tôt entre le couple, le travailleur sri-lankais et le temps lui-même. Les personnages sont découverts, mis à nus par leurs petites frustrations respectives. Cette attente déraisonnable met à l’épreuve leur façon de vivre ensemble et questionne le rapport à l’autre dans un espace domestique. Dès lors, l’appartement devient un lieu de tension sociale entre intime et public, entre privé et professionnel. L’intrusion prolongée de cet étranger transforme le foyer en micro-société contrainte et cette sphère privée qui s’apprête à accueillir la petite Léa n’est plus un refuge mais un lieu d’épreuve. Cela va sans dire, c’est la question de l’altérité et de l’étranger qui est posée, celle de l’accueil, avec une petite résonance politique. On passe de la peur de l’autre, le rejet, la méfiance à l’accoutumance jusqu’à l’attachement.
La question du travail et de la précarisation des services
Dans le court métrage, le GaguMan fait figure de travailleur ubérisé et précarisé, pris au piège d’un protocole insensé et absolument absurde. Il met en exergue la perversité des protocoles algorithmiques et de la déshumanisation des services dématérialisés sous couvert d’une promesse de simplicité et de proximité. Ainsi, au-delà des personnages qui apparaissent à l’écran, le film met en scène un personnage invisible et pourtant omniprésent, le véritable antagoniste : la plateforme, le standard, la règle abstraite. D’une certaine façon, ce court métrage esquisse une satire du pouvoir sans visage, sans responsable identifiable. Ce pouvoir s’immisce dans la sphère privée et s’impose sans employer la force mais par la simple contrainte subliminale.

Une époque ultra connectée et faussement rapide
Ce qui est ironique, c’est que cette situation est le symbole d’un monde hyperconnecté où tout est censé être quasi instantané mais ne l’est jamais vraiment. C’est une satire contemporaine de notre époque très urbanisée, avec une illusion de rapidité qui se confronte à la lenteur des services. A cet égard, le court joue sur l’hypocrisie d’une promesse marketing qui sature nos frustrations en révélant la complexité de notre époque. On peut d’ailleurs mettre ceci en regard de la question de la parentalité. Le berceau est choisi comme objet symbolique : il est une promesse d’avenir, d’un cocon familial bientôt là, mais aussi une source de stress. L’attente de l’enfant est à mettre en miroir de l’attente du départ du GaguMan. Et Laurent et Sophie, le couple, font face à une parentalité déjà envahie par des logiques de service, d’options, de délais.
Par ailleurs, le film interroge les limites entre acceptation et résignation à mesure qu’il procède en un glissement progressif et total vers l’absurde. Derrière, c’est une critique douce de notre capacité à tout tolérer tant que “le système” l’exige.
“Veuillez patienter” est un court plein d’humour et très poétique qui finit par être touchant. Même s’ils sont écrits pour être banals et sans épaisseur, on s’attache aux personnages, aux connexions qui naissent entre eux, à leurs affects parce qu’on s’identifie. Ce film est plus qu’une comédie de situation, c’est une comédie sociale : il devient une forme de micro-drame social, une fable moderne légère, sur le temps, l’inconfort des services modernes et les limites de notre patience collective dans un monde où tout doit toujours aller plus vite et où rien ne fonctionne jamais comme on l’espère.
A retrouver en compétition au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand 2026.



